Le Caire ne dort jamais…

À minuit, les cinémas se remplissent! Les magasins ne ferment pas. On part au Caire en rêvant de Cléopâtre et de Schéhérazade. On trouve une ville de 20 millions d’habitants où s’affrontent Allah et le dollar, intégristes et mondialistes, orient et occident. Un voyage époustouflant.

La première chose qui risque de frapper le visiteur arrivant au Caire, c’est une auto – probablement une Peugeot construite à l’époque où Jean Gabin faisait encore des films en noir et blanc. Car les voitures, au Caire, ne freinent pas, elles klaxonnent. Elles ne s’arrêtent ni pour un camion qui fonce en sens inverse ni pour un flic qui s’époumone dans son sifflet en gesticulant, alors elles ne s’arrêteront pas pour un piéton, surtout s’il a le moindrement l’air d’un Américain. Faut le savoir.

La première chose qu’articule le visiteur en battant en retraite sur le trottoir, c’est: «Maman!» Et ce qu’il se demande en cherchant l’ombre d’un lampadaire dans la canicule saharienne, en cherchant le nord à un carrefour assez grand pour y parquer des Airbus, en regardant les indigènes traverser des boulevards larges comme des rivières, avec l’élégance concentrée de toréadors dansant entre des mastodontes, ce qu’il se demande, les yeux, le nez et l’humeur irrités par le smog, c’est: «Qu’est-ce que je suis venu faire dans cette ville de fous?»

C’est que le nouveau venu n’a pas appris à lire les signes.

Ici, il est vrai, les voitures ne respectent pas les lignes blanches et coupent à gauche aux carrefours; une charrette tirée par une mule peut descendre à contresens la rampe d’accès d’une autoroute surélevée; et les piétons marchent sur la chaussée parce que les trottoirs sont encombrés d’étals. Pourtant, personne dans cette ville 10 fois plus peuplée et 20 fois plus ancienne – mais pas tellement plus grande – que Montréal, personne dans cet invraisemblable foutoir, tonitruant, enfumé et incessant, ne semble jamais se faire tuer.

S’il n’y a pas d’hécatombe, c’est qu’il y a un système dans ce chaos. Le trafic est le premier indice signalant au visiteur fraîchement arrivé qu’il trouvera, au Caire, une civilisation, une culture, un mode de vie très différents de ce qu’il connaît. Il lui faudra cependant quelque temps encore pour comprendre l’ensemble de ces signes et apprécier la ville, au demeurant fascinante et attachante. Pour l’instant, il se demande seulement s’il ne devrait pas héler un taxi pour traverser cet immense carrefour de la place Tahrir. Mais comment hèle-t-on un taxi dans cette cohue?

Il y a des villes incontournables et évidentes, comme Paris ou Rome, qui ont tout pour elles. D’autres, comme Barcelone ou Istanbul, qu’on quitte en se promettant de revenir, parce qu’on a été séduit. Et d’autres encore, comme Le Caire, qui sont comme la fille au cégep qui est moins jolie que les cheerleaders, mais qu’on finira par demander en mariage, parce qu’elle a une âme – et une âme, ce n’est pas comme une façade, il faut du temps pour la découvrir.

On s’en va au Caire en rêvant de Schéhérazade, de Cléopâtre, de L’invitation au voyage de Baudelaire ou du Patient anglais de Michael Ondaatje. On ne s’attend pas à foncer sur une autoroute sur pilotis au coeur d’une mégalopole qui ressemble à un croisement bâtard entre Brooklyn et Berlin. Le Caire est la plus grosse ville du continent africain, la plus grande du monde arabe et, avec Tokyo, Mexico, São Paulo ou Shanghai, l’une des plus peuplées du monde. Le Caire est là depuis toujours, sur les bords du Nil, carrefour stratégique entre l’Orient et l’Occident. Aujourd’hui, c’est un creuset d’alchimiste dans lequel le passé et l’avenir, la mondialisation et l’islamisation se heurtent, se mélangent et parfois explosent.

Le Nil est l’un des berceaux de l’humanité, le fleuve mythique qui relie le coeur de l’Afrique à la Méditerranée, le cours d’eau où une princesse égyptienne recueillit le jeune Moïse, qui flottait dans un panier d’osier, il y a de cela des milliers d’années. Bordé de boulevards étourdissants et traversé de ponts encombrés, le Nil est aussi le coeur du Caire. Ses rives sont la vitrine de la pire architecture du monde moderne, de l’immeuble d’appartements prolo-communiste au condo Miami, de la rutilante tour GloboCorp au gros hôtel république de bananes. Des quartiers européens rappelant vaguement Nice ou Marseille, mais décatis, côtoient les quartiers arabes, pittoresques, odorants, enfumés et pauvres, le tout pimenté de ruines laissées par toutes les puissances de l’histoire, Grecs, Romains, Perses, Turcs, Mongols, qui ont occupé et exploité l’Égypte depuis le déclin des pharaons.

En banlieue du Caire, il y a les pyramides de Gizeh, vieilles de plus de 4 500 ans. Celle de Kheops, la plus haute, fait 137 m. À la base, elles sont aussi larges que hautes: tellement massives, immuables, inamovibles, tellement anciennes qu’elles laissent le visiteur pantois devant les connaissances et la puissance prodigieuses de la civilisation qui les a élevées.

«Mais aujourd’hui, les ouvriers égyptiens ne sont pas foutus d’aligner une bordure de trottoir correctement», dit Dany Roy. Ce Montréalais d’origine a appris le métier de tailleur de pierre en France et il est devenu un expert en restauration des antiquités égyptiennes. Les grandeurs perdues de la civilisation égyptienne peuvent être un lourd héritage à porter, explique-t-il. «On se dit parfois que Le Caire a trop de passé pour son bien.»

Le Caire est une ville stressée, parfois instable, souvent étonnante, mais c’est surtout une ville nostalgique, qui a connu des temps meilleurs.

Cosmopolite, et arabe autant qu’européenne, le Caire a longtemps rayonné sur le commerce et la culture de tout le Moyen-Orient. Depuis la révolution nationaliste et islamisante de Nasser, dans les années 1950, elle s’est socialisée, arabisée, et appauvrie. Aujourd’hui, le leadership culturel est au Liban, la force économique est dans les Émirats du Golfe, la révolution islamique se passe en Algérie et en Iran, et la politique du Moyen-Orient est forgée dans les feux de la guerre, en Palestine et en Irak…

Dans les rues, les femmes sont presque toutes coiffées d’un voile, qui va du coquet foulard de soie à l’impénétrable tchador, complétant de sinistres tuniques brunes qui les dérobent aux regards. Elles marchent rarement seules, et rarement après le coucher du soleil. Dans les cafés, des hommes moustachus ou barbus, qu’aucune présence féminine n’incite à faire le jars, tètent leur pipe à eau en regardant leur verre de thé.

Quand on voit passer une femme qui exhibe ses épaules ou ses jambes, au Caire, on s’arrête pour regarder cette étrangère qui n’a pas encore compris la règle. Pas une seule couverture aguichante dans les kiosques à journaux. Les scènes d’amour, même pudiques, sont censurées dans les films montrés à la télé. Le Caire est plus pudibond qu’une ville de mormons dans les années 1930.

Cette extrême pudeur est un trait culturel autant que religieux, estime Ingy Al-Qadi, journaliste de 27 ans qui se dit «occidentalisée». «Le Caire est une mégalopole, mais la vie ici est celle d’un petit village traditionnel où chacun se connaît et se surveille.» Une fille doit vivre chez ses parents jusqu’à son mariage. Impossible d’amener son amoureux chez elle, ses frères ou le bahwaab (concierge) y veillent. La nuit, les ponts et les quais du Nil sont bondés de jeunes couples d’amoureux éperdus de désir, qui n’ont nulle part où aller et qui regardent les flots glauques sans pouvoir même se tenir la main.

Le Caire est au coeur du monde arabe et du monde islamique, dans la région la plus instable de la planète, le théâtre où s’affrontent hier et demain, intégristes et mondialistes, Orient et Occident, Allah et le dollar. Une contrée où les armes et la foi font parfois bon ménage, mais parfois pas.

Près de la grande mosquée d’El-Azhar – centre de la vie et de la pensée islamiques d’Égypte depuis l’an 1000 -, des cordons de policiers antiémeutes enserrent le vaste périmètre en permanence, et des soldats en renfort stationnent tout près dans des camions blindés lors des célébrations du culte. Un passant en turban et djellaba à qui j’ai demandé le pourquoi de cette garnison m’a répondu «Irak! Irak!» en faisant le geste de frapper avec un tomahawk. Il y avait une belle photo à faire: ces rangs de policiers casqués, armés, bardés de boucliers, tout en noir devant le minaret blanc dans le soleil éblouissant. Mais ils ne m’ont pas laissé la prendre, évidemment.

Le vendredi, chez les musulmans, c’est comme le dimanche au Québec, sauf que là-bas tout le monde va à la messe. Les prières finies, le prêche de l’imam ressemble à peu près à celui des curés: même rhétorique ampoulée, mêmes exhortations à suivre la loi de Dieu, à se méfier des infidèles, à venir nombreux et à donner généreusement. C’est après que cela se corse. La moitié des fidèles se bouscule vers la sortie, l’autre se presse au fond de la salle. Un micro, des pancartes surgissent, des slogans fusent, puis des orateurs barbus, en tunique d’intégristes, appellent à la révolte, imputant toutes les plaies d’Égypte aux riches, au système, au gouvernement et, surtout, aux Américains…

Ce n’était pas clair au début. Le bonhomme ne faisait pas le geste de frapper avec un tomahawk, mais celui de brandir une pancarte. Les soldats ne sont pas là pour protéger la mosquée des attaques de l’extérieur, mais plutôt pour empêcher la mosquée de se répandre dans la rue. Les manifestations politiques sont interdites au Caire, sauf dans les temples. Comme pour la circulation automobile, les lois régissant le rapport entre l’État, la religion et le maintien de l’ordre sont souvent obscures aux yeux d’un Occidental.

Normal. Le Caire, c’est le Moyen-Orient. Israël et la bande de Gaza sont juste à côté. La question palestinienne est un problème de politique locale, pas étrangère, et le militantisme islamiste, une réalité de tous les jours. Les Arabes ont leurs préjugés contre l’Occident, et nous avons aussi les nôtres à leur égard. Les Arabes que nous montre la télé sont souvent de jeunes hommes armés et très en colère lors de funérailles politisées à Bagdad ou Bethléem. Pour nous, l’Arabe apparaît souvent comme quelqu’un d’hostile, peut-être un ennemi, ou du moins le beau-frère d’un terroriste. On hésite, au début, avant de s’enfoncer dans les vieux quartiers arabes du Caire ou de s’asseoir à un de leurs cafés. On a tort. Le Caire est une ville stressée, instable, mais fondamentalement pacifique.

Derrière les jolies rues touristiques du souk de Khan el-Khalili, à côté de la grande mosquée, on s’égare dans le labyrinthe d’un quartier médiéval préservé, mais pas rénové. Tout y est comme depuis toujours: les murs lépreux, les odeurs de merde, les charrettes tirées par des mules, les artisans penchés sur des établis centenaires à l’ombre de voûtes millénaires. Pas un regard de travers, pas la moindre marque d’hostilité. Au contraire, des sourires, des gestes affables, des welcome et le thé offert un peu partout.

Juste derrière les ruines de l’antique quartier copte – où, dit l’Évangile, la sainte Famille résida il y a 2 000 ans -, on s’égare dans un autre quartier presque aussi ancien. On se croirait sur le plateau de tournage d’un film biblique: des bâtiments chaulés d’un étage, des venelles étroites, des places minuscules, pas une auto, pas un klaxon, des arbres qui font de l’ombre. Le marché aux fruits et légumes consiste en une charrette tirée par un âne famélique. Des poules courent près de la fontaine, des chèvres broutent les déchets du marché, le boulanger refuse, la main sur le coeur, de me faire payer un petit pain encore tiède fourré de fromage fondant, les enfants m’entourent, curieux et rieurs.

Tout cela en plein coeur d’une ville moderne de près de 20 millions d’habitants? Le Caire est une machine à voyager dans le temps. À deux stations de métro de là, sur l’île de Gazira, on voit les descendants des colonials anglais boire leur gin tonic sur la pelouse impeccable du Sporting Club et, plus haut sur l’île, dans le quartier Zamalek, on trouve une foule aisée et moderne dans des bars et cafés qui pourraient aussi bien être à Beyrouth ou à Athènes.

Et c’est un peu ça, le problème du Caire, dit Baha el-Din, artiste au chômage de 27 ans. «Tous les systèmes de pensée, tous les styles de vie sont bons quand ils sont purs. Le Bédouin dans le désert n’a pas de mal à vivre selon le Coran. Et vous, en Amérique, n’avez pas de problème pour vivre comme des Occidentaux. Mais ici, au Caire, nous avons les deux styles de vie à la fois, et cela crée beaucoup de tensions, de déchirements dans la société et en chaque individu.»

On peut prendre la mesure de ces tensions et déchirements en comptant les policiers, soldats et autres gardes qui pullulent partout. Il y en a des blancs, des verts, des bleus, des noirs, des kaki; ils sont très jeunes, léthargiques dans la canicule, mais armés, et vous rappellent que l’état d’urgence n’a jamais été révoqué depuis les attentats terroristes du milieu des années 1980, imputés aux Frères musulmans, le redoutable groupe islamiste révolutionnaire créé dans les années 1920.

Comme partout ailleurs dans le monde arabe, où le prix payé n’est jamais celui demandé, les apparences et les discours, ici, sont souvent très différents de la réalité. «Officiellement, il n’y a pas, au Caire, de prostitution, d’homosexualité, de répression, de drogue, de sida, de violence, de racisme. En vérité, on y retrouve tout ce qu’on trouve dans n’importe quelle grande ville, sauf qu’ici, c’est caché», dit Heba Farid, photographe et cinéaste cairote. Même chose en politique. L’Égypte a toute la panoplie d’institutions des sociétés démocratiques: un Parlement élu, des tribunaux, une presse nombreuse. «Mais il n’y a pas véritablement de pratique démocratique dans l’administration du pays», dit un diplomate en poste au Caire.

«Je le sais, j’ai passé 18 ans de ma vie en prison pour avoir réclamé plus de démocratie», dit Rifaat al-Said, le chef du Tagamou (le rassemblement), parti réformiste de gauche. «Il n’y aura aucun espoir de progrès économique en Égypte tant qu’on n’aura pas fait une réforme démocratique. Présentement, le pays est entre les mains d’une petite classe dirigeante, et aucune institution publique ne lui fait contrepoids; elle a le champ libre et elle en profite.»

Il y a cependant les Frères musulmans. Officiellement, la confrérie d’intégristes islamistes n’existe plus; dans les faits, cependant, les Frères sont partout.

Les Frères musulmans furent, dans les années 1920, les premiers idéologues à prôner une interprétation du Coran justifiant le recours à la violence et à la terreur – les premiers intégristes islamistes modernes. Ils furent frappés d’interdit, puis pourchassés, après l’assassinat du président Anouar el-Sadate, à qui ils reprochaient d’avoir «pactisé» avec Israël en signant les accords de paix de Camp David, en 1979. Aujourd’hui, l’organisation des Frères musulmans est toujours illégale en Égypte, mais ils sont officiellement «tolérés» depuis qu’ils ont renoncé à la violence, en 1997 – ce qui ne les a pas empêchés de lancer récemment un appel au djihad, la guerre sainte, contre Israël. Les Frères musulmans n’ont pas le droit de faire de la politique, mais 14 députés «indépendants» font d’eux la principale force d’opposition au Parlement.

Comme ils ne forment pas un vrai parti politique, ils n’ont pas de chef à proprement parler. Mais ils ont un «leader spirituel», Mohamed Mahdi Akef, petit vieillard portant des lunettes démesurées.

Et Mahdi Akef est totalement opposé aux réformes démocratiques et économiques proposées par les Américains ou les progressistes égyptiens. «Si c’est la démocratie américaine que nous voyons à l’oeuvre en Palestine et en Irak, nous n’en voulons pas», dit-il en entrevue avec L’actualité. Il ne veut pas entendre parler de la libération de la femme non plus. «Le Coran respecte la femme; l’Occident en a fait un produit de consommation.»

S’il y avait des élections libres et ouvertes en Égypte, un parti des Frères musulmans obtiendrait sans doute une forte majorité. Et c’est là-dessus que repose la loi d’urgence qui maintient le gouvernement du président Hosni Moubarak – avec sa dictature lite – au pouvoir depuis 25 ans. «Le peuple a le droit de choisir qui le gouverne, dit Mahdi Akef. Or, le peuple est musulman. Il pourrait donc vouloir élire un gouvernement musulman qui dirigerait le pays selon la loi coranique.» C’est exactement le discours des talibans d’Afghanistan et des clercs iraniens. Si les Égyptiens se dotaient de la démocratie ouverte qu’exigent les Américains, la première chose qu’ils feraient serait d’élire un gouvernement islamiste, comme en Iran… Et c’est bloqué là.

«Une réforme démocratique en Égypte ne pourrait venir que d’en haut, du gouvernement, et pas de la base, parce que la population est démobilisée», dit Mona Makram-Ebeid, ex-députée et professeure de sciences politiques. «Il n’y a quasiment pas de société civile ici. Les seuls qui ont un contact organisé avec la population sont les islamistes.»

Et l’économie est comme un souk: indescriptible. Pour la réformer, il faudrait d’abord que quelqu’un la comprenne. Le Caire ne dort jamais et ne ferme pas. À minuit, les restaurants, les cinémas se remplissent, les boucheries, fruiteries, magasins sont toujours ouverts. Les prix sont rarement affichés et varient selon la mine ou la langue du client; pas de facture, jamais de reçu.

Une famille peut vivre dans un vaste appartement du centre-ville dont le loyer mensuel fut gelé à quatre livres (un dollar) par Nasser, en 1952, alors que ses voisins de palier paient 500 dollars. Un professeur d’université ayant un doctorat et 20 ans d’ancienneté gagne, en un mois, la moitié de ce qu’il touche, en une journée, à faire de la traduction simultanée pour une multinationale. Un jeune journaliste gagne environ 30 dollars par mois, mais exige cinq fois plus, par jour, pour servir de guide et d’interprète aux médias étrangers. Au début de mon séjour, une course en taxi me coûtait 20 livres (5 dollars). Après une semaine, je m’en tirais pour 5 livres. Si j’avais parlé arabe, j’aurais pu payer la moitié moins.

L’essence, la farine, les pâtes sont subventionnés et offerts à des prix peu élevés (15 cents le litre pour le pétrole), occasionnant un déficit national important. Comme les salaires sont très bas, chacun a trois emplois, en plus de combines plus ou moins occultes, de sorte que personne n’est jamais vraiment au travail – «sauf pour la sieste», selon une vieille blague. Par exemple, les enseignants sèchent les cours s’ils ont mieux à faire; les étudiants aussi. Les uns et les autres se reprennent en leçons privées qui visent uniquement à préparer les examens. Les professeurs d’un même collège se battent entre eux pour avoir un élève payant. Enfin, une bureaucratie byzantine, souvent corrompue, décourage les investisseurs étrangers, hormis dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie – le seul en progression -, qui est contrôlé à 90% par des capitaux venus d’ailleurs.

«Le Caire est un endroit rêvé pour mener la vie de bohème, tout le monde est dans la rue, on vit la nuit, c’est très cool», dit Isabelle Lavigne, cinéaste québécoise en congé sabbatique au Caire. «Mais j’imagine que diriger une affaire sérieuse et compliquée doit être l’enfer ici. Il y a un gros problème de management.»

Les apparences sont trompeuses, au Caire. Cette grande ville hérissée de gratte-ciel et striée d’autoroutes est en fait un assemblage de petits villages tissés serré, habités par de modestes artisans, de petits commerçants. Une ville du deuxième monde, qui est jalouse et se méfie des puissants d’Europe, et qui est en train de se faire doubler par les économies surchauffées des pays émergents d’Asie. La mondialisation? L’Égypte et le monde arabe sont en train de rater le coche. Ou ils sont devenus le principal bastion de la résistance altermondialiste. C’est selon qui parle.

On estime qu’environ 700 000 jeunes Égyptiens arrivent, chaque année, sur le marché du travail, ce qui crée une pression énorme. Le courant islamiste à la mode dans les couches populaires prône l’isolationnisme – résister à la mondialisation pour maintenir la culture, le mode de vie et l’économie traditionnels. Mais cette résistance n’a pas empêché les marques locales d’eau embouteillée ou de thé, par exemple, de tomber sous le contrôle de multinationales européennes. Elle n’a pas empêché non plus la diffusion de vidéoclips sexy produits au Liban. Et une version arabe de Star Académie de devenir un succès, au grand scandale des fondamentalistes barbus.

«On se trompe sur la mondialisation: c’est ce qui va nous sauver, parce que chacun y a sa place», dit Ahmed Al-Maghrebi, professeur de théâtre italien à l’Université du Caire. Ce qui le passionne, c’est de produire des spectacles de ras, musique du continent africain que les pharaons affectionnaient et qui est l’ancêtre lointain du jazz et du blues américains. C’est une musique qui se perd en Égypte présentement. «Mais notre site Web a suscité de l’intérêt en France; nous organisons une tournée en Europe pour l’automne.»

L’angoisse existentielle du Caire, cette tension de tous les instants qui en fait un endroit si intéressant, est tout entière contenue dans le projet d’Al-Maghrebi de faire renaître le ras. On trouve ici une culture très riche et très ancienne. Qui ne sait pas comment aborder l’avenir, qui lui fait peur. Qui s’est bloquée dans un présent dont tout le monde dit qu’il a trop duré, mais dont personne ne sait comment se sortir…

Devant des problèmes aussi puissamment complexes, que fait-on au Caire? On trouve une table à l’ombre, commande du thé à la menthe et une shisha (pipe à eau), et on contemple le monde en silence entre les volutes, en soupirant Inch Allah… Dieu y voit.

 

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