Le miracle Indien

Un milliard d’habitants. Une économie qui tourne à plein régime, alimentée par une jeunesse de plus en plus instruite et un gouvernement vite en affaires. Faut-il avoir peur des indiens?

Photo : Adrian Wyld / AP / PC

Sous la bretelle d’un échangeur, en cet après-midi suffocant, un bambin crasseux court en hurlant, pieds nus dans la poussière, sa mère à ses trousses. Le sari grisâtre relevé à mi-jambe, elle le bombarde de cailloux, l’invectivant sans relâche. L’enfant, résigné, finit par s’arrêter. La mine basse, il s’approche des trois femmes qui attendent l’autobus non loin et quémande quelques roupies. Il n’obtiendra rien. Pas même un regard.

Dans le quartier voisin, sur le toit d’un immeuble de bureaux en béton et en ardoise, cinq jeunes ingénieurs, cravate dénouée et manches retroussées, sirotent une bière fraîche. Les haut-parleurs diffusent un reggae discret, le soleil s’efface derrière les bâtiments du parc technologique Electronics City, qui se profile au loin. Un autre début de soirée passé entre ciel et terre, au 13th Floor, dernier-né des pubs branchés de Bangalore, la capitale de l’État indien du Karnataka.

Du garçonnet meurtri à l’ingénieur nanti, la Silicon Valley indienne n’en finit plus de me jeter ses contrastes au visage.

Bangalore, c’est 6,5 millions d’habitants entassés sur 400 km2 – un peu comme si tout le Québec s’était agglutiné dans l’île de Montréal. Avec ses Hallmark, Pizza Hut, Baskin Robbins et autres PFK, elle incarne, plus encore que Bombay, Delhi, Hyderabad ou Pune, l’occidentalisation rapide de l’Inde. Aux images traditionnelles du pays – les millions de sans-abri qui dorment sur les trottoirs de Bombay, les cadavres qu’on incinère sur les rives du Gange à Varanasi, les Petites Soeurs de la Charité qui s’occupent des miséreux de Calcutta -, Bangalore oppose son opulence et sa vitalité économique.

Même son climat l’avantage. Plantée au coeur de la pointe méridionale de l’Inde, entre la mer d’Arabie et le golfe du Bengale, à 1 000 m d’altitude, celle que l’on surnomme la « Cité-jardin » jouit d’une agréable température de 27°C, alors que le reste du pays s’échine sous 45 cruels degrés. Elle a d’ailleurs longtemps fait les beaux jours des Indiens plus âgés, attirés par la « fraîcheur » qui y règne à l’année.

Et depuis 10 ans, un vent particulièrement fort souffle sur la capitale indienne de la soie: celui des technologies de l’information.

S’il fallait pointer sur le globe la ville qui cristallise l’irritation des Américains face à la délocalisation, ce serait Bangalore. Des 590 000 emplois que les États-Unis auront perdu au profit de l’Inde d’ici la fin de 2005 (3,5 millions d’ici 10 ans), un sur trois aura abouti à Bangalore. Près du tiers des 3 500 entreprises du secteur des technologies de l’information qui font des affaires en Inde ont un bureau dans cette ville. Là où les ingénieurs en informatique gagnent entre 10 000 et 17 000 dollars par année, soit quatre, voire cinq fois moins qu’en Amérique du Nord. Et cette main-d’oeuvre, abondante et qualifiée, s’exprime dans un anglais parfait – quoique teinté d’un fort accent. « Nous travaillons plus vite et aussi bien – sinon mieux – que nos collègues américains », affirme sans modestie Girish Bhatia, grand gaillard aux tempes grisonnantes qui est directeur général, en Inde, de la québécoise CGI.

Des centaines de géants américains (IBM, Dell, Hewlett-Packard, Motorola, Yahoo…) et quelques canadiens ont été séduits par Bangalore, encouragés sans doute aussi par les incitations fiscales de l’État du Karnataka. Ainsi, des Bangaloriens saisissent désormais sur ordinateur les rapports dictés par des médecins en poste aux États-Unis, font la comptabilité et gèrent les ressources humaines d’entreprises situées à l’étranger, retrouvent les bagages perdus par Delta Airlines, s’occupent du Service à la clientèle d’AT&T… La délocalisation touche même la religion. À Cochin, dans l’État voisin, des prêtres indiens louent leurs services à leurs confrères américains par Internet. Pour 230 roupies (6,50$), ils disent la messe en leur nom!

Attirés par la promesse d’un bon emploi, les jeunes débarquent dans la capitale, entraînant à leur suite supermarchés et centres commerciaux (encore très rares en Inde), discothèques avec jeux de laser élaborés, pubs – il y en aurait 200 – et cafés-terrasses, où l’on sert un cappuccino acceptable pour 20 roupies (60 cents).

Attablées au populaire Koshy’s, pub sombre aux murs chocolat et aux nappes fatiguées, les soeurs Sahana et Sumana Arun Kumar, 23 et 19 ans, ingurgitent café sur café. En quelques phrases et dans un français impeccable, les deux Bangaloriennes, dont les parents sont médecins, dressent un portrait flatteur de leur ville. « Tout change très vite », dit Sahana, analyste financière chez Hewlett-Packard, toute pimpante dans son jean et son t-shirt. « Les gens ont désormais beaucoup d’argent à dépenser et ont accès aux grandes marques internationales. En fait, nous sommes comme les Américains! »

Au centre-ville, un mochi espère ses premiers clients, accroupi sur son bout de trottoir poussiéreux de la rue Residency. Le vieux cireur de chaussures observe la foule au milieu des volutes d’encens qui s’échappent du petit temple hindou voisin chargé de divinités vert pomme, bleu ciel et rose tendre. En ce samedi d’été, les piétons sont nombreux, mais ils pressent le pas. Le cirage attendra. Les prières aussi. Pas question de rater l’ouverture officielle du Bangalore Central, l’imposant centre commercial rouge pompier qui se dresse juste derrière le temple, en plein coeur du quartier le plus animé de la ville. Cinq étages de parfums chics, de vêtements griffés, d’appareils électroniques et d’aliments fins importés. Aux 33 millions de divinités hindoues, Bangalore vient d’en ajouter une: la consommation!

Et ses adeptes sont nombreux. Les samedis et dimanches après-midi, pendant que les ados jouent au cricket dans un parc sans gazon, à un jet de pierre des grandes artères commerciales, les Bangaloriens de tous âges se retrouvent rues Brigade, Mahatma Gandhi ou Commercial. Ils magasinent. Pas besoin d’entrer dans les boutiques pour dépenser, les vendeurs prennent les trottoirs d’assaut, offrant montres, verres fumés, cerfs-volants, journaux, jeux d’échecs, cartes postales. On peut même se faire bénir, moyennant 50 roupies si on est fin négociateur… ou 500 si on l’est moins!

C’est à l’ex-premier ministre Narashima Rao, successeur de Rajiv Gandhi, que l’Inde doit son boom économique actuel. Sous sa gouverne, le pays a libéralisé son économie, ouvert la porte aux capitaux étrangers, réduit les droits de douane et allégé ses règles bureaucratiques. L’État du Karnataka, lui, a vite compris que l’heure était venue de charmer autre chose que des serpents.

C’est ainsi que toute entreprise qui s’installe à Bangalore reçoit une déduction fiscale correspondant à la valeur des biens et services qu’elle exporte, explique Arjun Viswanathan, directeur des relations publiques de Wipro Technologies, un des géants indiens des technologies de l’information, avec 28 500 employés. De plus, chaque fois qu’une société construit un nouvel immeuble, la valeur des services qui y sont offerts ou des produits qui y sont fabriqués – destinés à l’exportation – est déductible d’impôt pour les 20 années qui suivent.

Dans ce pays où, selon l’ONU, 35% de la population vit avec moins de deux dollars par jour, les emplois de haute technologie font des « millionnaires ». Des gens qui travaillent entre autres pour Infosys, véritable success story indienne. En 25 ans, cette entreprise est passée de 7 à 25 000 employés. Pour soutenir son rythme de croissance, elle embauchera 20 000 ingénieurs d’ici la fin de 2005, selon Bani Paintal Dhawan, représentante du Service de marketing. C’est 10 fois le nombre de diplômés en génie qui sortent des universités québécoises chaque printemps!

Les pelouses d’Infosys, aux portes du parc technologique Electronics City, sont dignes d’un vert de golf. Le silence, luxe rarissime à Bangalore, y est assourdissant. Les 28 hectares du complexe – de quoi loger 500 terrains de football – abritent une piscine aux eaux turquoise, un petit golf, des gymnases, des salles d’aérobique. Ce n’est pas un lieu de travail, c’est un Club Med! « Nous encourageons nos employés à venir les fins de semaine avec leur famille pour profiter de nos installations », dit Bani Paintal Dhawan.

Si Bangalore était un navire, Electronics City en serait la proue. Il fendrait l’eau en gardant le cap sur l’avenir, que la Cité-jardin veut reluisant, moderne. Soixante édifices luxueux de béton, de verre et d’acier grouillent d’environ 100 000 analystes-programmeurs, ingénieurs, informaticiens et autres spécialistes du logiciel. Electronics City, ce n’est plus l’Inde. C’est l’Amérique. Seuls les réjouissants traits de couleur des saris tranchant sur la blancheur éclatante des bâtiments rappellent que nous sommes au pays des maharajahs.

Electronics City n’était, il y a huit ans encore, qu’un immense terrain vague en retrait de la ville. « Le premier immeuble à y avoir été construit fait déjà partie du patrimoine! » dit pour blaguer D.P. Vittal, conseiller commercial du Canada à Bangalore.

Matins et soirs, des centaines d’autobus privés transportent les employés sur le chemin Hosur, l’unique lien routier entre le parc technologique et le centre-ville. Malgré l’effort des entreprises pour décongestionner cette artère vitale, il faut plus d’une heure pour en parcourir la vingtaine de kilomètres. Au milieu de la fumée bleutée des gaz d’échappement, dans un hallucinant concert de klaxons, les Indiens roulent à six de front sur trois voies. Le moindre espace libre fait l’objet d’une lutte sans merci. Taxis contre autobus, cyclistes contre camions de livraison, vaches sacrées contre automobilistes exaspérés.

L’heure passée dans la congestion du chemin Hosur laisse tout le temps de contempler l’Inde pauvre et crasseuse, qui cohabite avec les édifices de verre teinté. Devant des échoppes déglinguées, des Indiens, le dos luisant de sueur, rechapent des pneus, récupèrent de la ferraille ou, couchés dans la poussière, réparent les voitures. Tout près du concessionnaire BMW, des porcs aux poils noirs et hirsutes se vautrent dans une mare d’eau grise. Qui sert aussi de pataugeoire à de jeunes enfants…

Car Bangalore, c’est également 300 jhopadpatti (bidonvilles, en hindi, langue officielle du pays), où s’entassent, dans une extrême indigence, 600 000 personnes – presque 10% de la population. « La pauvreté? On s’y habitue, laisse tomber Sumana Arun Kumar. Nous finissons par ne plus la voir. »

Le contraste ne se limite pas à celui de l’opulence et de la pauvreté. Les hommes ont beau porter le jean et les femmes oser la bretelle spaghetti, la plupart demeurent encore fidèles aux traditions indiennes. Principale préoccupation: le maduwe – mariage, en kannara, langue officielle de l’État. Les quotidiens de Bangalore débordent de petites annonces matrimoniales. L’homme idéal sera grand; la femme aura le teint pâle. Tous et toutes doivent avoir un emploi, de préférence au sein d’une entreprise de technologie de l’information, où les salaires sont alléchants et promettent une vie aisée.

Même si son salaire lui aurait permis de vivre seule en appartement, Radhika Shetty, ingénieure en logiciel à Wipro, n’a pas quitté le nid familial avant son mariage. « Mes parents ont dû approuver mon choix », dit la jeune femme de 28 ans, qui a convolé en mars dernier. « Mais s’ils s’y étaient opposés, j’aurais quand même épousé mon mari.»

Radhika me lance un regard qui paralyserait un cobra lorsque je lui demande si ses parents ont versé une dot à son époux. « Je travaille. Je n’ai pas eu besoin de dot! » répond l’ingénieure, vêtue d’une élégante salwarkmeez (longue tunique) turquoise.

La délocalisation des emplois vers l’Inde, si elle frappe de plein fouet les Occidentaux, bouleverse aussi la vie des Indiennes. « Il y a 15 ans à peine, la plupart des hommes exigeaient une dot de leur belle-famille; aujourd’hui, ils cherchent des femmes qui travaillent », dit la présidente du YWCA de Bangalore, Susan Verghis, la cinquantaine bien portante et la narine gauche ornée d’un discret bijou.

Serveur au Jetset Café, au centre-ville, Michael Vinod, 19 ans, ne cherche ni épouse ni dot. Pas le temps. Chemise blanche immaculée, noeud papillon noir, sourire digne d’une pub de dentifrice, Michael travaille sept jours sur sept pour aider sa famille à joindre les deux bouts. Il remet à sa mère la totalité de son salaire mensuel, soit 2 800 roupies (80 dollars). Il a quitté l’école à 15 ans et ne rêve que d’une chose: émigrer aux États-Unis, où il compte faire fortune afin de sortir ses parents de la misère. « Ensuite, je reviendrai en Inde et je me marierai », dit-il, convaincu de voir son projet se réaliser. Je n’ai pas osé lui dire que le billet d’avion pour New York coûte 1 800 dollars. Deux fois son salaire annuel…

En mettant à ce point l’accent sur son secteur des technologies de l’information, Bangalore veut projeter une image rassurante, croit l’urbaniste français Jean-Philippe Lestang, embauché par la Ville pour refaire le plan d’aménagement. Pourtant, 95% des Bangaloriens ne travaillent pas dans ce secteur, n’en profitent pas. « Qui se soucie que 40% de la population soit analphabète?» s’inquiète l’urbaniste.

Il y a 50 ans, 945 000 personnes vivaient à Bangalore. Chaque année depuis 15 ans, 170 000 nouveaux arrivants débarquent dans la capitale. Qui rogne annuellement 25 km2 sur la campagne environnante. On dirait une gamine de 12 ans qui porterait encore les mêmes vêtements qu’il y a 4 ans. Les coutures craquent de partout…

L’agglomération essuie deux ou trois pannes d’électricité chaque jour. Et la plupart des citadins n’ont l’eau courante que deux heures tous les trois jours! De quoi donner des maux de tête aux dirigeants d’entreprise. « Nous ne pouvons nous fier à aucun service public », déplore Sridhar Ramamurthy, directeur des services-conseils de CGI. Comme la plupart des grandes sociétés de Bangalore, CGI possède donc des génératrices, un système d’approvisionnement en eau potable et son propre réseau de transport en commun. Une façon comme une autre de tenter de désengorger les rues, souvent transformées en vastes terrains de stationnement: de 1991 à 2001, le nombre de voitures à Bangalore a grimpé, passant de 680 000 à 1,8 million!

L’ouverture d’un métro, prévue dans 10 ou 15 ans, est annoncée à grand renfort de panneaux publicitaires géants, stratégiquement placés le long des voies les plus congestionnées. Coût des travaux: deux milliards de dollars. « Une hérésie, lance l’urbaniste Jean-Philippe Lestang. C’est le budget total de la Ville pour les 15 prochaines années! » La première phase du métro de Montréal – 26 stations construites de 1962 à 1966 – a coûté 213 millions en dollars de l’époque. Soit un peu plus que le budget annuel de la Ville – 194 millions en 1962.

Avec la croissance économique de l’Inde, qui frisera les 8% cette année – et une inflation à 6% -, les Bangaloriens, eux, sont confiants. Mais des embûches surgissent. Comme le retour au pouvoir du parti du Congrès, en mai dernier. Dirigé par Sonia Gandhi – qui a cédé le poste de premier ministre à Manmohan Singh -, le Congrès doit son élection aux 65% de paysans indiens. Ceux-ci ont voté massivement contre le Bharatya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) d’Atal Behari Vajpayee, plus préoccupé, disaient-ils, par la croissance des entreprises techno que par leurs problèmes, comme la sécheresse qui sévit depuis quatre ans. Le Congrès devra s’occuper d’eux.

À l’autre bout de la planète, les États-Unis fourbissent leurs armes pour tenter d’endiguer la fuite des emplois. Près de 40 États brandissent des projets de loi interdisant le recours à la sous-traitance étrangère – lire outre-mer – pour tous les contrats publics. « La riposte américaine contre la délocalisation des services vient des gouvernements, pas des hommes d’affaires, dit Sudip Banerjee, président de la Division des solutions d’entreprises de Wipro. Les chefs d’entreprise états-uniens sont de chauds partisans de la délocalisation. Ils assurent notre croissance. »

Et il y a l’autre géant: la Chine. Le dragon salive devant tous ces emplois que l’Inde chipe aux Américains. Et il compte bien avoir sa part du gâteau. Des gens d’affaires indiens craignent d’ailleurs que lorsque la Chine offrira les mêmes services qu’eux, probablement pour moins cher, les entreprises américaines n’aillent s’y ruer.

John Kurien, professeur d’économie à l’Université McGill et spécialiste de l’Asie du Sud-Est, nuance. En Inde, explique-t-il, un contrat est un contrat; en Chine, un contrat est un contrat… tant que les Chinois en tirent profit. « De quoi rebuter bien des gens d’affaires étrangers. »

Et les Indiens parlent l’anglais. Un net avantage sur la concurrence. La Chine, consciente de la chose, investit sept milliards de dollars pour rendre bilingue sa population. D’ici 2007, les sortants des universités devront réussir un test d’anglais. Sinon, adieu diplôme!

Indien d’origine, John Kurien n’est pas impressionné. « Les Chinois bilingues? Pas avant 30 ans! »