Le bidonville de Slumdog Millionaire bientôt rasé ?

Malgré son développement économique exceptionnel, le deuxième bidonville d’Asie est menacé. Sa situation stratégique au cœur de Bombay en fait une cible de choix pour les promoteurs.

Photo : Andrée- Marie Dussault

Depuis le toit d’un immeuble de sept étages, le spectacle est saisissant. Des milliers d’habitations sont agglutinées à perte de vue. Des montagnes de papier, carton, verre, plastique, stockées sur les toitures en tôle ondulée, attendent d’être écoulées. Des fourmis humaines sillonnent des allées sinueuses grouillantes d’activité.

Lorsqu’on redescend au niveau de la rue, on est happé par un tourbillon : des bébés pleurent, des ouvriers scient, des corbeaux croassent, des hommes se disputent autour d’une partie de cartes… Nos narines sont assaillies par des odeurs variées et étourdissantes : bouses de vache qui sèchent au soleil, encens au bois de santal, urine, curry de légumes qui mijote, plastique qui brûle, tchaï (thé) qui bout…

Bienvenue à Dharavi, le bidonville indien où a été tourné en partie Slumdog Millionaire ( Le pouilleux millionnaire ), qui a raflé l’Oscar du meilleur film en mars dernier !

Lorsque des journalistes étrangers débarquent, certains sont déçus, me dit Dinesh, 37 ans, dans un anglais impeccable. Son gagne-pain consiste à guider les gens des médias dans ce labyrinthe 10 fois plus petit que l’île d’Orléans et où cohabitent près d’un million de personnes. « Les journalistes s’attendent à voir de la misère noire et des abris de fortune faits de bric et de broc. Ils veulent le Dharavi des photos du National Geographic de 1974. »

Depuis 35 ans, cette ville dans la ville a eu le temps de se développer de façon spectaculaire, avec la migration de milliers de familles venues de tous les coins de l’Inde. Et plus encore depuis les réformes des années 1990, qui ont libéralisé l’économie et permis son ouverture au commerce extérieur. Bien sûr, les habitations faites de bouts de bois, de tôle et de plastique existent toujours. Et la majorité des habitants continuent de faire leurs besoins dans les égouts à ciel ouvert. Mais des immeubles d’appartements en ciment, dotés de salles de bains, ont aussi poussé. Des rues en asphalte sont apparues, où s’alignent désormais des commerces, notamment d’articles de cuir et de prêt-à-porter. Car Dharavi est aujourd’hui un centre industriel regroupant des PME florissantes, qui exportent vers le monde entier et dont le chiffre d’affaires annuel global dépasse plusieurs centaines de millions de dollars américains.

Ce qui attire les médias de partout, ce n’est pas tant l’idée d’un pèlerinage sur les traces de Jamal, la vedette de Slumdog Millionaire. C’est surtout la controverse dont Dharavi fait l’objet depuis quelques années. En 2004, le gouvernement de l’État du Maharashtra, situé dans l’ouest de l’Inde et dont Bombay est la capitale, acceptait un projet immobilier de trois milliards de dollars soumis par l’architecte indien Mukesh Mehta, formé aux États-Unis. Financé par un consortium d’entreprises indiennes et étrangères, Mehta veut raser le bidonville pour y construire des bâtiments résidentiels et commerciaux, des écoles, et y aménager des espaces verts.

Dharavi est considéré comme une mine d’or par de nombreux investisseurs. Le bidonville est en effet stratégiquement situé en plein cœur de Bombay, où les prix de l’immobilier sont parmi les plus exorbitants au monde. Il est pris en sand wich entre deux voies ferrées, à quelques kilomètres de l’aéroport international de Bombay et à deux pas d’un centre éco nomique en devenir.

L’ambitieux projet de Mukesh Mehta avance toutefois à pas de tortue. Car les habitants de Dharavi s’y opposent vivement.

Ce ne sont pas que des centaines de milliers de toits et de lieux de travail qui disparaîtraient avec le bidonville, souligne Jockin Arputham, président de la Fédération nationale des habitants des bidonvilles (National Slum Dwellers Federation, NSDF), qui défend les intérêts des résidants de Dharavi à Bombay. C’est toute une page d’histoire qui s’effacerait.

Dharavi est aussi vieux que Bombay. De nombreuses vagues de migrants économiques y ont successivement élu domicile : des potiers du Gujarat, des tanneurs du Tamil Nadu, des brodeurs de l’Uttar Pradesh, chassés de chez eux par la pauvreté…

Dans le quartier des potiers, Ramesh Ranchhod Permar ouvre la porte d’une pièce enfumée où trône un four de 2,5 m sur 1,8. Ce quadragénaire jovial, dont le sourire est contagieux, se targue d’être le seul à posséder un four à l’intérieur même de sa maison. C’est son grand-père qui a construit l’humble demeure, il y a 74 ans.

Dans la salle principale aux murs roses éclaboussés de terre rouge, sa femme et leurs trois enfants s’affairent à fabriquer des pots. Ils gagnent près de 40 000 roupies par mois (environ 1 000 dollars), assez pour les faire vivre. « Dharavi nous a tout donné », assure Ramesh Ranchhod Permar.

Selon le projet proposé par Mukesh Mehta, la famille du potier aura droit à un logement modeste de 21 m 2. Comme tous ceux qui pourront prouver qu’ils se sont installés à Dharavi avant 2000. Les autres devront partir.

« Nous ne sommes pas contre le projet, ni même contre les déplacements, insiste Jockin Arputham, président de la NSDF. Seulement, nous voulons être consultés et participer à toutes les étapes. Nous voulons un projet qui soit inspiré par les besoins de la base et non pas dicté par les intérêts venant d’en haut. Certes, nous souhaitons des infrastruc tures durables, mais surtout, nous voulons que les travailleurs de Dharavi puissent continuer à exercer leurs activités. »

Siddiqui Mohammad Mustaqueem, lui, dirige la Société de protection des mosquées de Dharavi, qui milite pour que les 45 mosquées que compte le bidonville ne soient pas déplacées.

Pour des milliers d’Indiens, dont Siddiqui Mohammad Mustaqueem, Dharavi a été le décor de succès extraordinaires. Né dans un bled perdu du Maharashtra, Mustaqueem s’est exilé à Bombay à 13 ans, en quête d’une vie meilleure. Après avoir dormi sur le pavé pendant quatre mois, il est devenu aide-tailleur. Puis tailleur. « Je disais à mes collègues qu’un jour ils travailleraient pour moi », raconte aujourd’hui le sexagénaire, confortablement assis derrière sa table de travail géante, dans son bureau climatisé, au milieu d’un de ses 12 ateliers de vêtements.

Siddiqui Mohammad Mustaqueem a acheté deux machines à coudre, puis quatre, puis huit. L’homme qui me reçoit, vêtu d’une calotte et d’une tunique blanches immaculées, est désormais à la tête d’un petit empire qui emploie près de 1 000 personnes et exporte du prêt-à-porter aux États-Unis et au Mexique. « Par la grâce de Dieu, certains de mes anciens collègues sont aujourd’hui mes employés », dit-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. En marge de son business, l’homme d’affaires mène un lobbying intense auprès des politiciens locaux pour préserver les mosquées de Dharavi.

L’an dernier, Jockin Arputham et son groupe menaçaient de bloquer les voies ferrées et l’aéroport voisins de Dharavi avec l’aide de centaines de milliers de résidants. Le message a été reçu cinq sur cinq, et le gouvernement s’est engagé à ne pas négliger leurs demandes.

Pour l’instant, le projet est en veilleuse, rien n’a bougé. « C’est la crise, et les investisseurs n’ont pas d’argent, dit Jockin Arputham. Dans quelques mois, les discussions reprendront. »

Mais comme pour tout en Inde, rien ni personne ne peut prévoir l’issue de la controverse dont Dharavi fait l’objet. Contrairement à la conclusion de Slumdog Millionaire, hautement prévisible, elle !

 

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