Le cauchemar afghan

Notre collaborateur s’est rendu en Afghanistan cet été pour prendre le pouls de la population à la veille du retrait des troupes occidentales. Il a rencontré des Afghans inquiets de l’avancée des talibans… mais qui ne pouvaient imaginer que ceux-ci allaient occuper tout le pays un mois plus tard. Voici une plongée dans un monde sur le point de basculer.

La capitale de l'Afghanistan, Kaboul, en juin 2021. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

Le régime de Kaboul allait tomber à la fin septembre, soit un mois après le départ des derniers soldats occidentaux, prédisait le renseignement américain le 12 août. Quatre jours tard, les talibans, triomphants, occupaient le bureau du président Ashraf Ghani. 

La République islamique d’Afghanistan s’effondrait sous les yeux incrédules du monde entier, horrifié par ces images d’Afghans s’accrochant aux avions américains qui décollaient de l’aéroport. Tentatives désespérées de fuir ce qui, aux yeux de bon nombre d’entre eux, s’annonce comme un retour en enfer. 

Certaines conquêtes talibanes ont été réalisées en un claquement de doigts. Les autorités politiques locales, forces militaires pourtant formées et équipées à fort prix par les Occidentaux (dont le Canada), ont préféré la reddition immédiate. Parfois, des tractations se sont faites en coulisses. Des habitants médusés ont fui en catastrophe, d’autres ont été tués. 

Alors que l’Afghanistan sombrait à une vitesse fulgurante entre les mains des talibans, le reporter Fabrice de Pierrebourg est allé à la rencontre des Afghans, à Kaboul et dans le nord du pays, à la fin juin. Un peu partout au pays, le niveau d’angoisse montait chaque fois que les talibans hissaient leur drapeau noir et blanc sur le mât d’une province. Mais personne n’imaginait encore que le régime en place allait s’effondrer si rapidement.

Ce reportage est le récit des derniers jours avant que le régime taliban ne reprenne le pouvoir en Afghanistan.

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Impossible de ne pas les remarquer tant ils tranchent dans cet environnement beige où les façades des maisons se confondent avec la poussière et la pollution en éternelle suspension dans le ciel lourd de Kaboul. Ces bouquets de roses récemment peints sur un long mur bleu azur monopolisent le regard de quiconque gravit la petite rue bétonnée, tracée sur le flanc d’une des montagnes rocailleuses qui enserrent la capitale afghane comme un étau. 

En observant la murale de plus près, on note que le mur est criblé d’éclats profonds, que l’artiste n’a pas réussi à colmater avec son pinceau. Ou peut-être n’a-t-il pas voulu effacer les empreintes d’un double attentat survenu quelques semaines plus tôt, le 8 mai 2021, devant l’entrée de cette école pour filles. 

Le portail d’une école pour filles de Kaboul, quelques semaines après les explosions. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

Le portail enroulé sur lui-même et ses arches métalliques à moitié arrachées, tordues vers le ciel, témoignent encore de la violence de ces explosions qui ont fauché la vie de 85 personnes, dont des dizaines d’élèves, en plus d’en blesser 216.

Cet énième massacre a endeuillé l’Afghanistan déjà meurtri par quatre décennies de guerres et plongé aujourd’hui dans une insurrection opposant à nouveau les talibans au pouvoir en place, sur fond de retrait des troupes internationales. Pas une semaine ne passe depuis le début du printemps sans que Kaboul soit le cadre d’un attentat. Cette fois-ci, c’était un message envoyé à la fois aux femmes et à la minorité chiite. 

L’histoire est têtue et se répète dans ce pays habitué à mater l’envahisseur. Les talibans, chassés militairement du pouvoir en décembre 2001 par les forces américaines et leurs alliés, honnis par la communauté internationale et une grande partie de la population afghane, préparaient depuis des années leur revanche tant sur le front diplomatique que militaire. « Vous avez la montre, nous, on a le temps », se plaisent-ils à dire.

Habiles stratèges, les talibans (issus de la puissante ethnie majoritaire pachtoune), qui désirent imposer la charia, jouent sur deux tableaux. Pendant des mois, dans le confort d’un hôtel de luxe à Doha, au Qatar, ils négocient la « paix » et leur retour au pouvoir avec des délégations américaine et afghane — pouvoir même partagé, jurent-ils alors, à condition notamment que le président Ashraf Ghani et son gouvernement démissionnent. La suite des événements va démontrer qu’ils n’avaient qu’un objectif en tête : chasser le président et prendre le pouvoir par la force. En attendant, ils multiplient les visites officielles à l’étranger pour polir leur image et chercher des appuis de Moscou à Pékin. Tandis que, sur le terrain, leurs combattants se chargent d’accentuer la pression en collectionnant les victoires face à des forces de sécurité entraînées et armées par l’Occident.  

Dans la capitale comme ailleurs au pays, des membres de la société civile (journalistes, activistes, etc.), représentants de l’État afghan (policiers, femmes juges, pilotes de l’armée, etc.), oulémas considérés comme progouvernement ou simples citoyens de la communauté chiite hazara sont assassinés par des hommes armés ou bien, nouvelle hantise des habitants, par l’explosion de bombes artisanales collées sous leurs véhicules. 

Une épuration méthodique qui se déroule toujours dans les mêmes districts de Kaboul. Les habitants connaissent par cœur les numéros de ces quartiers de la mort. En tête de liste, le PD8, le numéro du quartier hazara, mais aussi le PD5, près du palais présidentiel et de l’université. 

Le niveau d’angoisse des habitants de ces secteurs monte d’un cran à chaque attentat. Mais, résignés, ils continuent à vaquer à leurs occupations. À vivre. Ou à survivre. 

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Au moins trois millions de Kaboulis vivent coincés dans une vaste cuvette bordée de montagnes austères, grignotées mètre par mètre par des habitations, conséquence d’une urbanisation galopante.

La circulation automobile a priori anarchique est en fait un ballet réglé au quart de tour. Des taxis jaune et blanc déglingués, crachant une fumée noire, se frôlent dans un concert de klaxons. Des piétons pressés zigzaguent dans ces gigantesques embouteillages au milieu desquels les camionnettes de la police nationale, équipées d’une mitrailleuse, tentent de se frayer un chemin. Membres du gouvernement, riches Afghans et ex-seigneurs de guerre se déplacent sous haute protection dans des 4 x 4 Toyota Hilux blindés dès qu’ils sortent de leurs bureaux ou de leurs villas cossues cernées de miradors bétonnés.

Des nuées de petits marchands de fruits et légumes installés sous des parasols rouges, jaunes ou orangés interpellent les passants. Quelques rares femmes en burqa à la silhouette frêle mendient, accroupies au sol.

Malgré l’insécurité croissante et les attentats fréquents, les contrôles de sécurité sont rares autour du périmètre abritant des bâtiments gouvernementaux et diplomatiques transformés en bunkers. Les ambassades du Canada, des États-Unis ou de l’Iran, ainsi que les ministères, sont invisibles derrière leurs imposants murs d’enceinte surmontés de barbelés. Même le ministère des Affaires féminines est un château fort devant lequel des gardes armés scrutent avec méfiance ceux qui s’en approchent.

Plus haut dans le ciel, un dirigeable blanc bardé d’appareils de surveillance plane comme un oiseau de proie. 

Cette agitation frénétique ferait presque oublier que Kaboul est empoisonnée par une ambiance de fin de règne. L’inquiétude gagne une population déjà amère. Au point que l’épidémie de COVID-19, qui fait déborder les hôpitaux et provoque une course folle à l’oxygène sur le marché noir, est reléguée au dernier rang des préoccupations des habitants. 

Incrédules, les Kaboulis ne peuvent que constater l’avancée fulgurante des insurgés talibans, suivie notamment grâce aux nouvelles relayées par leurs proches résidant dans les districts où se déroulent des combats.

Au début de l’été, Kaboul est l’épicentre de l’insécurité, mais le reste du pays d’une quarantaine de millions d’habitants n’est pas épargné. Rien qu’au cours des six premiers mois de l’année, 1 659 civils ont été tués et 3 524 autres blessés dans le conflit, soit près de 50 % d’augmentation par rapport à la même période en 2020, s’alarme l’ONU. 

Le retrait rapide des troupes américaines et, dans la foulée, de celles de l’OTAN libère d’autant le chemin. Une opération maintes fois promise depuis 2014 par Barack Obama, accélérée par Donald Trump, et qui va se concrétiser sous la présidence Biden peu avant le 20e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center et le Pentagone.

Le président américain était pressé d’en finir avec la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis, peu importe les conséquences. Au grand dam de ses hauts responsables militaires et du renseignement, qui appréhendent un chaos fertile pour al-Qaïda, mais aussi pour le groupe armé État islamique, formation djihadiste rivale de plus en plus active au pays.

« Nous ne sommes pas allés en Afghanistan pour reconstruire un pays […] C’est aux Afghans de décider quel gouvernement ils veulent. Je n’enverrai pas une autre génération d’Américains combattre en Afghanistan », a dit Joe Biden, agacé, aux journalistes qui le talonnaient sur le sujet début juillet. 

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Dans sa maison située à cinq minutes de marche de l’école, Sediqah a d’autres préoccupations immédiates que la géopolitique mondiale. 

Nous sommes dans le quartier Dasht-e-Barchi, à Kaboul, peuplé majoritairement de chiites hazaras. Cette minorité ethnique et religieuse est la cible favorite des djihadistes sunnites de la branche régionale du groupe État islamique (EI-PK), mais aussi des talibans. 

La jeune mère de famille veille avec tendresse sur sa fille Somayeh, 13 ans. Cette dernière est allongée face au mur sur un mince matelas à même le sol, terrée sous une couverture, la tête sur un coussin en velours marron. Des radiographies et un sac plastique contenant des boîtes de médicaments sont posés sur le rebord de la fenêtre. Sediqah tente de la retourner délicatement en lui chuchotant quelques mots rassurants. En vain. 

Sediqah veille sur sa fille Somayeh, blessée lors de l’attaque à l’école de filles. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

« Quand j’y pense, j’en tremble encore. Et j’ai envie de pleurer », confie sobrement Sediqah en dari. Accroupis à sa gauche, le jeune frère et la jeune sœur de Somayeh écoutent leur mère, immobiles, tout en jetant des regards tristes vers leur aînée meurtrie. 

Ce samedi 8 mai est encore gravé dans la mémoire de toute la famille. L’après-midi est bien avancé lorsque la maison est secouée par une forte explosion. Sediqah grimpe immédiatement sur le toit plat pour en apprendre plus. Elle comprend tout de suite que c’est l’école où Somayeh étudie qui vient d’être visée par une attaque. Une deuxième explosion survient alors qu’elle dévale la rue en direction de l’établissement. Puis une troisième.

Dans leur imagination macabre et sadique, les auteurs de l’attentat avaient prévu faire exploser d’abord une voiture piégée stationnée devant le portail de l’école de filles Sayed al-Shuhada. Deux autres engins artisanaux avaient été programmés pour sauter quelques minutes plus tard, au milieu des survivantes tentant de fuir, des blessées ainsi que de ceux venus leur porter secours. 

Une scène d’horreur attend Sediqah. Des corps mutilés jonchent le sol. Des sacs, des cahiers et des livres sont éparpillés dans des mares de sang. Paniquée, la mère cherche désespérément sa fille au milieu du chaos. « Il y avait des mains et des pieds partout… raconte-t-elle. J’étais persuadée que Somayeh était morte. » En fait, sa fille était conduite à l’hôpital. L’explosion l’avait projetée face contre le sol tandis que des éclats transperçaient la chair de son épaule et de son dos. 

Depuis sa sortie de l’hôpital, Somayeh reste prostrée. En plus de ses plaies physiques, elle doit affronter des traumatismes psychologiques. « Ma fille fait des cauchemars. Elle crie souvent la nuit dès que l’on éteint la lumière, se désole sa mère. Ils ont visé les filles, pour les empêcher d’aller à l’école. J’ai très peur pour l’avenir. Si ça continue, il n’y aura pas d’avenir pour nos enfants, pour nos filles. »

L’attaque, la plus sanglante depuis des mois, n’a pas été revendiquée. Immédiatement, le président afghan a accusé les « sauvages » talibans. Qui ont nié être responsables de cet attentat portant plutôt, à première vue, la marque du groupe terroriste État islamique (EI). 

Tout le monde dans le quartier a encore en mémoire l’attaque en mai 2020 d’une maternité gérée par Médecins sans frontières par un commando de djihadistes de l’EI, qui avait mitraillé des mères et des nouveau-nés. 

Quelques semaines après l’attentat du 8 mai, dans la cour de l’école fermée en raison de la COVID-19 et d’une pénurie d’enseignants, des élèves ainsi que des membres de familles de victimes de l’attentat discutent à l’ombre des arbres, sous la garde de policiers tenant en bandoulière leurs AK-47. 

Mariam, 13 ans, est une miraculée du 8 mai. Cette jeune fille au regard perdu, le visage à moitié dissimulé par un masque chirurgical bleu, raconte qu’elle se dirigeait vers la sortie lorsque la première bombe a explosé. Elle a eu le bon réflexe de s’enfuir par l’arrière de l’établissement, au milieu de la panique et des cris.

« Jamais je n’aurais imaginé que l’on s’attaquerait à une école », dit-elle d’une voix douce. Celle qui veut devenir médecin « pour soigner les victimes des attaques » fait preuve d’une remarquable maturité en exprimant sa volonté de ne rien céder, surtout en tant que femme, devant la violence de cette époque troublée. Et de continuer à lutter pour le droit d’étudier. Avec comme objectif de « construire » un nouvel Afghanistan. « Les hommes ici ne pensent pas aux femmes. Nous devons sans cesse nous battre pour défendre nos droits », affirme-t-elle.

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Mina Rezaee, 31 ans, incarne cette nouvelle génération d’Afghanes qui étaient très jeunes lorsque les talibans étaient à la tête du pays (de 1996 à 2001), et qui ont acquis ces dernières années une réelle émancipation. Elles ont pu étudier, puis investir toutes les sphères de la société, du monde des affaires à la politique, ce qui était prohibé du temps des talibans. 

Cette femme à la voix posée est née en Iran, où sa famille vivait réfugiée pour échapper à la guerre, avant de revenir s’installer à Kaboul il y a 17 ans. Désormais, elle passe ses journées au Simple Café, qu’elle a ouvert en 2018 après des études en économie et un emploi dans le domaine de la finance avec pour seul objectif de mettre de l’argent de côté pour lancer son commerce. Trouver un local n’a pas été tâche facile, car rares étaient les propriétaires qui acceptaient de louer à une femme. 

Depuis, son établissement est rapidement devenu l’un des lieux de rendez-vous de la jeunesse de Kaboul. 

Étudiants, artistes ou intellectuels s’y retrouvent pour lire, jouer aux échecs, faire leurs travaux universitaires sur leurs ordinateurs portables, ou même flirter sous des photos en noir et blanc de Simone de Beauvoir, Virginia Woolf ou Forough Farrokhzad, une Iranienne surnommée la « poétesse rebelle », morte en 1967. 

Des photos pas seulement décoratives. « L’espoir réside dans ces portraits, explique Mina Rezaee. Ces femmes fortes qui ont changé les mentalités dans la société sont mes idoles et elles m’inspirent tout le temps. En Afghanistan, il y a aussi beaucoup de femmes fortes qui se battent au quotidien malgré les difficultés pour défendre leurs droits. » 

Son havre de liberté ne fait pas l’unanimité et lui a valu son lot de menaces. Elle a également été contrainte, en raison des attaques incessantes qui ensanglantent la ville, d’arrêter d’organiser des miniconcerts. Pour éviter que son café ne soit la cible d’un attentat. 

« Les fondamentalistes ont toujours beaucoup de difficulté à accepter qu’une femme puisse avoir son entreprise et que de jeunes garçons et filles qui ne se connaissent pas puissent se rassembler ainsi », déplore-t-elle. 

Mais rien pour l’inciter à abdiquer et à quitter son pays, comme le font de plus en plus de ses compatriotes. Du moins tant que les femmes pourront profiter de cette liberté de sortir et de travailler, dit-elle. Elle n’ose imaginer les conséquences néfastes pour les femmes du retour appréhendé des talibans au pouvoir, par la négociation ou par la force.

Ceux-ci ne cachent pas leur volonté de réimplanter un « authentique régime islamique » au sein duquel ils « préserveront les droits de tous les citoyens de ce pays, hommes et femmes, à la lumière des préceptes de l’islam et des traditions de la société afghane ». 

Une formule alambiquée qui ne rassure pas les militantes afghanes. 

Lors d’une réunion devant le Conseil de sécurité en juin 2021, Mary Akrami, qui dirige l’ONG Afghan Women’s Network, s’inquiétait que les droits des femmes soient sacrifiés au nom de la « paix ». « La centralité des femmes ne peut être ni niée ni ignorée » dans ce conflit afghan, a-t-elle martelé. 

Déjà cet été, des informations en provenance de certains districts sous contrôle taliban évoquaient le retour aux règles strictes : barbe pour les hommes, interdiction pour les femmes de sortir sans tuteur masculin, défense d’occuper certains emplois, et fini l’école pour les filles de plus de 11-12 ans. 

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Parmi les Afghans qui s’affichent antitalibans, nombreux sont ceux qui accusent une poignée de pays étrangers d’être responsables de leurs malheurs sans fin. Sans surprise, le Pakistan, montré du doigt notamment par les dirigeants afghans, arrive en tête pour son soutien historique au mouvement taliban (qui a éclos dans les écoles coraniques de ce pays au début des années 1990) par l’intermédiaire de son service de renseignement (ISI). Ce même Pakistan qu’ils accusent de jouer double jeu face à leurs alliés occidentaux. Les États-Unis sortent tout aussi écorchés au terme de ces 20 années de guerre, que plusieurs perçoivent comme une punition collective pour un geste commis par al-Qaïda, groupe terroriste « étranger ».

« Les talibans n’ont pas attaqué les États-Unis. Mais les Américains sont entrés chez nous sans notre autorisation. Leurs soldats ont tué des civils, violé nos femmes et détruit nos vies », dit Ahmed, 32 ans, devant son kiosque de crème glacée, au centre de Kaboul. Amer, il déplore, pêle-mêle, la corruption, la détérioration des conditions de vie, la pauvreté qui engendre l’insécurité dans les rues, et l’échec des présidents successifs Hamid Karzai et Ashraf Ghani, « déconnectés » de leurs citoyens, qui se sont tous deux révélés incapables de reconstruire leur pays. 

Récriminations maintes fois entendues lors de mon séjour. 

« C’est une bonne chose que les armées étrangères s’en aillent, car elles sont peu efficaces », lâche Ali, qui tient une pâtisserie devant laquelle une voiture a explosé trois mois plus tôt. « L’insécurité est devenue notre normalité. Je ne sais pas ce qui serait le mieux pour mon pays. De toute façon, ce sont le Pakistan et les États-Unis qui décident de notre sort. »

Même si les officiels talibans font monter la pression en affirmant que Kaboul serait prenable en moins de deux semaines s’ils le souhaitaient, Mina Rezaee, la propriétaire du Simple Café, fait partie de ceux qui ne veulent pas céder au pessimisme. « L’espoir dans mon pays réside dans les jeunes [61 % de la population est âgée de moins de 25 ans]. L’Afghanistan de 2021, en particulier à Kaboul, n’a rien à voir avec celui de 2001. La capitale ne tombera pas facilement entre les mains des talibans », croit-elle. 

Les semaines suivantes vont lui donner tort.

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Des experts réunis lors d’un atelier organisé en janvier 2019 par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) anticipaient déjà un scénario catastrophe. Le résumé de leurs réflexions, accessible sur le site Internet du SCRS, est aussi sévère que sombre. On y lit que les talibans sont un « groupe fort et uni, renforcé par la libération d’anciens détenus de Guantanamo », qui a face à lui un gouvernement « faible et incapable de mettre un terme à la corruption ». 

Quant à l’armée afghane affaiblie par le manque d’entraînement et des « fournisseurs corrompus, [elle] ne serait pas de taille à se mesurer aux talibans […] Un retrait précoce des forces américaines pourrait donner lieu à une nouvelle offensive des talibans et sonner le glas du régime en place. » 

Néanmoins, ces experts croient que les acteurs étrangers environnants et influents, dont le Pakistan, ont tous intérêt à ce que la paix revienne. Même si les talibans semblent avoir comme objectif officiel d’obtenir des sièges dans un futur gouvernement de transition, il n’est pas exclu que, sitôt les troupes étrangères parties, ils soient tentés de « restaurer » leur défunt émirat islamique, à l’issue d’une « lutte sanglante et ardue ».  

Mais comment en est-on arrivé là ?

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Rares sont les Afghans rencontrés lors de notre périple qui ont vu en direct les deux avions des pirates de l’air d’al-Qaïda percuter les tours du World Trade Center à New York. Soit parce qu’ils n’étaient pas nés ou qu’ils étaient trop jeunes, soit parce qu’ils n’avaient pas de téléviseur. 

Ceux qui se souviennent en détail de cette journée du 11 septembre 2001 et de celles qui ont suivi racontent s’être dit, à l’époque, que la guerre était inéluctable. Mais jamais ils n’auraient imaginé qu’elle durerait si longtemps. 

La suite de l’histoire est connue. George W. Bush va lancer sa « guerre au terrorisme » après avoir demandé au gouvernement taliban de livrer « tous les chefs d’al-Qaïda », Oussama Ben Laden en tête, à qui il avait accordé l’hospitalité après leur arrivée au pouvoir en 1996. Les premières bombes pleuvent le 7 octobre 2001. 

Le Canada se joint à son tour à la coalition. Trois mois plus tard, les premiers soldats canadiens, des commandos de la Deuxième Force opérationnelle interarmées (FOI 2, ou JTF 2 en anglais), débarquent à Kandahar, le fief historique taliban. Le gouvernement du mollah Omar ne résiste pas longtemps face à cette force de frappe militaire occidentale. Talibans et djihadistes d’al-Qaïda fuient dans les montagnes des zones tribales pachtounes — à cheval de chaque côté de la frontière afghano-pakistanaise (la ligne Durand), héritage contesté de l’époque coloniale. L’état-major politique taliban établit ses quartiers à Quetta, au Pakistan (d’où son nom de Choura de Quetta), tandis que les hauts gradés d’al-Qaïda choisissent l’Iran. 

« Mission accomplie », fanfaronne une banderole pendant un discours de victoire de George W. Bush en 2003. La priorité du président américain n’est plus dès lors l’Afghanistan, mais de déloger le régime de Saddam Hussein en Irak, qu’il accuse d’entretenir des relations avec al-Qaïda et de produire des armes de destruction massive. Les talibans afghans vont profiter du fait que l’attention américaine se tourne ailleurs pour se réorganiser, puis lancer leur contre-offensive dès 2005-2006, en particulier dans la province de Kandahar, où sont déployés les Canadiens. 

À partir de là, les talibans n’abdiqueront plus. Tant et si bien que les États-Unis devront entamer, en juillet 2018, des négociations avec cet ennemi tenace. Celles-ci aboutiront à l’accord signé au Qatar le 29 février 2020, en présence de Mike Pompeo, alors secrétaire d’État américain, et du mollah Abdul Ghani Baradar, cofondateur des talibans. Mais dans le dos du gouvernement afghan. 

L’accord prévoit le départ des forces étrangères avant mai 2021, un échange de prisonniers et le début de pourparlers intra-afghans en vue d’un cessez-le-feu, avec en filigrane l’entrée des talibans dans un gouvernement de coalition. En échange de quoi les talibans s’engagent notamment à ce que le pays ne soit plus un sanctuaire pour des groupes terroristes. 

« Pour faire la paix, on a besoin d’unité ! Cet accord qui a permis aux talibans de gagner en légitimité n’est pas un accord de paix », déplore Rahmatullah Nabil, ex-chef du renseignement afghan (NDS) et candidat défait à l’élection présidentielle de 2019, rencontré en juillet. « Les Afghans en ont été exclus et c’est le peuple afghan ordinaire qui est victime aujourd’hui des conséquences de cette paix par procuration [proxy peace]. » 

Lorsque les talibans ont commencé leur contre-offensive au milieu des années 2000, les hauts gradés et les politiciens occidentaux, y compris canadiens, répétaient pourtant ad nauseam « les talibans sont désespérés » quand ils étaient interrogés sur ce sursaut insurrectionnel. Ces Occidentaux auront en fait reproduit la même erreur commise en Irak et en Syrie face au groupe État islamique : confondre victoire militaire et victoire idéologique.

« Les étrangers sont intervenus avec leur perspective occidentale, alors que l’Afghanistan est un pays complexe. Et aussi pour leurs intérêts », explique le journaliste Ahmad Fahim Haqbin, rencontré à Mazar-i-Sharif, dans le nord du pays, lorsqu’on lui demande ce que l’Occident a raté. « Ils n’ont pas saisi non plus que nos voisins pouvaient influencer le cours des choses », poursuit-il après une pause de quelques secondes, les yeux dans le vague.  

Cette guérilla a fait des dizaines de milliers de victimes dans la population et parmi les forces de sécurité locales. Le chiffre exact ne sera jamais connu. 

« Les gens ont perdu espoir, constate Mina Rezaee, derrière son comptoir du Simple Café. Cette guerre interminable de 20 ans, personne ne l’a gagnée. Nous sommes un pays toujours aussi pauvre, mais gangréné par la corruption de la classe politique. Elle est visible partout. » 

Cette corruption endémique dégoûte des Afghans de plus en plus pauvres (54 % vivent sous le seuil de la pauvreté), dont le salaire moyen oscille entre 50 et 100 dollars américains par mois. 

Il est impossible de chiffrer les sommes colossales injectées depuis 2001 par l’Occident dans les multiples programmes de stabilisation et de développement de l’Afghanistan. De 2004 à 2013, le Canada a englouti 1 546 millions de dollars, notamment par la défunte ACDI et son programme 3D (défense, diplomatie et développement), pour divers projets, en particulier dans la province de Kandahar. Mais une partie de cette manne internationale a enrichi politiciens, fonctionnaires, chefs de milices ou encore seigneurs de guerre, dont plusieurs se sont rapidement imposés comme fournisseurs incontournables des armées occidentales — dont canadienne —, auxquelles ils facturaient leurs services à gros prix. Que ce soit pour la construction de bases, la fourniture de biens ou même la sécurité des infrastructures, des chantiers de développement et des convois de ravitaillement. 

C’est ainsi qu’en 2008, par exemple, Ottawa a versé 540 000 dollars à une figure tribale pachtoune locale, dont les mercenaires gardaient le camp canadien Nathan-Smith à Kandahar. L’homme avait aussi de lucratifs contrats avec les militaires américains. 

« Notre plus grand projet, malheureusement, a peut-être été le développement de la corruption de masse », avouait d’ailleurs en 2016 l’ex-ambassadeur des États-Unis Ryan Crocker.

Ce qui fait dire au journaliste Ahmad Fahim Aqbin : « Si seulement 50 % de ces fonds avaient été utilisés à bon escient pour la population, nous n’en serions pas là. »

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Lors de l’annonce, au printemps 2021, du retrait imminent des forces américaines et de celles de l’OTAN, les talibans exercent déjà un contrôle ou ont une présence marquée sur près de 20 % du territoire afghan.

Jour après jour, la carte de l’Afghanistan encore dirigé par le gouvernement Ghani s’étiole au point de ressembler à de la dentelle. Les districts ruraux tombent en cascade. Notamment dans la province de Kandahar, longtemps tenue à bout de bras par les soldats canadiens. 

Au mois de juillet, les talibans ont réussi à hisser la bannière noir et blanc de leur « Émirat islamique » sur au moins la moitié des 421 districts du pays. En plus de prendre le contrôle de routes d’approvisionnement de la capitale, qu’ils tentent d’isoler, et de quelques postes frontaliers, entre autres avec l’Iran. Ce qui leur assure désormais un avantage stratégique, ainsi que la collecte des revenus des taxes douanières.

Dans les provinces qu’ils contrôlent, les talibans installent des gouverneurs fantômes ainsi que des commandants militaires. Une progression facilitée, selon l’ancien chef du renseignement afghan Rahmatullah Nabil, par l’aide persistante, dénonce-t-il, du Pakistan, ainsi que par la libération, en août 2020, de 5 000 prisonniers talibans, en vertu de l’accord de Doha. Une clause qui n’est ni plus ni moins qu’une « trahison », estime-t-il. Car la quasi-totalité de ces prisonniers se seraient hâtés, sitôt libérés, de rejoindre le champ de bataille, donnant ainsi de l’oxygène au conflit. « Ce passage en prison leur a permis de tisser des liens entre eux, mais aussi avec des membres d’al-Qaïda. Une fois sortis, ils se sont dit que le temps de la victoire était venu et que leur sacrifice passé ne devait pas être vain. » 

Les discours officiels rassurants n’arrivent pas à endiguer le sauve-qui-peut qui s’accélère à Kaboul, tandis que les talibans s’approchent de la capitale. Ils remplissent le vide laissé par les armées étrangères qui plient bagage du nord au sud du pays. 

Avant même la chute de Kaboul à la mi-août, des ambassades ont annoncé des fermetures ou la réduction d’effectifs et ont organisé déjà en catastrophe le rapatriement de leurs ressortissants. Des opérations délicates qui ont dû être effectuées sous la haute protection de militaires déployés spécialement pour l’occasion. Tandis que tous ceux qui travaillaient pour les forces étrangères, en particulier les interprètes, ont appelé à l’aide les États-Unis, la France et le Canada, craignant d’être tués en représailles par les talibans. 

Les clés des bases militaires occidentales seront remises les unes après les autres aux forces afghanes, dont celle, gigantesque, de l’aéroport de Kandahar (KAF).

Les Américains ont aussi quitté en catimini et en pleine nuit leur plus grande base, Bagram, sans en avoir averti leurs homologues afghans. « Nous avions entendu une rumeur et finalement, à 7 h, nous nous sommes rendu compte qu’ils avaient quitté les lieux », a déclaré quelques jours plus tard, sidéré, le nouveau commandant afghan de la base.

Située à 50 km au nord de Kaboul, Bagram n’était pas seulement une base aérienne stratégique. C’était aussi un centre de détention, symbole des heures sombres de cette « guerre au terrorisme » déclenchée en 2001 par George W. Bush. 

Les guerres modernes se déroulent aussi sur les réseaux sociaux. Les talibans sapent le moral de la population en partageant à un rythme effréné, notamment sur le compte Twitter de leur porte-parole ou sur ceux de partisans, des images de redditions express des « mercenaires du pouvoir en place » face aux « moudjahiddin » un peu partout sur le territoire. 

Des talibans se filment paradant au volant de véhicules blindés Humvee, fournis à l’origine par la coalition et tombés entre leurs mains, ou contemplant avec satisfaction des montagnes d’armes automatiques et de munitions — et même des hélicoptères — récupérées dans des bases militaires abandonnées à la hâte. 

On les voit aussi sur les réseaux sociaux effectuer des contrôles sur des axes routiers majeurs. Ou bien être acclamés par des habitants dans des villes et villages conquis. Et chaque fois, ils tapent sur les mêmes clous : celui de la fin de la corruption et de l’insécurité, et celui de la paix retrouvée. 

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Si, en ce début d’été, la capitale afghane et sa région immédiate sont encore épargnées par les bruits des combats qui se rapprochent dangereusement, la situation est différente dans plusieurs provinces. Direction Mazar-i-Sharif, dans la province de Balkh, à l’extrémité nord du pays — ce Nord connu depuis les années 1990 pour son hostilité envers les talibans.

Il règne une agitation frénétique devant une imposante villa de trois étages, dont le style détonne dans cette petite rue. Elle appartient à Abbas Ibrahim Zada, un riche homme d’affaires hazara actif dans le secteur pétrogazier, qui cumule aussi les fonctions de député et chef du parti Hezb-e Wahdat-e Islami (Parti de l’unité islamique d’Afghanistan). 

Des colonnes massives ornent la façade du bâtiment, dont la décoration intérieure regorge d’objets et de meubles clinquants aux dorures ostentatoires. Rien pour démentir le surnom d’« Abbas Dollar » qui colle à la peau du politicien, qui a décidé de mobiliser sa propre milice armée pour bloquer l’avancée des insurgés. 

La veille vers 15 h, les talibans, qui contrôlaient déjà depuis peu des districts ruraux proches, ont tenté une incursion dans cette ville d’environ 300 000 habitants connue pour sa mosquée bleue emblématique. Ils se sont photographiés, hilares, devant l’une des portes monumentales de la ville. Une opération dont on ne sait si elle avait pour but de tester les défenses de cette capitale provinciale, s’il s’agissait d’un avertissement ou d’une initiative, vouée à l’échec, d’un groupe insurgé local. Tous ont d’ailleurs été éliminés par les forces spéciales afghanes appelées à la rescousse. Toujours est-il que la panique s’est emparée des habitants, qui se souviennent encore du bain de sang qui a suivi la prise de leur ville par les talibans en 1998 : au moins 2 000 hommes hazaras, selon l’organisme Human Rights Watch, auraient été assassinés. Alors toute la ville s’est arrêtée en voyant débarquer les talibans. Les commerçants ont fermé leurs échoppes en catastrophe et les rues se sont vidées.

« La police est corrompue. Elle n’a pas de morale. Nous, on a envoyé 500 personnes au front hier soir et en deux heures, on a récupéré la ville ; et 35 talibans ont été tués », affirme sans sourciller l’un des adjoints du député et chef de milice, au lendemain de l’offensive.

Ledit député et chef de milice Abbas Ibrahim Zada ne boude pas son plaisir. Les dizaines d’hommes de tous âges et de tous gabarits qui se bousculent pour être vus aux côtés de ce quinquagénaire longiligne, en tenue traditionnelle, tête et épaule gauche couvertes d’un élégant turban en soie, lèvent leurs antiques AK-47, mitrailleuses PKM aux chargeurs remplis et lance-roquettes RPG haut vers le ciel en criant plusieurs « Allah akbar, Allah akbar » (Dieu est grand) euphoriques. 

Le député et chef de milice Abbas Ibrahim Zada, le poing levé, accompagné de partisans. (Photo : Fabrice de Pierrebourg)

Puis tous grimpent à l’arrière de pickups qui démarrent en trombe dans un nuage de poussière en direction du « front » ou pour simplement se positionner aux entrées de la ville. Avec dans leurs poches la somme de 120 dollars, à titre d’acompte pour les trois ou quatre jours de combats à venir. Une petite fortune pour l’Afghan moyen. Quelques minutes plus tôt, ils s’étaient entassés avec leurs armes sur les tapis d’une vaste salle au sous-sol de la villa, pour écouter leur chef les galvaniser. Et donner les dernières consignes.

« Regardez, toute la ville est avec nous », m’explique au milieu de ce tumulte Abbas Ibrahim Zada, juste avant de se hisser à son tour dans son rutilant Toyota Land Cruiser blindé. « Notre mouvement a pour but de défendre notre ville. Vingt ans après leur défaite, les talibans veulent à nouveau nous tuer, nous le peuple, y compris nos enfants. Personne dans la ville ou en Afghanistan ne souhaite le retour de ce régime de barbares, qui tuent des civils au nom de l’islam. Depuis ces 20 dernières années, notre pays a connu le progrès, le développement, autant de choses dont les talibans veulent aujourd’hui nous priver. »

Dans plusieurs provinces, les habitants vont ainsi prendre les armes pour pallier les défaillances des forces de sécurité nationales. Manœuvre encouragée et financée par le gouvernement Ghani, qui compte sur le « soulèvement populaire » pour donner du répit à son armée et surtout espérer changer le rapport de force en sa faveur.

Sauf que l’émergence de ces milices armées, souvent liées à des groupes ethniques minoritaires, inféodées à des oligarques ou à des ex-seigneurs de guerre vétérans du djihad antisoviétique, est un jeu dangereux, qui fait déjà craindre à plusieurs le spectre d’une guerre civile semblable à celle qui a ravagé le pays dans les années 1990. Et qui a ouvert la voie à la prise du pouvoir par les hommes du mollah Omar.

« Nous allons payer cher cette tactique stupide, avertit Rahmatullah Nabil. Le gouvernement n’a aucune stratégie viable. L’armée afghane est impossible à gérer malgré les millions et les millions de dollars investis, et on pense que l’on sera capable de gérer ces milices, qui en plus agissent en totale déconnexion avec l’armée et pour des intérêts personnels ? »

Le vieux Mohamed, lui, debout devant son échoppe minuscule, les yeux rivés sur des kebabs qui grillent sur des braises, est aussi inquiet que démoralisé par les événements de la veille. Mais lui aussi croit que l’on ne doit pas voir en ces miliciens le salut du pays : « Ils se protègent eux-mêmes et combattent pour l’argent, pas pour nous. » 

À quelques minutes de là, Ahmad Fahim Haqbin me fait visiter à la lueur de la lampe de son iPhone les locaux déserts de la télévision régionale qu’il dirigeait jusqu’à récemment. Studios et salles de montage sont plongés dans l’obscurité. Le manque de revenus a eu raison de TV24, incapable de continuer à payer son électricité. Mais les menaces et attaques visant les journalistes ont aussi contribué à sa fermeture, confie celui qui a étudié en 2006 pour exercer ce métier. « Pour moi, informer les gens allait de pair avec cette nouvelle expérience de la démocratie », raconte-t-il, assis sur un vieux sofa. Et l’offensive de la veille au cœur de Mazar-i-Sharif a fait grimper encore d’un cran son niveau d’inquiétude et de stress, qu’il soigne avec des médicaments. 

« De plus en plus de médias locaux ferment. Près de 1 000 journalistes, dont 300 femmes, ont quitté le métier depuis un an. Les femmes journalistes sont menacées non seulement en tant que femmes, mais en raison de leur travail, désormais le métier le plus difficile en Afghanistan. Au cours des six premiers mois de 2021, cinq journalistes ont été assassinés. » Des meurtres rarement revendiqués et qui suscitent peu d’attention des services de sécurité, déplore celui qui est également représentant local du Comité conjoint pour la sécurité et la protection des journalistes, créé en 2016. « Et je n’ai trouvé aucun agent de sécurité qui acceptait de nous protéger. » 

Il n’y a pas que les talibans qui, selon lui, s’attaquent à la liberté de la presse : « Nous sommes visés par tout le monde, dont les milices, politiciens, moudjahiddin et mafias. Bref, tous ceux qui ont du pouvoir. » 

Les talibans vont conquérir la ville de Mazar-i-Sharif le 14 août, veille de la chute de Kaboul, sans aucune résistance d’abord de la part des forces de sécurité, puis des milices locales — y compris celle du député Abbas Ibrahim Zada dont le sort, depuis, est inconnu.

*** 

La grande question est de savoir si al-Qaïda et la branche régionale de l’État islamique, deux groupes djihadistes rivaux, vont tirer profit des événements actuels. À Doha, les talibans se sont engagés à rompre leurs liens avec al-Qaïda et à empêcher que des groupes terroristes se servent de l’Afghanistan comme d’un sanctuaire à partir duquel ils lanceraient des attaques vers l’Occident. 

Fin mai 2021, le Conseil de sécurité des Nations unies affirmait que « talibans et al-Qaïda restent étroitement alignés et ne manifestent aucune velléité de rompre les liens ». 

L’organisme estimait alors à 500 maximum le nombre de combattants afghans et étrangers d’al-Qaïda (et de sa branche « al-Qaïda sous-continent indien ») actifs dans plus d’une quinzaine de provinces du pays, « principalement des non-Afghans originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ». L’Égyptien Ayman al-Zawahiri, chef d’al-Qaïda, dont la mort n’a jamais été confirmée, serait toujours réfugié dans le secteur frontalier entre l’Afghanistan et le Pakistan.

Le groupe État islamique, dont la filiale régionale (EI-Province Khorassan) est déjà à l’origine de plusieurs attentats, y compris à Kaboul, est également présent. Néanmoins, il affronte aussi autant les talibans, qu’il qualifie d’« apostats » dans ses communiqués, qu’al-Qaïda. 

L’EI-PK disposerait notamment d’un noyau central de 1 500 à 2 200 combattants dans deux provinces au nord-est de Kaboul. Mais aussi d’une multitude de petites cellules opérationnelles disséminées dans le pays. Tactique également employée en Syrie et en Irak depuis la chute du califat. L’EI recrute entre autres au sein des minorités ethniques locales, de la frange talibane opposée aux discussions de paix, mais aussi à l’étranger, en particulier des Pakistanais. 

Sans oublier une myriade d’autres groupuscules djihadistes qui ont émergé dans des pays limitrophes, dont la Chine, où ils mènent des opérations terroristes, mais qui se servent de l’Afghanistan comme base arrière. 

Au total, toujours selon le Conseil de sécurité des Nations unies, ce serait de 8 000 à 10 000 combattants terroristes étrangers qui se trouveraient sur le sol afghan… Chiffres difficiles à confirmer néanmoins. 

« La guerre civile actuelle sera une formidable occasion pour tous les groupes terroristes actifs ici », appréhende Rahmatullah Nabil, ex-chef du renseignement. 

Nul ne peut prédire vraiment quel sort attend l’Afghanistan ces prochaines années. Abdul Satar, un petit changeur d’argent à Kaboul, croit connaître la réponse : « La guerre interminable finira si Dieu le veut… » Avant d’ajouter, cynique : « Et si les grandes puissances le veulent aussi ! » 

Ce reportage en Afghanistan a été réalisé grâce au soutien du Fonds québécois en journalisme international (FQJI).

Le conflit en Afghanistan

Plus de 19 000 civils tués depuis 2009 (selon l’ONU ; aucune donnée pour les années précédentes)

Près de 70 000 membres des forces de sécurité afghanes tués

2 443 soldats américains tués

40 026 militaires canadiens déployés, dont 8 234 venant du Québec

158 soldats et 7 civils canadiens tués 

18 milliards de dollars : coût de la mission canadienne

1 000 milliards de dollars américains : estimation des dépenses militaires américaines

Sources : ONU, gouvernement du Canada, SIGAR.

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L’Afghanistan en 15 dates

15 février 1989

Départ des soldats soviétiques

1992-1996

Guerre civile

1993-1994

Fondation du mouvement taliban

Septembre 1996

Prise de pouvoir des talibans

9 septembre 2001

Assassinat du commandant Massoud, figure de la lutte contre les Soviétiques

11 septembre 2001

Attentats aux États-Unis

7 octobre 2001

Annonce de la participation du Canada à l’opération américaine Enduring Freedom

Décembre 2001

Premiers militaires canadiens en Afghanistan et chute du régime taliban

2 mai 2011

Mort d’Oussama Ben Laden lors d’un raid au Pakistan

Juillet 2011

Fin de la mission de combat canadienne

Mars 2014

Départ du dernier soldat canadien

Été 2018

Début des pourparlers à Doha

28 février 2020

Signature des accords de paix à Doha

Avril 2021

Annonce du retrait des forces américaines et de l’OTAN

15 août 2021

Prise du pouvoir par les talibans

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Cet article nous apporte un tour d’horizon assez complet de la situation. Cela supporte nonobstant quelques interrogations. En voici quelques-unes :

Officiellement l’armée régulière afghane devrait compter 300 000 soldats formés et bien équipés. À cela s’ajoute des forces spéciales évaluées à 50 000 hommes qui devraient (ou devaient) être en mesure de pouvoir faire face à toutes formes de guérilla.

Avec cela s’ajoute des policiers formés et entraînés au maintien de l’ordre ce qui fait un grand total qui devrait dépasser 500 000 hommes. Ce n’est pas rien !

L’armée régulière déplore qu’elle n’ait plus de soutien aérien avec le retrait des Américains. Si ces chiffres sont exacts, l’armée afghane détiendrait quelques 240 avions de combats, 150 hélicoptères et une quarantaine d’avions de transport.

Alors en principe, l’armée afghane avait les moyens de résister aux attaques des talibans et mieux même de rétablir la loi et l’ordre. Tout en supportant l’armée terrestre par du soutien aérien bien ciblé. Où se trouvait son commandement ?

Selon quelques experts, les effectifs réels seraient plus faibles. Puisque cette armée est en grande partie financée par les puissances occidentales. On aurait inventé des services fictifs (fantômes) pour faire mousser les subventions.

À la base de tout cela ? — la corruption ! Comme le précise dans son texte Fabrice de Pierrebourg.

En même temps les soldats Afghans sont-ils tous les gardiens de la démocratie afghane ou étaient-ils des citoyens qui se cherchaient un emploi et non des personnes prêtes à accomplir le sacrifice suprême au besoin ?

Même le président Ashraf Ghani s’envolait pour une destination inconnue ce 15 août dernier. Pourtant c’était lui qui déclarait trois mois plus tôt au magazine allemand « Der Spiegel » : « Aucun pouvoir au monde ne pourra me forcer à prendre un avion et quitter ce pays. C’est un pays que j’aime et je mourrai en le défendant. » — C’était don’ bin vrai !?!

C’était l’ex-sénateur républicain de l’Arizona John McCain, spécialiste des questions militaires et géopolitiques qui estimait que les Américains (et les forces alliées) devraient rester à tout le moins en Afghanistan pour au moins cent ans. — Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ?

On ne peut pas construire une vraie démocratie où que ce soit sans prendre son temps. Or dans cette affaire les seuls maîtres du temps, ce sont encore les talibans.

Pour ce qui était de partir en élection « chez nous » le jour même de la chute Kaboul, alors que tant de gens là-bas espéraient encore l’aide du Canada… Il fallait vraiment le faire. Et cela fut fait….

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Le texte, par ailleurs fort intéressant, parle de forces de sécurité entraînées et armées par l’Occident à grands frais. Ce n’est pas la première fois, les ÉU l’avaient fait en finançant les mujahidines lors de l’occupation soviétique et c’est ce qui a permis aux talibans de constituer une force remarquable.

Vient l’invasion occidentale et on a le même scénario 2.0: le Canada et les ÉU équipent et forment l’armée afghane pour que finalement celle-cci s’écrase devant les talibans. Cela était prévisible et le reste de l’histoire c’est que les talibans vont jouir maintenant d’une armée et d’une police fort bien équipées aux frais de l’Occident.

Bravo les Bush, Obama, Trump, Biden, Chrétien, Harper et Trudeau! En plus de semer le chaos et la mort ainsi qu’un vain espoir aux femmes afghanes, vous avez équipé les talibans d’armes et de matériel comme jamais auparavant!

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