Le dragon change de cible

Un an après les Jeux olympiques de Pékin, 20 ans après la répression de la place Tian’anmen, la crise économique et financière mondiale met une fois de plus les Chinois face à leur destin. Comment la Chine se sortira-t-elle de cette crise? Vincent Duhamel, financier québécois vivant à Hongkong depuis une dizaine d’années, est PDG de Sail Advisors, un fonds spéculatif qui investit son actif partout sur le continent. L’actualité l’a rencontré à son bureau de Hongkong.

photo : François Boutin-Dufresne
photo : François Boutin-Dufresne

Dans quelle mesure la Chine est-elle touchée par la crise

– Pour répondre à cette question, il est essentiel de situer le pays dans un contexte de mondialisation des marchés. La forte croissance économique des 10 dernières années – la taille de l’économie chinoise a été multipliée par 2,5 – est intimement liée à l’appétit des consommateurs américains et à la volonté des entreprises des pays développés de délocaliser leur production manufacturière vers la Chine. Le pays s’est donc développé selon un modèle économique orienté vers l’exportation. Or, la crise financière et économique mondiale a fortement ralenti la demande de produits chinois, aux États-Unis au premier chef  les exportations chinoises y ont fondu de plus de 20 % depuis le début de 2009. C’est ce qui pousse aujourd’hui les autorités chinoises à réorienter l’économie vers un modèle qui mettra l’accent sur le consommateur local plutôt qu’américain. La principale conséquence de la crise aura donc été de forcer l’économie chinoise à se transformer un peu plus rapidement que le régime ne l’aurait souhaité.

Certains affirment que le régime chinois doit maintenir un fort taux de croissance afin de préserver l’harmonie sociale dans le pays. Les politiques de l’État suffiront-elles pour répondre aux attentes?

– Il s’agit d’une question très délicate, surtout si l’on considère que plus de 10 millions de Chinois sortent chaque année des nombreuses universités du pays. Ceux-ci s’attendent à profiter de la manne qui a nourri le pays pendant la dernière décennie. Leurs parents, qui souvent ont fait d’importants sacrifices afin de leur permettre d’accéder aux études supérieures, ont également des attentes très élevées quant à la capacité du régime de maintenir la forte création d’emplois. En réponse à ces préoccupations, les technocrates chinois ont élaboré un plan de relance évalué à 586 milliards de dollars américains, qui inclut un vaste programme d’infrastructures (routes, voies ferrées, aéroports, production et distribution d’électricité) et qui devrait permettre une croissance autour de 6 % à 8 % dans les prochaines années. Il faut dire que l’État chinois est très efficace quand il s’agit de concevoir et de réaliser des activités de développement économique. Il consulte peu ou pas du tout la population – la Chine reste une dictature du Parti communiste, après tout – et il arrive à concrétiser des entreprises considérables en un rien de temps. Cela a été le cas pour le barrage des Trois Gorges, il y a quelques années, l’un des plus importants chantiers d’ingénierie de la planète. C’est également le cas pour la planification et la construction de TGV et d’autoroutes. On est loin du modèle québécois de consultation, qui a entraîné la valse-hésitation dans le dossier de la construction du CHUM ou l’avortement d’un projet du Cirque du Soleil et de Loto-Québec à Montréal  Le plan de relance chinois a ceci de particulier qu’il stimulera la consommation intérieure au cours des prochaines années, ce qui est à la base du nouveau modèle économique chinois. Malgré ces mesures, il reste que les Chinois sont encore l’un des peuples les plus économes de la planète. Or, l’épargne est le pire ennemi de ceux qui souhaitent accélérer la reprise économique 

Qu’est-ce qui explique la persistance de cette volonté d’épargner?

– Les Chinois épargnent encore près du quart de leurs revenus pour leurs vieux jours, à défaut d’avoir accès à des services sociaux garantis par l’État. Ils ne disposent pour ainsi dire d’aucune assurance médicale publique ni rente de retraite. Dans sa refonte du modèle économique, l’État prévoit un filet social pour protéger les plus démunis contre la crise. Celui-ci permettrait aux Chinois d’allouer une plus grande part de leurs revenus à la consommation de biens et de services, ce qui assurerait une relance plus rapide de l’économie.

Quelles seraient les conséquences sur l’économie mondiale?

– À l’heure actuelle, les Chinois investissent une importante partie de leur épargne dans les bons du Trésor américains  ils détiennent le tiers des bons émis par les États-Unis pour financer leur dette  Qu’ils continuent d’« cheter  ainsi la dette du pays est essentiel au financement du plan de relance d’Obama. Une réduction de « ’exportation  de l’épargne chinoise risquerait de faire augmenter les taux d’intérêt et ralentirait la reprise aux États-Unis, et, par ricochet, retarderait la reprise mondiale. Cela dit, la crise a toutefois entraîné une augmentation de l’épargne chez le consommateur américain, ce qui devrait compenser en partie les effets négatifs que la réduction de l’épargne chinoise pourrait avoir sur l’économie mondiale. Il s’agit là d’un exemple classique des « ases communicants , qu’on trouve si souvent en économie.

La crise transformera-t-elle les relations entre la Chine et les États-Unis?

– La Chine sortira de la crise plus puissante qu’elle n’y est entrée. Ce pays est en train de jouer le rôle de financier de dernier recours de l’économie mondiale, particulièrement de l’économie américaine. Au cours des derniers mois, la Chine s’est en quelque sorte acheté un certain droit de regard sur la gestion future de l’économie mondiale. Il est maintenant impensable de tenir un sommet international portant sur l’économie où la Chine ne serait pas représentée. Vous aurez d’ailleurs noté qu’en matière de politique économique internationale on ne parle plus du G7 ou même du G8, mais du G20, qui inclut la Chine. C’est aussi ce qui explique en partie le réchauffement récent des relations entre Washington et Pékin. Nous sommes entrés dans une ère où les États-Unis doivent satisfaire les attentes de la Chine s’ils veulent être en mesure de continuer à financer leur dette à un coût raisonnable. À ce compte, la visite du secrétaire au Trésor américain, Tim Geithner, à Pékin, en juin dernier, visait à rassurer les autorités chinoises au sujet du plan de relance d’Obama et de la viabilité de l’économie américaine à plus long terme.

Cela dit, les chances de voir l’économie mondiale relancée sans l’apport d’une forte croissance aux États-Unis m’apparaissent faibles. Les Chinois ont donc un intérêt direct dans la bonne marche de l’économie américaine, et ce, jusqu’à ce qu’ils arrivent à élaborer un modèle économique basé sur la consommation interne. L’avenir économique et politique du couple Chine¬États-Unis est intimement lié, au point qu’on parle maintenant de « hinamérique  pour définir la relation symbiotique qu’entretiennent aujourd’hui ces deux pays.

L’auteur publiera à l’automne 2009, aux éditions Nota Bene, un entretien avec François Bourguignon, ex-économiste en chef de la Banque mondiale, intitulé Trajectoires et enjeux de l’économie mondiale.

 

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