Le casse-tête syrien

Plus de 5 000 morts ont été dénombrés depuis le début des manifestations en Syrie. Alors que le Conseil de sécurité de l’ONU a été saisi du dossier, le président Bachar al-Assad ne bronche pas. Voici pourquoi.

Le casse-tête syrien
Photo : Amr Nabil/AP/PC

Sûrement sait-il que, dans le cas syrien, les puissances étrangères sont beaucoup plus frileuses qu’elles ne l’étaient en Libye à l’idée d’intervenir. Explications.

Il y a bien eu quelques appels de l’étranger, ces dernières années, pour renverser la dictature Al-Assad (maintenue en place de père en fils depuis 1971), dont ceux des néoconservateurs américains et du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, dans la foulée du renversement des régimes autoritaires en Afghanistan (2001) et en Irak (2003).

Mais aujourd’hui, dans les officines du pouvoir, les avis se rangent plutôt du côté d’une Samantha Power, conseillère de Barack Obama, selon qui la Syrie est « un problème venu de l’enfer » : un régime brutal assis sur un fragile casse-tête ethnoreligieux qui chevauche, en plus, les lignes de faille les plus dangereuses de la région, du clivage sunnites-chiites au conflit israélo-arabe. Deux facteurs cruciaux qui n’existaient pas dans le cas de la Libye.

La guerre civile est le scénario le plus craint et le plus plausible, advenant un renversement rapide de la dictature. Et ce scénario, que les Syriens redoutent également, personne ne le souhaite. 

Jusqu’à présent, Bachar Al-Assad a tenu la Syrie un peu à la façon d’un Saddam Hussein en Irak  : en séparant les communautés les unes des autres et en verrouillant l’éventuel risque de guerre civile par la répression. Bachar Al-Assad, issu de la communauté alaouite, une secte musulmane chiite jugée hérétique et formant une minorité longtemps persécutée en Syrie, tient le pays d’une poigne de fer grâce aux brigades de lutte, à la police spéciale et aux forces de sécurité intérieure et spéciales.

Bien que la Syrie compte une importante minorité chrétienne (10 %), elle est majoritairement musulmane. Et, parmi les musulmans, la majorité (78 %) est sunnite, le reste, chiite. De plus, sur le plan ethnique, la majorité arabe cohabite avec la minorité kurde.

La situation géographique de la Syrie donne à cette composition sociale une dimension géopolitique qui rejoint les enjeux les plus explosifs du Moyen-Orient. Lové entre le Liban, Israël, la Jordanie, l’Irak et la Turquie, le pays sert surtout d’avant-pont à l’Iran : c’est beaucoup grâce à son alliance avec la Syrie que Téhéran peut soutenir militairement le Hezbollah, au Liban. À cela il faut ajouter le problème de l’irrédentisme kurde, que la Syrie partage avec l’Irak et la Turquie, et le conflit concernant le plateau du Golan, une région stratégique passée aux mains des Israéliens après la guerre des Six Jours, en 1967, mais que Damas considère toujours comme sienne.

Jusqu’à présent, l’Union européenne et les États-Unis ont limité leurs actions contre le régime de Bachar Al-Assad à des sanctions économiques. Ils ont été suivis en cela par la majorité des pays de la Ligue arabe et la Turquie. Mais aucun projet d’intervention militaire n’a été élaboré par la communauté internationale. Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a même pas été en mesure d’adopter des sanctions économiques contre la Syrie au début du mois d’octobre, la Russie et la Chine y ayant mis leur veto.

En effet, ces deux membres permanents du Conseil de sécurité ont de fortes raisons de s’opposer à toute ingérence dans les affaires syriennes.

Depuis le début du conflit, la Russie tempère les critiques à l’égard du régime Al-Assad et va même jusqu’à lui reconnaître le droit de se défendre contre les groupes armés qui défient son pouvoir ! Sa récente décision d’envoyer une flotte de trois navires de guerre dans sa propre base navale dans le port de Tartous, en Syrie, a été interprétée comme une volonté d’écraser dans l’œuf toute velléité d’intervention de la part de quelque autre puissance.

C’est que Moscou entretient des liens de longue date avec la Syrie, qui est pour lui un allié et un pied-à-terre précieux au Moyen-Orient. Les intérêts russes les plus tangibles aujourd’hui résident certainement dans la vente de matériel militaire à Damas. Systèmes de lancement de missiles sol-air, roquettes antichars, sous-marins, chars d’assaut, avions de chasse… Selon l’International Peace Research Center de Stockholm, depuis 2008, les transferts d’armement ont explosé, et Damas aurait acheté pour plus de 400 millions de dollars d’armes à la Russie.

De son côté, la Chine a l’habitude d’apposer son veto à toute résolution impliquant une ingérence militaire dans les affaires internes d’un pays tiers. Dans le cas syrien, l’opposition chinoise est d’autant plus forte que Pékin a été échaudé par l’expérience libyenne. Tout comme la Russie, d’ailleurs. Pékin et Moscou se rappellent trop bien que la mission de l’OTAN en Libye, avalisée par le Conseil de sécurité, et qui avait pour mandat la protection du peuple libyen, a vite tourné au renversement du régime.

Cette fois, ils jurent de ne pas s’y faire prendre.

 

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