Le désert menace la Chine

Des millions de personnes déplacées, des villes nouvelles créées, un projet de reboisement titanesque : le gouvernement chinois mène une de ses plus grandes batailles, celle contre la désertification. Le photographe Benoit Aquin témoigne de l’ampleur de ce désastre écologique dans un ouvrage à paraître.

Photo : Benoit Aquin
Photo : Benoit Aquin

De Pékin à Urumqi, en Chine, le train K43-T69 parcourt les steppes du Nord avant de suivre la légendaire route de la Soie. Le K43-T69 pourrait s’appeler « le train de la désertification ». D’est en ouest, il franchit 3 343 kilomètres de prairies sablonneuses, de rivières asséchées, de déserts anciens – et nouveaux -, d’oasis en péril.

Au rythme des roues métalliques claquant sur les rails, le passager voit défiler deux jours durant un paysage de rêve – l’infini des steppes et des déserts -, qui dévoile cependant un des graves bouleversements écologiques de notre temps : la formation du « Dust Bowl » chinois, une des plus grandes conversions de terres productives en déserts dans le monde. Les déserts, en grande partie naturels, occupent près de 20 % du territoire chinois. Cependant, un quart d’entre eux sont le fait de l’activité humaine. Presque tous bordent le trajet du K43-T69, qui relie la Mongolie-Intérieure, le Ningxia, le Gansu et, aux confins de l’Asie centrale, le Xinjiang.

Fermiers et bergers chinois ont transformé, au fil des ans, de nombreuses terres agricoles et prairies verdoyantes en de nouveaux déserts. Le sol fertile, une fois dénudé, est emporté par les vents printaniers dans des tempêtes de poussière aux proportions historiques, s’abattant sur la capitale, Pékin, puis sur la Corée et le Japon. Certains nuages jaunes, particulièrement gigantesques, franchissent le Pacifique et atteignent les États-Unis et le Canada. La perte de sol arable si précieux pour l’agriculture chinoise devient source de pollution dans les villes du pays et une partie du monde.

L’expression « Dust Bowl » (bol de poussière) a été inventée pour décrire la sécheresse qui frappait, dans les années 1930, le Midwest, aux États-Unis, et les Prairies canadiennes. Le Dust Bowl nord-américain avait obligé, à l’époque, près de trois millions de personnes à abandonner leurs terres. En Chine, l’État met en œuvre une politique de « migration écologique » (Shengtai yimin), qui entraînera le déplacement – forcé ou volontaire – de plusieurs millions de personnes.

Mais une autre vision ébahit les passagers : partout, des bataillons de paysans descendent de vieux camions, avec leurs pelles et des pousses d’arbres. Dans les immensités désertiques, des bosquets se dressent contre les vents. Le train du Grand Ouest chinois inspecte ainsi le plus important chantier de restauration environnementale de la planète. La Grande Muraille verte, une barrière végétale longue de 4 500 kilomètres, protégera les terres de l’érosion, une fois achevée. À ce boisement massif s’ajoute un autre chantier hors de proportion : le Nan Shui Bei Diao (littéralement « Transfert de l’eau du Sud vers le Nord »). Il s’agit de détourner une partie des eaux du fleuve Yangzi vers le nord du pays, à travers des milliers de kilomètres de canaux et de tunnels dans les montagnes. […]

Au kilomètre 1 185, le train entre dans l’interminable zone industrielle de Wuhai, au bord du fleuve Jaune. Nous nous rendons en bus à Alashan Zuoqi. Le long de la route, les demeures en pisé qu’habitaient les bergers tombent en ruine. Les autorités locales y mènent une opération de déplacement forcé, l’objectif étant de sortir des prairies dégradées 80 % des bergers de la région d’ici 2010. On les réinstalle dans des villages où ils apprennent à cultiver en serre. […]

Au kilomètre 1 335, le train fait halte à Yinchuan, dans le Ningxia, région « autonome » des Hui, musulmans culturellement proches de la majorité des Chinois. Les grandes steppes mongoles font place à un nouvel écosystème : les immenses déserts de l’Ouest chinois et leurs oasis agricoles, qui abritèrent jadis les caravaniers de la soie.

Hongsibao et ses 42 villages-satellites sont sortis de terre en 1995 dans une vaste étendue de gravier, où seuls circulaient les chars de l’Armée populaire de libération. Désormais, Hongsibao est la plus grande ville de réfugiés écologiques de Chine. Elle loge 200 000 paysans évacués de leurs montagnes arides.

L’oasis créée en pompant l’eau du fleuve Jaune, non loin, est le joyau de la stratégie du gouvernement chinois appelée « Construction écologique » (Shengtai jianshe). Celle-ci consiste à sauvegarder les écosystèmes en péril et à sortir des millions de personnes de la pauvreté. La « Construction écologique » comprend deux volets : d’un côté, on ferme des zones complètes à l’activité humaine, et on retourne ces écosystèmes dégradés à la nature ; de l’autre, les ingénieurs « construisent » de nouveaux écosystèmes, comme des forêts dans les steppes.

Hongsibao, ville nouvelle, a tout, avec ses airs de company town : sa boutique de robes de mariée, son magasin de jeans à la mode, son laboratoire photo « en une heure », son marché, animé de musique techno, avec des tables de billard en plein air, et une grande place publique dans un style soviétique postmoderne, illuminée de lampadaires ailés. On y cultive à l’ombre de 69 000 hectares de forêt artificielle. La demande pour vivre à Hongsibao est si forte que des gens soudoie­raient des fonctionnaires pour se faire inscrire sur la liste des déplacés.

Dans sa cour, madame Ma regarde les enfants aux joues cuivrées sauter à la corde. Nouvelle résidante, elle raconte : « Tout notre village est rendu ici. Cela a pris dix ans. » Elle s’ennuie de sa montagne, de ses panoramas. « Mais nous préférons notre nouvelle maison », conclut l’ancienne habitante d’une grotte. L’ONU a classé son pays natal parmi les plus inhospitaliers pour l’espèce humaine sur terre.

Une autre tempête se lève, paralysant tout Hongsibao. Le marché à l’architecture arabisante se vide de ses visiteurs. La ville modèle jaunit sous l’épaisse chape de poussière, rappelant que la « Construction écologique » n’est pas achevée… […]

Au retour vers Pékin, la queue d’une gigantesque tempête de poussière enveloppe le train. Les puits de pétrole entre Turpan et Hami basculent dans un nuage jaune. Nous assis­tons à une scène à la fois surréaliste et dramatique : le vent emporte une autre fine couche du précieux sol arable du nord de la Chine, laissant sur place le sable et la roche. Une fois disparue, la terre fertile prendra jusqu’à 200 ans pour se reconstituer.

Far East, Far West, par Benoit Aquin, Les éditions du passage)

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