Le cauchemar américain

Mercedes Gomez et son fils, Danny, sont entrés illégalement aux États-Unis, elle en 2007, lui en 2008. Ils souhaitaient travailler en Iowa et faire venir le reste de leur famille. Mais Mercedes a été renvoyée au Guatemala, après cinq mois de prison. Depuis, son fils survit sans elle, toujours dans l’illégalité. L’actualité les a retrouvés.

Le cauchemar américain
Photo : iStock

25 juillet 2010. Danny Gomez attend dans le stationnement anonyme d’un comptoir de crème glacée de Waverly, petite ville de 9 000 habitants située dans les plaines du nord de l’Iowa. Danny, 19 ans, un immigrant clandestin du Guatemala, n’est pas venu seul. Dans une vieille camionnette marron, Maria, sa toute nouvelle épouse de 17 ans, et le père de cette dernière observent la scène d’un regard attentif. Ils savent que Danny a pris un risque en acceptant de rencontrer un inconnu. Le jeune homme fait partie des 11,1 millions d’immigrants clandestins qui, selon un récent rapport de l’institut de recherche Pew Hispanic Center, vivent aux États-Unis et sont au cœur d’une intense bataille politique à Washington.

Du village d’El Rosario, où il habitait au Guatemala, Danny Gomez a mis 15 jours, début 2008, pour atteindre l’Iowa. Voyageant d’abord à pied et en autocar, puis en bateau, encore à pied dans le désert, et finalement en camionnette, il est arrivé aux États-Unis avec un groupe d’immigrants clandestins comme lui. Il a rejoint sa mère, Mercedes, qui, elle, était entrée illégalement aux États-Unis en 2007. Danny Gomez a rapidement dû apprendre à se débrouiller seul. À peine quelques mois plus tard, le 12 mai 2008, Mercedes Gomez s’est fait arrêter dans l’abattoir où elle travaillait dur à Postville, près de Waverly. Ce jour-là, les agents de l’immigration américaine (US Immigration and Customs Enforcement, ICE) ont appréhendé 389 travailleurs non auto­risés d’Agriprocessors. Mercedes Gomez a été condamnée à cinq mois de prison pour usurpation d’identité, avant d’être renvoyée au Guatemala. Son fils ne l’a plus revue depuis. « Je suis triste, parce que ma mère n’est plus là », glisse-t-il.

Mercedes Gomez fait partie des 358 886 sans-papiers expulsés en 2008 par les États-Unis. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la cadence des renvois s’est accélérée, passant de 189 000 il y a neuf ans à 393 000 en 2009. L’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche n’a rien changé. Alors que la réforme de la loi sur l’immigration promise par le président peine à avancer au Congrès, l’ICE prévoyait en juillet dernier passer la barre des 400 000 renvois en 2010.

Pour les immigrants en situation irrégulière comme Danny Gomez, l’expérience américaine tourne souvent au cauchemar. Après l’expulsion de sa mère, le jeune homme est resté dans l’Iowa pour être près de son oncle. Le frère de sa mère vit à une trentaine de kilomètres de Waverly, mais il a six enfants, est également un immigrant clandestin, et Danny ne le voit pas souvent. Le jeune homme a d’énormes difficultés à trouver du travail. Il fait présentement l’entretien ménager d’un motel à l’entrée de la ville deux jours par semaine, mais les 7,25 $ l’heure qu’il gagne ne lui permettent pas de survivre sans l’aide des parents de sa jeune épouse. « La situation ici est plus compliquée que ce que je pensais, dit-il. Ma mère voulait économiser pour faire venir mes deux sœurs aux États-Unis, mais son rêve s’est brutalement brisé quand elle a été arrêtée. »

Jeune homme discret, Danny Gomez porte des chaussures de sport rouges qui lui rappellent sa passion pour le soccer, sport qu’il pratiquait à El Rosario, son village natal, perché sur le flanc du volcan Acatenango, au sud-ouest de la capitale du Guatemala.

Fiancé à Maria il y a quelques mois, le jeune homme a pris une décision qui pourrait néanmoins transformer sa vie : il l’a épousée en septembre. Fille d’immi­grants mexicains, elle possède des papiers d’identité. Danny veut également terminer sa scolarité et rêve de gagner assez d’argent aux États-Unis pour pouvoir retourner un jour chez lui. La périlleuse traversée du désert mexicain et de la frontière américaine l’a marqué. « Une fois qu’on a commencé à marcher, il n’est plus possible de rebrousser chemin », explique-t-il.

De son côté, sa mère, à la suite de son expulsion des États-Unis, est rentrée à El Rosario. Le 21 août 2010, elle a reçu le journaliste de L’actualité, venu la questionner sur son aventure américaine et lui parler de sa rencontre du mois précédent avec son fils, Danny, à Waverly. Le sol de sa maison, située au sommet du village, construit sur une pente raide, devient complètement détrempé quand il pleut, la ruelle principale se transformant en torrent. Il n’y a là ni voitures ni route. Mercedes a ouvert une petite épicerie, qu’elle tient avec sa fille Yoselin, 16 ans. « J’essaie de faire des petits pas pour sortir de la pauvreté », dit-elle.

Quand elle parle, on retrouve dans ses yeux un curieux mélange de tristesse et de détermination, déjà aperçu dans les yeux de son fils. Attablée dans la pièce au sol de terre battue qui lui sert de chambre à coucher et de salle à manger, Mercedes Gomez témoigne : « J’élève seule mes trois enfants. En 2007, j’ai payé une grosse somme d’argent pour aller aux États-Unis, et je dois encore 2 000 dollars aux coyotes [NDLR : ceux qui font passer la frontière] sur les 4 000 que coûtait le voyage. »

En 2008, les garde-frontières américains ont arrêté cinq fois plus d’hommes que de femmes parmi les clandestins. La traversée de la frontière américaine est loin d’être une sinécure pour qui que ce soit, mais pour les femmes, il semble que ce soit encore pire. « Il n’y a pas de nourriture, dit Mercedes. Nous buvons de l’eau sale et contaminée. Mais nous nous battons, car le but est d’arriver aux États-Unis pour réaliser notre rêve américain. »

Lors de son arrestation, elle a affirmé n’avoir pas d’enfant aux États-Unis, afin de protéger son fils. « Je n’aurais pro­bablement pas été expulsée si j’avais dit que j’avais un fils mineur aux États-Unis, mais j’avais trop peur que la police l’arrête aussi, poursuit-elle. J’avais payé 42 000 quetzales [5 200 dollars] pour qu’il vienne me rejoindre. »

Plus d’une année après son retour à El Rosario, Mercedes est rongée par la douleur de la séparation d’avec son fils. Elle pose des questions sur la nouvelle épouse de Danny, demande des photos et plie soigneusement la lettre qu’il lui a écrite et qu’il a remise au reporter de L’actualité. Elle essuie une larme. « Si j’avais l’occasion d’aller de nouveau aux États-Unis, j’y retournerais avec mes deux filles pour retrouver mon fils, raconte-t-elle un peu plus tard. C’est dur à accepter, mais je sais que je n’aurai pas cette chance. » De son côté, Danny, malgré son mariage récent, est toujours un immigrant clandestin.