Le bidonville de Slumdog Millionaire menacé

S’il n’en tient qu’aux promoteurs, le bidonville indien où a été tourné en partie le film Slumdog Millionaire sera bientôt remplacé par un vaste projet de construction immobilière. Mais les habitants de Dharavi s’y opposent farouchement. Car ce ne sont pas que des centaines de milliers de toits et de lieux de travail qui disparaîtraient. C’est toute une page d’histoire, disent-ils, qui s’effacerait…

toitures dharavi

Depuis le toit d’un immeuble de sept étages, on prend mieux la mesure de ce labyrinthe situé en plein cœur de Bombay et où cohabitent près d’un million de personnes. Des milliers d’habitations sont agglutinées à perte de vue. Des montagnes de papier, carton, verre, plastique, stockées sur les toitures en tôle ondulée, attendent d’être écoulées. Une part importante du recyclage de Bombay se fait à Dharavi.

 
bandra kurla complex dharavi

Dharavi est considéré comme une mine d’or par de nombreux investisseurs. Le bidonville est en effet stratégiquement situé en plein cœur de Bombay, où les prix de l’immobilier sont parmi les plus exorbitants au monde. Il est également situé à deux pas du prestigieux quartier Bandra Kurla Complex, le cœur d’un centre économique en devenir. 

 
enfants dharavi

 La majorité des habitants de Dharavi font leurs besoins dans les égouts à ciel ouvert, comme ces deux enfants. Même si, au fil des années, Dharavi est devenu un centre industriel regroupant des PME florissantes, qui exportent dans le monde entier. Et même si des immeubles résidentiels en ciment, dotés de salles de bains, ont poussé à côté des habitations de fortune. Dharavi comptait une toilette pour 1 440 résidants en 2006, selon le New York Times … 

 
mohammad mustaqueem dharavi

Dharavi a été le décor de succès extraordinaires pour des milliers d’Indiens, dont Siddiqui Mohammad Mustaqueem. Parti de zéro, Mustaqueem est devenu aide-tailleur. Puis tailleur. « Je disais à mes collègues qu’un jour ils travailleraient pour moi », raconte-t-il dans son bureau climatisé, à Dharavi. Il est aujourd’hui à la tête d’un petit empire qui emploie près de 1 000 personnes et exporte du prêt-à-porter aux États-Unis et au Mexique.

atelier couture dharavi

Des couturiers s’affairent dans un des 12 ateliers de vêtements de Siddiqui Mohammad Mustaqueem. Ils vivent tous à Dharavi et gagnent près de 5 000 roupies par mois, soit environ 125 dollars canadiens. « Par la grâce de Dieu, certains de mes anciens collègues sont aujourd’hui mes employés », se plaît à dire le patron. 

toitures mosquee dharavi

Sous le smog de Dharavi se dressent pas moins de 45 mosquées. Une société dirigée par l’homme d’affaires Siddiqui Mohammad Mustaqueem milite ardemment pour qu’elles ne soient pas déplacées à cause de l’ambitieux projet de l’architecte Mukesh Mehta. Financé par un consortium d’entreprises indiennes et étrangères, Mehta veut raser le bidonville pour y construire des bâtiments résidentiels et commerciaux, des écoles… 

quartier potiers dharavi

Dharavi est aussi vieux que Bombay. De nombreuses vagues de migrants économiques y ont successivement élu domicile : des potiers du Gujarat, des tanneurs du Tamil Nadu, des brodeurs de l’Uttar Pradesh, chassés de chez eux par la pauvreté… Chaque groupe y a créé son quartier et développé une industrie florissante. 

four dharavi

Dans le quartier des potiers, la nièce de Ramesh Ranchhod Permar ouvre la porte d’une pièce enfumée où trône un four de 2,5 m sur 1,8. Le potier se targue d’être le seul dans le quartier à posséder un four à l’intérieur même de sa maison. 

ramesh ranchhod dharavi

C’est son grand-père qui a construit l’humble demeure familiale, il y a 74 ans, raconte le potier Ramesh Ranchhod Permar, entre deux gorgées de thé. Selon le projet proposé par Mukesh Mehta, la famille Permar aura droit à un logement modeste de 21 mètres carrés. Comme tous ceux qui pourront prouver qu’ils se sont installés à Dharavi avant 2000. Les autres devront partir. 

femme ramesh dharavi

Dans la salle principale aux murs roses éclaboussés de terre rouge, la femme de Ramesh Ranchhod Permar et deux de leurs trois enfants s’affairent à fabriquer des pots. Les cinq membres de la famille gagnent près de 40 000 roupies par mois (environ 1 000 dollars), assez pour les faire vivre.

 
femme allee dharavi

Dans le quartier des potiers comme ailleurs dans le bidonville, des fils électriques et des conduites d’eau dépassent de partout. La plupart des habitants de Dharavi s’approvisionnent illégalement en électricité.

jockin arputham dharavi

Jockin Arputham préside la Fédération nationale des habitants des bidonvilles, qui défend les intérêts des résidants de Dharavi à Bombay. L’an dernier, lui et son groupe ont menacé de bloquer les voies ferrées et l’aéroport voisins avec l’aide de centaines de milliers de résidants. « Nous ne sommes pas contre le projet ni même contre les déplacements, insiste Jockin Arputham. Seulement, nous voulons être consultés et participer à toutes les étapes. »