L’Afrique de Michel Arseneault

Michel Arseneault n’avait jamais raconté son Afrique à lui, celle qu’il a découverte en 25 ans de reportages de Dakar à Djibouti. Voilà qu’elle fait l’objet d’un ouvrage, Perdu en Afrique, publié par les éditions Stanké.

Grand échalas et patineur tardif, Michel Arseneault avait 16 ans lorsqu’un bambin lui demanda, sidéré par son coup de patin maladroit, «s’il venait d’Afrique». Son quartier natal, le Plateau Mont-Royal, à Montréal, n’avait rien du Caire ou du Cap, mais cet adolescent curieux et déjà polyglotte qui dévorait les quotidiens voyait déjà pas mal plus loin que les bagarres de la patinoire du coin…

Après des études en journalisme à Ottawa, il devient correspondant à Mexico pour des médias canadiens et étrangers. De retour au Canada, il travaillera pour The Gazette, Le Devoir, L’actualité et la SRC. Établi à Paris depuis 1993, il est intervieweur à Radio France internationale et collabore à des publications aussi variées que Le Temps (Genève), Le Monde diplomatique, The Guardian (Londres), The Walrus et The Globe and Mail. Sa biographie de la Dre Lucille Teasdale, cette courageuse Québécoise qui a œuvré dans une région dévastée du Congo, sera son premier best-seller, en 1997. Mais son Afrique à lui, celle qu’il a découverte en 25 ans de reportages de Dakar à Djibouti, il ne l’avait jamais racontée. Voilà qu’elle fait l’objet d’un ouvrage, Perdu en Afrique, publié par les éditions Stanké. À chaque page, l’auteur cherche, écrit-il, « à voir l’individu dans la foule, la lueur, même faible, dans l’obscurité ». Et il réussit. En voici un extrait.

La douleur des diamants
C’est l’heure de quitter Kinshasa, la capitale d’un pays si vaste qu’on le qualifierait de sous-continent s’il n’était pas enclavé de la sorte. La foule s’est agglutinée devant l’aérogare. Il y a tellement de monde — passagers, accompagnateurs, bagagistes, chauffeurs de taxi — que j’ai du mal à trouver l’entrée. Il y a, bien sûr, une porte où il est écrit « Entrée », tout au bout d’un couloir d’accès, mais un cordon laisse croire qu’il est interdit de passer. Je me dis qu’il est là pour éloigner les badauds, pas moi qui suis un passager. J’ai un passeport, un billet d’avion. Je me glisse sous le cordon. Un policier, que je n’avais pas vu, me rattrape. Il a l’air furieux.

En général, les policiers qui m’ont interpellé à Kinshasa, toujours pour me demander de petites sommes d’argent, étaient courtois. Il n’était pas très difficile de s’en débarrasser. Il suffisait d’engager la conversation, de rester poli, mais d’expliquer qu’on ne leur donnerait rien. L’idéal était de faire preuve d’humour : faites rigoler un policier, vos ennuis s’évaporent ! Les « faux policiers » sont plus coriaces. Ceux-là, habillés en civil, restent dans leur véhicule, censé être une voiture de police banalisée. Ils vous montrent une pièce d’identité à toute vitesse en exigeant de l’argent. Il est préférable de les éviter, à l’instar des militaires, qui, même en pleine capitale, font main basse sur tout ce qu’ils veulent.
Le policier de l’aéroport, lui, semblait de très mauvaise humeur.

« Je pourrais vous arrêter ! me dit-il.
— Je suis désolé : je ne voyais pas l’entrée.
— Je pourrais vous fouetter, comme on me l’a déjà fait chez vous !
— On vous a déjà fouetté au Canada ?
— Non, c’était en Belgique. Si vous êtes canadien, vous pouvez passer. »

Non, je n’étais pas un sujet du roi des Belges, les anciens maîtres coloniaux, mais le sujet d’une reine anglaise au passé colonial tout aussi chargé. Évidemment, je n’allais pas insister là-dessus. J’avais un avion à prendre.

L’intérieur de l’aérogare était calme, même si, à tous les contrôles, les policiers demandaient « un petit quelque chose ». Il est difficile de s’en formaliser quand on sait qu’ils sont mal payés, voire pas payés du tout, puisque l’État congolais met souvent des mois à rémunérer ses fonctionnaires. Leur sens de la débrouillardise est même extrêmement développé. La Société des chemins de fer congolais en est le meilleur exemple. Sur le papier, elle n’existe plus puisqu’elle est en faillite. Pourtant, des trains circulent !

À l’aéroport, la salle d’embarquement est calme. Une petite boutique propose aux passagers des souvenirs, quelques bouteilles et même de l’alcool à briquet, qu’on n’a pourtant pas le droit d’apporter à bord, du moins en théorie. La sécurité aérienne est défaillante et les accidents sont fréquents. Mais dans un pays où le réseau routier est lamentable, l’avion est souvent la seule façon de se rendre d’une ville à l’autre. Les passagers prennent même parfois des vols cargo qu’ils partagent avec le fret, y compris des animaux vivants (poules, porcs en cage) ou morts (poisson fumé). Je m’envole pour Mbuji-Mayi, la capitale de la province du Kasaï-Oriental et la deuxième ville du pays ; trois millions d’habitants, pas d’eau courante, pas d’électricité.

René, quinze ans, porte une casquette de Mickey Mouse, mais il est couvert de poussière rouge, comme tous les mineurs. Il dit que la vie du creuseur est rude. Il a déjà vu des enfants, parfois bien plus jeunes que lui, se blesser dans la mine à ciel ouvert où il travaille. Il a déjà été témoin d’un éboulement qui a coûté la vie à un camarade, lequel n’avait pas dix ans. Mais le jour où il a trouvé son premier diamant, René a oublié tout cela. « Ce jour-là, je me suis dit que Dieu m’avait béni. » Il a vendu son trésor vingt mille francs congolais (environ quarante dollars américains) et il s’est acheté des vêtements. Pas ceux qu’il porte en ce moment, mais ceux qu’il met le dimanche. Il ne va plus à l’école. Il travaille. Il creuse deux jours par semaine. Les autres jours, il aide sa famille, qui tient une petite épicerie dans le village qui jouxte Mbuji-Mayi, Tshilumbu Mpumbue.

Ce nom signifie « l’homme qui a des difficultés » en tshiluba, la langue locale, et il faut dire que ce gros bourg est bien nommé. Il s’en dégage une impression d’abattement, comme si le travail était sans valeur aucune, comme si tout le monde avait compris que, dans la vie du mineur, seule comptait la chance. Les petits commerces proposent, côte à côte, des haricots, des arachides et des diamants, au cas où un acheteur fortuné passerait par là. En définitive, les gemmes sont partout, mais la richesse n’est nulle part.

La plupart des habitants se sont installés à Tshilumbu Mpumbue après 1982, date de la « libéralisation » du secteur des matières premières. Jusqu’alors, seules des entreprises qui avaient des concessions de l’État avaient le droit d’extraire des diamants. Longtemps, la Minière de Bakwanga (MIBA), une société mixte, a bénéficié d’un monopole. Mais depuis l’apparition des mines artisanales, des milliers d’hommes et de garçons s’engouffrent tous les jours dans des mines à ciel ouvert à la recherche de la pierre la plus dure. Ils en extraient des graviers qu’ils font sécher au soleil avant de les tamiser avec de l’eau, dans l’espoir d’y trouver des cailloux précieux.

À la saison sèche, ils construisent des kilomètres de digues à même le lit de la rivière Lubilanji, le cours d’eau qui délimite le terrain de la MIBA, la frontière entre la fortune et la détresse. Les creuseurs en retirent l’eau avec une pompe avant de renforcer les parois avec des sacs de sable pour éviter les éboulements. Ils excavent alors le fond de la rivière, mais sur une seule rive, puisque l’autre fait partie de la concession de la MIBA. Bien que ce soit interdit, ils sont nombreux à s’y aventurer à la faveur de la nuit. Ils portent même un nom, les « suicidaires », car ces berges sont surveillées de près, et les forces de sécurité n’hésitent pas à ouvrir le feu sur les creuseurs illicites. Au centre de santé le plus proche, à Luamuela, on soigne trois blessés par balle chaque semaine, en moyenne.

Le diamant a détruit toute autre activité économique. Le chef du village, Kelenda Mukandila Kalala, cinquante-trois ans, plantait jadis du maïs, du manioc et des haricots. Aujourd’hui, aucun de ses enfants — une quinzaine d’entre eux sont encore au village — n’est agriculteur. Les cultures vivrières ont quasiment disparu. La prostitution, en revanche, s’exerce au vu et au su de tous. Une flopée d’« hôtels », des cases imposantes, ont poussé en plein centre de Tshilumbu Mpumbue. On sait que les infections sexuellement transmissibles sont élevées chez les « diamantaires », mais on ignore combien d’entre eux sont séropositifs. Et on n’est pas près de le savoir : il est impossible d’obtenir un test de dépistage au centre de santé.

Ces pierres précieuses ont-elles été une chance ou une malchance pour son village ? « Une malchance, répond le chef Kelenda Mukandila Kalala, parce que les diamants, ça rapporte assez pour manger, mais pas assez pour payer l’école. » En classe aussi, les diamants sont une préoccupation de tous les instants. La fortune très tape-à-l’œil des diamantaires contribue à dévaloriser les enseignants, dont la pauvreté est tout aussi criante. Selon Jean-Marie Muanza, le directeur de l’école primaire, le tiers des élèves travaillent à la mine. Les garçons transportent des graviers. Les filles portent l’eau qui servira à les tamiser.

Comme tant d’autres fillettes, Adèle, douze ans, doit aller chercher l’eau à la rivière. Elle, sa sœur et sa mère se lèvent à six heures pour s’acquitter de cette tâche. Elles font treize kilomètres à pied pour prendre le précieux liquide qu’elles apportent aux creuseurs. Elles touchent cent francs congolais (vingt cents américains) pour vingt litres d’eau. Adèle, un des rouages de l’industrie diamantaire, va encore à l’école, qu’elle aime beaucoup. Sa matière préférée est le français, quoiqu’elle ait beaucoup de difficultés à le lire et à l’écrire. Cela ne l’empêche pas de rêver d’avoir un jour un « bon métier ». N’importe lequel, sauf celui qu’elle exerce déjà.

Des familles fondent tous leurs espoirs sur ces petites pierres. Le travail est rude, dangereux, ingrat, mais les mineurs espèrent tous dénicher la gemme qui les rendra riches. Il arrive parfois au plus démuni des mineurs de pouvoir s’acheter une grande maison à Mbuji-Mayi, la ville voisine. Ces pavillons aux airs de bungalow américain font rêver. Tant pis s’il n’y a pas d’eau courante. Les pompes municipales sont électriques, et l’électricité est réservée à la mine (de jour) et à quelques-uns de ses dirigeants (de nuit).

« Qu’utilisaient les Congolais pour s’éclairer avant la lampe à l’huile ?
— L’électricité ! »

Il faut connaître la République démocratique du Congo pour apprécier cette blague. Ailleurs au monde, on serait évidemment tenté de répondre « la bougie ou le feu », mais les Congolais savent bien que leurs villes étaient électrifiées, jadis. Ce n’est qu’après l’indépendance, en 1960, que les services publics se sont effondrés. Aujourd’hui, les citadins doivent souvent se contenter de lampes à l’huile. Les groupes électrogènes coûtent cher, quoiqu’on trouve de toutes petites génératrices fonctionnant à l’essence pour recharger les batteries de téléphones portables.

La médiocrité des services publics, à Mbuji-Mayi, est stupéfiante. Ce qui ne l’empêche pas de croître sans discontinuer. On dit que la population, depuis les années 1980, s’est multipliée par dix ! Dense, chaotique et sale. Bruyante, bouillonnante et stressante. Le foisonnement défie l’entendement. Elle fourmille de petits commerçants qui tentent de gagner leur vie en vendant ce qu’ils n’ont pas eux-mêmes les moyens d’acheter. La pénurie d’argent liquide est une préoccupation de tous les instants. Les billets de banque sont parfois si usés — les plus petites coupures sont plus sales que les grosses — qu’on les reconnaît à leur degré de noirceur. S’il s’agit d’un chiffon illisible, c’est un billet de cinquante francs. Comme les grosses coupures sont rares, il faut parfois d’épaisses liasses pour acheter des articles de consommation courante. On utilise aussi des dollars américains. Les commerçants n’ont presque jamais la monnaie, ni en francs ni en dollars. Ceux d’entre eux qui recrutent des employés donnent l’impression de ne pas leur faire assez confiance pour leur laisser une petite caisse, une contradiction dans les termes : aucune caisse ne saurait être « petite », puisqu’elle contiendrait plus d’argent que le salaire mensuel du caissier. Il faut savoir que la majorité de la population touche moins de cinq cents francs (un dollar américain) par jour, le seuil de l’extrême pauvreté. Ici, la vie est dure, et elle a des airs de Far West à l’époque de la ruée vers l’or. À ma descente de l’avion, je me suis fait demander mon « permis minier » avant mon passeport. (Car dans ce pays, les passagers étrangers sont contrôlés à l’arrivée, même après avoir effectué un vol intérieur, comme si les autorités ne se faisaient pas confiance d’une province à l’autre.)

Les pierres qui suscitent tant de convoitise, des cailloux non taillés, sans éclat, ressemblent à des grains de sel de cuisine. À Tshilumbu Mpumbue, on peut les voir sous l’abri de paille où s’est installé Ngandu Ngando Mao, un diamantaire de vingt-cinq ans. Il porte une chemise blanc et bleu, une touche de raffinement dans un village qui l’est fort peu. Mais, assure-t-il, « vendre des diamants, c’est comme vendre des arachides ». En attendant des clients, il veille sur ses pierres précieuses, qu’il pèse grâce à de petites balances : un diamant d’un carat est égal en poids à deux allumettes suédoises. Ngandu Ngando Mao sait que de nombreux enfants commencent à creuser à douze ans. Ils sont faciles à reconnaître. Leurs vêtements prennent la couleur de la terre rougeâtre qu’ils manipulent à longueur de journée — et parfois la nuit. En réalité, les enfants commencent à travailler bien avant. C’est à partir de six ans qu’ils transportent des sacs de gravier sur les épaules. Le travail est éreintant, et Ngandu Ngando Mao s’est promis, si sa femme lui donne un jour un fils, de ne jamais l’envoyer travailler à la mine. « Quand on “attrape” quelque chose, résume-t-il, on peut gagner beaucoup d’argent. Mais il y a un mauvais côté : la mort. »