L’Afrique qui roule

Pour la première fois de son histoire, la Coupe du monde de soccer aura lieu sur le continent noir. Un symbole fort pour les Africains, dit l’historien et spécialiste en études africaines Peter Alegi.

L’Afrique qui roule
Photo : Denis Farrell/AP/PC

Les Africains sont fous du foot ! Et c’est particulièrement vrai en Afrique du Sud, pays hôte de la Coupe du monde. Là-bas, le soccer représente bien plus qu’un ballon rond, selon Peter Alegi, professeur en histoire à l’Université d’État du Michigan, dont l’essai African Soccerscapes: How a Continent Changed the World’s Game vient de paraître (Ohio University Press).

Durant l’apartheid, les Noirs d’Afrique du Sud ont affirmé leur identité grâce au soccer. Avec la Coupe du monde, ils veulent désormais s’imposer à la face du monde, dit le professeur, qui publie un nouvel ouvrage ce mois-ci, South Africa and the Global Game: Football, Apartheid and Beyond (Routledge).

L’actualité l’a contacté chez lui, aux États-Unis, avant son départ pour l’Afrique du Sud, où cet Italien d’origine, amateur de foot, enseignera toute l’année à l’Université du KwaZulu-Natal, à Durban.

Pourquoi la Coupe du monde est-elle si importante pour les Africains?

– C’est l’occasion, pour eux, de prouver au monde qu’ils peuvent organiser des événements de grande envergure. Ils espèrent ainsi changer la perception des étrangers, qui ne voient dans l’Afrique qu’un continent où la guerre, la corruption, la famine et la maladie sévissent.

En quoi la Coupe revêt-elle un sens particulier pour les Noirs d’Afrique du Sud ?

– Ce sont les colons britanniques qui ont introduit le soccer en Afrique du Sud vers 1860 et les Noirs l’ont adopté dès les années 1880. Ils se sont battus pour avoir accès à des terrains de soccer municipaux gérés par les Blancs. Ils ont créé des clubs et des ligues très populaires, prouvant aux Blancs, et à eux-mêmes, qu’ils étaient capables de diriger leurs affaires. Dans les années 1920, leurs matchs pouvaient attirer jusqu’à 10 000 spectateurs ! Le soccer est ainsi devenu le sport des Noirs, raison pour laquelle les Blancs l’ont délaissé pour le rugby et le cricket.

Paradoxalement, le peuple sud-africain, hôte de la Coupe, sera tenu à l’écart des compétitions. La plupart des Noirs et certains Blancs n’ont pas les moyens d’acheter des billets pour assister aux matchs du Mondial [les moins chers coûtent 20 dollars, alors que la moitié de la population vit avec moins de 75 dollars par mois]. Ils devront regarder les parties sur des écrans géants dans les « parcs de partisans » aménagés par la Fédération internationale de football (FIFA) dans les villes hôtes ou encore dans des lieux publics des townships où les matchs seront projetés.

Le gouvernement et la population tireront-ils profit du Mondial ?

– Le gouvernement a dépensé des milliards de dollars pour construire des infrastructures : stades, autoroutes, aéroport. Il tente de vendre aux investisseurs étrangers la « marque sud-africaine » : un pays démocratique, moderne, propice au commerce et qui constitue en outre une destination touristique exotique.

Compte tenu des sommes dépensées, le gouvernement fera bien peu d’argent. La FIFA, qui détient les droits de télédiffusion de la Coupe, récoltera la majeure partie des revenus. Certaines industries sud-africaines, comme celle de la construction et du tourisme, tireront leur épingle du jeu. Mais les petits vendeurs de rue ne pourront pas vendre leur artisanat et de la nourriture autour des stades. La FIFA réserve cette zone aux commanditaires officiels.

L’Afrique du Sud vise-t-elle des objectifs politiques en accueillant le Mondial ?

– Les politiciens sud-africains espèrent renforcer la crédibilité du pays et élever son statut sur la scène internationale. L’Afrique du Sud, comme le Brésil, qui sera l’hôte de la Coupe en 2014, souhaite obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies.

Le soccer avait déjà servi à des fins politiques dans le passé. En 1944, le Congrès national africain (ANC) [parti hors la loi de 1960 à 1990, aujourd’hui au pouvoir en Afrique du Sud] a organisé un match de foot afin de récolter des fonds. En 1958, en Algérie, le Front de libération nationale (FLN) [parti nationaliste qui a lutté contre la France pour l’indépendance du pays] a créé une équipe de football « nationale » en exil qui a fait une tournée mondiale. L’équipe est devenue le symbole de cette nation émergente.

En 1961, la FIFA a été la première grande organisation sportive à suspendre l’Afrique du Sud en raison de ses pratiques ségrégationnistes. C’était un an avant que l’Assemblée générale des Nations unies créé son Comité spécial contre l’apartheid !

Le soccer est devenu une véritable industrie. Contribue-t-il à la promotion des droits de la personne ?

– L’Union des associations européennes de football a mené, au cours des dernières années, des campagnes contre le racisme afin de sensibiliser le milieu du soccer et ses amateurs. À l’occasion du Mondial 2010, la FIFA a lancé Football for Hope [un programme qui vise à créer en Afrique une vingtaine de centres de santé et d’éducation populaire qui disposeront d’un terrain de soccer synthétique].

La FIFA et des manufacturiers d’équipement sportif soutiennent aussi le développement du soccer féminin en Afrique. Ces fabricants voudraient bien vendre davantage de chaussures et de vêtements de sport…

La dernière Coupe d’Afrique des nations, qui a eu lieu en janvier en Angola, a été marquée par l’attaque de l’autocar de l’équipe togolaise, qui a fait deux morts. Faut-il craindre un incident semblable en Afrique du Sud ?

– Je ne crois pas. Malgré son taux de criminalité élevé, l’Afrique du Sud est un pays beaucoup plus sécuritaire que l’Angola, qui sort d’une guerre civile. [L’attaque s’est déroulée dans la ville de Cabinda, enclave pétrolière où s’affrontent des mouvements séparatistes armés.]

De plus, les autorités sud-africaines et des agences de sécurité internationales ont mis en place des mesures pour protéger les participants durant la Coupe [par exemple, chaque équipe sera accompagné de policiers].

L’Afrique du Sud a remporté la Coupe du monde de rugby en 1995, alors qu’elle en était l’hôte. Clint Eastwood a immortalisé ce moment dans Invictus. L’équipe sud-africaine de soccer, Bafana Bafana, a-t-elle des chances de répéter l’exploit ?

– Non. Elle risque même d’être éliminée au premier tour, ce qui serait une première pour un pays hôte. Cette éventualité préoccupe d’ailleurs la FIFA et les organisateurs locaux, qui craignent que les stades ne se vident : cela créerait une mauvaise impression à la télévision.

Les Sud-Africains ont tout de même gagné en devenant les hôtes de la Coupe. Nelson Mandela – très bon boxeur, mais piètre joueur de soccer, de son propre aveu – a pleuré lorsqu’il a appris la nouvelle, en 2004. « Je me sens comme un garçon de 15 ans », a-t-il dit. Mais il faudra que la Coupe se déroule bien pour que les Sud-Africains sortent victorieux de la partie.

 

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