La montagne sanctuaire de l’État islamique

Refuge naturel pour près de 500 djihadistes, les plaines du mont Qarachok, dans le nord de l’Irak, offrent à l’EI un nouveau théâtre d’opérations. Fabrice de Pierrebourg s’est rendu sur place. 

Le colonel kurde Sroud Salh observe du haut du mont Qarachok les mouvements des djihadistes. Photo : Fabrice de Pierrebourg

MONT QARACHOK, IRAK — « Regardez, on en voit un là… au bord de la rivière ! Vous le voyez ? »  Planté derrière une dérisoire fortification érigée en sacs de sable, le colonel peshmerga Sroud Salh observe attentivement dans ses jumelles la moindre activité des djihadistes de l’État islamique (EI) dans la plaine qui s’étend à environ un kilomètre en contrebas, au pied du mont Qarachok sur lequel nous nous trouvons. Les plus téméraires s’aventurent même parfois, à leurs risques et périls, sur un promontoire légèrement escarpé à portée de tir des soldats kurdes pour y chasser du gros gibier ou pour se laver dans le cours d’eau.

Si le flanc est de cette imposante montagne dénuée de toute végétation et son sommet sont contrôlés par les troupes du colonel Salh, ses entrailles rocheuses truffées de cavernes et de tunnels sur son flanc ouest servent depuis des mois de refuge naturel à près de 500 djihadistes locaux et étrangers, dont des Algériens, des Pakistanais et des Tchétchènes. Un sanctuaire quasi inviolable à partir duquel ils contrôlent et mènent de plus en plus d’opérations d’insurrection sur ce vaste territoire situé au sud de Mossoul, du pied de ce massif, jusqu’au-delà du fleuve Tigre, en direction de la frontière irako-syrienne.


Le petit sourire malicieux que cet officier kurde irakien arbore en permanence dissimule mal son inquiétude. « En décembre 2017, le premier ministre irakien Haïder al-Abadi a déclaré que Daech [EI] était fini. […] La région avait été bombardée des centaines de fois par la coalition. Mais Daech n’était pas vaincu. Et aujourd’hui, Daech représente toujours une menace », m’affirmait-il une heure plus tôt dans la salle de commandement de la base peshmerga Black Tiger, d’où il dirige les opérations militaires sur un territoire d’environ 120 kilomètres carrés.

Pour étayer son propos, le colonel égraine en pointant du doigt sur une carte d’état-major fixée au mur tous les lieux où les djihadistes ont frappé au cours des derniers jours : essentiellement des explosions de bombes artisanales près de villages visant des patrouilles irakiennes ou de milices tribales locales. Même les Peshmergas positionnés jour et nuit au sommet du mont Qarachok ont été ciblés par un sniper djihadiste. On recense aussi depuis des semaines une multiplication des attaques de villages du secteur, souvent de nuit, des embuscades et des assassinats ciblés de locaux considérés comme des collaborateurs du pouvoir et des forces de la coalition internationale par les djihadistes dans leurs bulletins et vidéos de propagande.

L’emblème de la base militaire peshmerga Black Tiger. Photo : Fabrice de Pierrebourg

L’EI semble miser notamment sur cette région, qu’il a baptisée Dijlah (Tigre), pour accentuer sa résurgence en Irak et pour des raisons géographique et topographique, sur fond de luttes confessionnelles et politiques fratricides locales. Ce territoire sur lequel il agit en quasi impunité englobe une partie de la région de la plaine de Ninive, où il dispose toujours de soutiens locaux solides et peut s’appuyer sur un réseau de cellules clandestines activées depuis la chute militaire de son califat. « Les djihadistes circulent librement de jour comme de nuit sur ce grand espace où l’on dénombre près de 500 villages impossibles à surveiller, constate l’officier kurde. L’armée irakienne ne peut pas être présente partout. »

Le mont Qarachok donne aussi du fil à retordre aux forces militaires en présence. Les djihadistes l’auraient patiemment transformé en bunker naturel, tout comme les talibans et les combattants d’al-Qaïda au début des années 2000 dans les montagnes de Tora Bora en Afghanistan. Le colonel Salh semble encore sidéré par ce qu’il a vu lors d’une opération menée l’été dernier et au cours de laquelle une quinzaine de djihadistes ont été éliminés. « Daech a creusé un réseau de tunnels pour relier les grottes, dit-il. Ce sont des tunnels conçus en zigzag pour les protéger lorsque l’on veut leur tirer dessus ou que l’on jette des grenades. »

Le mont Qarachok émerge de la plaine aux confins de la région du Kurdistan irakien. Photo : Fabrice de Pierrebourg

Cette ingéniosité des combattants de l’EI, inspirée de la façon dont étaient conçues les tranchées de la Première Guerre mondiale, ne s’arrête pas là. Des observations menées par drones ont aussi permis de découvrir que les djihadistes ont recours à des panneaux solaires non seulement pour subvenir à leurs besoins quotidiens en électricité, mais surtout pour faire fonctionner des marteaux-piqueurs utilisés pour creuser le roc comme du gruyère suisse.

Il n’y a pas que la topographie qui favorise le regroupement des djihadistes à moins de 50 kilomètres d’Erbil, la capitale de facto de la région du Kurdistan irakien. Des affrontements survenus en octobre 2017 entre les forces kurdes et celles du pouvoir central irakien, pourtant jusque-là alliées de circonstance dans la lutte contre l’EI, ont contraint la coalition internationale à créer une zone tampon de trois à cinq kilomètres de large, incluant une grande partie de la montagne et la région de Makhmour. Le vide sécuritaire imposé dans ce no man’s land disputé par ces deux protagonistes profite évidemment aux djihadistes, constate le colonel Salh. À cela s’ajouterait, poursuit-il, une certaine « sympathie » de la population locale arabe sunnite vis-à-vis des combattants de l’EI, surtout à cause des exactions commises par les Hachd, les milices paramilitaires chiites créatures du défunt général iranien Qassem Soleimani. Des crimes maintes fois dénoncés dans le passé par des organismes de défense des droits humains tels Human Rights Watch ou Amnistie internationale. « Les crimes commis par les brigades chiites ne sont pas moins pires que celles commises par Daech », résume sans détour le brigadier général peshmerga Bahram Dosky.

La population locale subit quand même aussi menaces et représailles de la part de l’EI. Au printemps dernier, des centaines d’hectares de champs de blé et d’orge de la région sont ainsi partis en fumée. Des incendies criminels imputés par les autorités locales aux djihadistes pour punir des agriculteurs ayant refusé de céder à des tentatives d’extorsion.

La guerre par procuration que se livrent l’Iran et les États-Unis en Irak depuis plusieurs semaines est nouvelle source d’inquiétude pour les officiels et militaires kurdes qui ajoutent leurs voix à ceux qui avertissent de la remontée en puissance marquée de l’EI. « Un problème pour Bagdad, et nous devons être là pour aider les Irakiens à gérer cette menace pour nous tous, pas seulement pour la région, mais aussi pour l’Europe et le monde entier », a déclaré récemment le roi de Jordanie à la chaîne de télévision France 24.

La suspension des opérations de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Irak et celles des forces spéciales de la coalition, y compris canadiennes, à la suite des frappes de missiles iraniens sur les bases militaires d’Ain al-Assad et d’Erbil en guise de représailles à l’assassinat du général Soleimani, est forcément une mauvaise nouvelle selon le brigadier général Dosky. Ce jeune officier qui était au front lors de l’offensive internationale de 2016 et 2017 pour la reprise de la région de Mossoul est bien placé pour juger de la détermination du groupe terroriste, « qui attend la bonne opportunité pour réapparaître, et de ses combattants ». Un indice que le groupe place déjà ses pions comme dans un jeu d’échecs est l’afflux de plus en plus marqué de combattants venus de Syrie avec leurs familles grâce à des passeurs.

Le retrait des troupes étrangères d’Irak, incluant les canadiennes, exigé tant par l’Iran que par les députés chiites irakiens, aurait un impact encore plus catastrophique sur les opérations antiterroristes notamment aux confins du Kurdistan. « Ce serait une grande erreur. Laisser tout l’espace à l’Iran et à ses milices va entraîner de nouveaux conflits sectaires et donc favoriser le retour en force de Daech », ajoute-t-il.

Un poste kurde sur le mont Qarachok. Photo : Fabrice de Pierrebourg

Dans son grand bureau officiel à Erbil, Falah Mustafa Bakir, le conseiller principal pour les affaires étrangères du président du gouvernement régional du Kurdistan, Netchirvan Barzani, convient en des termes diplomatiques que la situation géopolitique actuelle est « très délicate ». Il plaide pour une désescalade rapide des tensions entre Iran, Irak et États-Unis pour « se concentrer à nouveau sur la vraie menace qu’est Daech et qui est en hausse. Le groupe a été défait territorialement, mais ils sont toujours présents ici, comme en Syrie. » Il cite le chiffre de 15 000 à 17 000 djihadistes recensés en Irak, notamment dans le secteur du mont Qarachok, mais aussi dans le désert d’Anbar, à l’ouest de Bagdad, dans la province de Diyala, au nord-est de la capitale irakienne, ou bien encore dans le sud de la région pétrolifère de Kirkouk. « Les forces kurdes, de Bagdad et internationales doivent impérativement travailler ensemble dans ces no man’s land où les djihadistes sont actifs. »

Mais du même souffle cet officiel ajoute que ce terrorisme ne peut pas être combattu que par la voie des armes et du renseignement. « Il faut travailler aussi sur le moyen et long terme, s’attaquer aux racines de ce fléau, dit-il. Les sunnites doivent avoir des emplois, des services… un futur. Sinon l’avenir sera pire. »

Pour tout le monde.

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