L’Afghanistan, otage de ses voisins

Les récents attentats en Inde rappellent qu’il n’y a pas de paix possible en Afghanistan sans une entente entre les puissances de la région. Dans une série d’entretiens, l’ex-conseiller de l’ONU Barnett R. Rubin bouscule les idées reçues sur ce conflit. En voici quelques extraits.

Photo : Rahmat Gul / AP / PC

L’Afghanistan est sur le point de bascule. Son économie le place dans le peloton de queue, avec quatre ou cinq pays africains aussi déchirés par la guerre. Son gouvernement est l’un des plus fragiles et des plus corrompus qui soient. Par habitant, la quantité d’armes en libre circulation est l’une des plus élevées du monde, ce qui entraînerait des conséquences désastreuses s’il y avait une guerre civile. L’insurrection menée par les talibans ne montre d’ailleurs aucun signe d’essoufflement, bien au contraire. Enfin, la fragilité de l’État le rend hautement vulnérable vis-à-vis de ses voisins, bien plus puissants ; il n’est pas très difficile pour n’importe lequel d’entre eux de le déstabiliser. Pour Barnett R. Rubin, spécialiste de l’Afghanistan à l’Université de New York et conseiller auprèes des décideurs américains, il ne fait aucun doute que la stabilisation et la reconstruction de l’Afghanistan passent d’abord par une nouvelle stratégie diplomatique régionale.

 

 

En quoi le contexte géopolitique de l’Afghanistan est-il crucial pour son avenir ?
— Il faut comprendre ici le contexte géopolitique dans lequel est né l’État-nation afghan. On a délimité les frontières actuelles du pays en fonction des rivalités entre les empires russe et britannique au cours du 19e siècle ; ils en ont fait un État-tampon dont l’utilité était de séparer les puissances rivales. Mais lorsque l’État s’est écroulé, à la fin des années 1970, les puissances voisines et plus lointaines en ont profité pour intervenir au sein même du pays pour faire valoir leurs intérêts en appuyant tel ou tel groupe. Les rivalités entre ces groupes ont bien entendu déstabilisé le pays, ce qui continue d’être le cas aujourd’hui. L’Afghanistan est donc un terrain où font rage les conflits menés par procuration par les puissances étrangères.

On cite souvent le voisin pakistanais comme le principal trouble-fête, comme celui qui nourrit en sous-main l’insurrection des talibans en Afghanistan. Quels sont les intérêts pakistanais en Afghanistan ?
— Pour le Pakistan et, surtout, pour ses militaires, une seule question importe : l’Inde. Parce qu’elle est huit fois plus populeuse que le Pakistan, une puissance économique encore plus grande et, tout comme lui, une puissance nucléaire, l’Inde est une menace objective. Mais, plus important encore, la rivalité entre les deux pays, séparés lors de l’indépendance, en 1947, vient de la concurrence entre leurs modèles politiques respectifs. Chacun nie la légitimité du modèle politique de l’autre. Le Pakistan est un État qui a été fondé pour les musulmans — à l’époque, les musulmans indiens se sont installés au Pakistan —, tandis que les hindous et les sikhs du Pakistan ont migré vers l’Inde. L’islam est donc la religion d’État du Pakistan. À l’inverse, l’Inde est un pays laïque. Ce sont donc deux approches complètement différentes du rôle de la religion en politique.

Alors pour le Pakistan, bordé à l’est par un géant qu’il perçoit comme un rival, un gouvernement afghan pro-indien est le pire scénario. Il a toujours appréhendé l’alliance entre les deux. Les autorités pakistanaises ont donc tout intérêt à entretenir la faiblesse de leur voisin afghan.

Or, l’alliance indo-afghane est une réalité. L’Afghanistan s’est aligné sur l’Inde dès 1947. Et, sauf exception, l’Afghanistan et le Pakistan ont toujours entretenu de très mauvaises relations. Je dirais même que, chez les Afghans, l’Inde est le pays étranger le plus populaire, et le Pakistan, le plus détesté. Ce mauvais voisinage se matérialise dans la question toujours litigieuse de la frontière entre les deux pays, la fameuse ligne Durand, tracée en 1893 par les Britanniques pour séparer le royaume des Afghans des Indes coloniales. Cette frontière n’est toujours pas acceptée officiellement par l’État afghan, qui était d’ailleurs le seul à s’opposer à l’intronisation du Pakistan aux Nations unies en 1947.

Que fait l’Inde en Afghanistan ?
— L’Inde contribue de façon considérable au renforcement de l’État afghan. Elle est devenue un donateur important : elle entraîne les soldats de la nouvelle armée afghane et a renforcé ses consulats le long de la frontière avec le Pakistan. L’Inde dispose aussi d’un instrument d’influence peu tangible et peu mesurable, mais néanmoins puissant : la culture. Le cinéma indien, Bollywood, est très populaire chez les Afghans. Comme ils perçoivent eux aussi le Pakistan comme une menace, les Indiens font tout ce qu’ils peuvent pour s’implanter en Afghanistan, ce qui est d’ailleurs fort apprécié.

Comment faire du Pakistan un véritable allié dans la stabilisation et la reconstruction de l’Afghanistan ?
— Les États-Unis doivent cesser de s’allier avec les militaires pakistanais et privilégier les autorités civiles. Tant que régnera dans les cercles du pouvoir cette idée que l’Inde est une menace imposante pour le Pakistan, l’Afghanistan ne pourra jamais vivre en paix. Or, ce sont les militaires qui véhiculent cette mentalité sécuritaire et qui mettent au second rang les intérêts économiques, sociaux et politiques. Les civils pakistanais, cependant, ne perçoivent pas l’Inde comme une menace aussi grave. On a pu le constater lors des élections législatives de février 2008 ; les partis qui ont remporté la victoire sont dirigés par des civils qui discutaient surtout des questions sociales et économiques.

Le Pakistan montre d’ailleurs des signes encourageants qui vont dans ce sens. Du côté de la présidence, la démission du général Musharraf et son remplacement en septembre par Asif Ali Zardari, coprésident du Parti du peuple et veuf de l’ancienne première ministre Benazir Bhutto, montre qu’une mentalité moins centrée sur la menace indienne prend place au sommet de l’État. Non que cela solutionne tous les problèmes, puisque le nouveau président a toujours de la difficulté à asseoir son autorité sur les puissants militaires pakistanais, mais c’est tout de même un pas dans la bonne direction.

Aussi, derrière la montée du Parti du peuple et d’autres partis idéologiquement proches se trouve une nouvelle classe moyenne, qui s’opposait au gouvernement militaire de Musharraf. L’élite pakistanaise commence également à voir que les choses bougent en Asie, mais que son pays reste en marge. Elle croit à juste titre que l’intérêt national se trouve dans l’intégration économique avec les nouvelles puissances asiatiques.

Malheureusement, malgré l’accession de Zardari à la présidence, les Américains continuent de faire affaire directement avec les militaires pakistanais.

Quelles autres puissances régionales ont des intérêts en Afghanistan ?
— Il y en a plusieurs, mais l’Iran est de plus en plus important. Pour le pays de Mahmoud Ahmadinejad, ce n’est pas tant l’Afghanistan qui est préoccupant que la durée indéterminée de la présence des militaires américains sur son territoire. Sont-ils là pour quelques années seulement ou ont-ils l’intention d’y établir des bases permanentes ? Comme ces questions ne sont pas élucidées, l’inquiétude reste forte en Iran.

Pourtant, lors du renversement des talibans, en octobre 2001, l’Iran du réformateur Mohammad Khatami a collaboré très étroitement avec les États-Unis. Les militaires et les forces spéciales des deux pays ont coopéré sur le terrain. Ils ont aussi été côte à côte sur le plan diplomatique lors de la Conférence de Bonn de décembre 2001, qui jetait les bases du régime afghan intérimaire après le renversement des talibans.

Dans les mois qui ont suivi, l’Iran a tenté de poursuivre la collaboration. Il a notamment offert d’assister les États-Unis dans l’entraînement de l’armée afghane, ce à quoi un diplomate américain a répondu que des problèmes entre les deux pays empêchaient une telle assistance. Les relations se sont détériorées à partir de ce moment. Puis, le fameux discours sur l’état de l’Union, en janvier 2002, est venu sonner le glas de cette relation jusque-là fructueuse. C’est à cette occasion que le président Bush a mis ensemble l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord dans ce qu’il a appelé l’Axe du Mal. Évidemment, après avoir tant collaboré, les Iraniens ont bien mal pris ce discours.

Les Iraniens ont néanmoins continué de soutenir le gouvernement Karzaï. L’Iran conservait un intérêt dans un gouvernement qui faisait la lutte aux talibans et à al-Qaida, deux ennemis jurés. Or, le vent a tourné après le renversement du régime de Saddam Hussein en Irak. Avec de nouvelles troupes américaines au sud de ses frontières, l’Iran voyait dès lors le gouvernement Karzaï et la présence des Américains en Afghanistan comme des menaces potentielles. C’est qu’en renversant le régime de Saddam Hussein, les Américains, qui maintenaient leur discours hostile à l’égard de l’Iran, prenaient pied dans un autre pays voisin. L’Iran était certes libéré des talibans et des Baasistes irakiens, deux régimes hostiles, mais ceux-ci étaient remplacés par des régimes proaméricains qui permettaient aux forces armées américaines de s’y installer. L’Iran se retrouvait donc progressivement encerclé par les forces d’une puissance qui martelait sans relâche qu’il était la prochaine cible sur la liste.

Alors sur le front afghan, à tout prendre, les Iraniens ont considéré que la présence des Américains dans la région représentait une menace trop grande et qu’il fallait donc sacrifier les bonnes relations avec Kaboul. Concrètement, cela implique le financement de ceux qui avaient été jusqu’alors leurs ennemis : les talibans. L’Iran appuie donc les insurgés sévissant dans l’ouest de l’Afghanistan, près de sa frontière. L’objectif n’est pas de les reconduire au pouvoir, ce qui serait contraire à ses intérêts, mais plutôt de déstabiliser le régime de Kaboul et de nuire aux Américains. Le message de Téhéran aux Américains est clair : « Nous avons les moyens d’exercer des représailles contre vous. »

Par ailleurs, pour dire à quel point il craint d’être encerclé, l’Iran appréhende même que les Américains signent un accord pour réintégrer les talibans au pouvoir. Téhéran se demande en effet si les États-Unis ne retourneront pas à leur politique d’antan, qui consistait à s’allier avec les puissances et les forces sunnites de la région — Arabie saoudite, Pakistan, islamistes radicaux et talibans —, pour l’endiguer. Ce scénario est invraisemblable à l’heure actuelle, mais la crainte des Iraniens est telle qu’il leur paraît plausible. Lorsque je rencontre les diplomates iraniens en Afghanistan, ils me conseillent toujours de mettre en garde mon gouvernement contre toute négociation avec les talibans — même s’ils les appuient présentement en sous-main. Ils perçoivent en effet toute forme de négociation avec les talibans comme une manifestation de cette fameuse politique d’endiguement concertée avec les puissances sunnites. Toute tentative de dialogue avec les talibans de la part de Kaboul ou de Washington qui n’est pas accompagnée d’un dialogue avec les voisins anti-talibans, comme l’Iran, comporte donc des risques importants pour la stabilité de la région. Il faut gérer les perceptions et clarifier les intentions pour apaiser les tensions régionales.

À vous écouter, on comprend que vous n’approuvez pas la politique américaine dans la région. Qu’en pensez-vous exactement ?
— J’estime en effet que la plupart des gens au sein de l’administration Bush comprennent très mal la dimension régionale du conflit en Afghanistan. Et la raison est simple : parce que leur point de vue sur ce pays est largement influencé par les militaires pakistanais. Pendant très longtemps, il n’y avait pas de personnel américain en Afghanistan ; celui-ci logeait à l’ambassade des États-Unis au Pakistan et gérait les affaires afghanes à partir de là. Les sources d’information étaient aussi principalement pakistanaises.

Il y a enfin la politique américaine à l’égard de l’Iran, qui est contre-productive sur le front afghan. L’administration actuelle ne peut se résoudre à collaborer un tant soit peu avec Téhéran. C’est une administration qui refuse de reconnaître qu’un ennemi peut parfois être un allié dans certains dossiers. Pourtant, en relations internationales, un peu de réalisme est parfois salutaire. (© Éditions Nota bene, 2008)

 

Le LeT en bref

Dès que les attentats ont secoué Bombay, à la fin de novembre 2008, l’Inde a montré du doigt le Pakistan, et plus particulièrement le Lashkar-e-Taiba (LeT).
• Ce groupe terroriste pakistanais (dont le nom signifie « armée des pieux ») a été fondé à la fin des années 1980 pour lutter contre « l’occupation » indienne du Cachemire et la « persécution » de la minorité musulmane en Inde.
• Interdit de cité au Pakistan depuis 2002, il bénéficierait toujours de l’appui tacite des services de renseignement pakistanais, aussi désireux d’en découdre avec « l’occupant » au Cachemire.
• Le LeT aurait évolué au cours des dernières années au contact de membres d’al-Qaida qui se sont réfugiés au Pakistan en 2001. Les attentats de novembre dernier portent d’ailleurs la signature du réseau de Ben Laden : les cibles — des hôtels de classe internationale et des touristes occidentaux — s’éloignent des intérêts strictement indiens pour s’étendre à des symboles de l’Occident.
• New Dehli a accusé le groupe, à maintes reprises, d’avoir perpétré des attentats sur son territoire et contre ses intérêts au Cachemire. Dont l’attaque du parlement indien, en 2001, et celle d’un train de Bombay, en 2006 (180 morts).
J.-F. Légaré-Tremblay

 

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