Le monde selon Bruckner

Cessons de rendre l’Occident coupable de tous les maux, déclare l’intellectuel Pascal Bruckner. Au contraire, le combat contre l’islamo-fascisme commande une affirmation encore plus grande des valeurs démocratiques.


 

Essayiste et romancier, Pascal Bruckner ne cesse depuis une trentaine d’années de jeter un regard aigu sur notre époque et d’en débusquer les comédies morales. Avec l’œil malin d’un Molière et la plume acérée d’un Voltaire des temps modernes, il dissèque les tourments des sociétés occidentales et diagnostique leurs maladies imaginaires ou réelles.

Ce n’est pas qu’il déteste le monde dans lequel il vit, bien au contraire. Il rappelle à ses contemporains qu’ils sont les héritiers d’un idéal de liberté et de prise en charge de soi inscrit dans l’acte de fondation des démocraties modernes. Chacun de ses essais est un coup de clairon contre la tentation du repli, de l’irresponsabilité, de l’abdication ou du silence que veulent imposer de nouvelles orthodoxies.

Dans son plus récent essai, La tyrannie de la pénitence (Grasset), il dénonce les « fonctionnaires du péché originel », qui rendent le monde occidental, en particulier l’Europe, responsable de tous les maux de la terre. L’erreur, affirme Pascal Bruckner, est d’endosser cette culpabilité et de ne plus savoir s’affirmer face aux nouvelles formes de despotisme, au premier rang desquelles il classe « l’islamo-fascisme ».

L’auteur a accordé une interview à L’actualité lors de son passage à Montréal en février dernier.

La thèse centrale de votre livre est que l’Europe a une recette pour l’avenir, c’est-à-dire que, après les catastrophes du 20e siècle, elle a quelque chose à nous enseigner.
— Je pense que l’Europe peut devenir un modèle pour le monde, parce qu’elle est l’exemple d’un continent qui s’est entre-déchiré, qui s’est massacré sans relâche, surtout au 20e siècle, et qui s’en est sorti. Elle est la preuve que la réconciliation est possible, qu’on peut tirer une leçon des guerres passées et que les haines ne sont pas inexpiables entre les peuples. Et ça, l’Europe l’a compris depuis 1945. Elle est devenue cet espace de prospérité, de paix et de liberté que beaucoup d’autres peuples nous envient. L’Union européenne est une union qui peut être imitée par les peuples du Moyen-Orient, par les peuples d’Afrique, qui pour l’instant ne connaissent que le langage que nous connaissions avant, soit celui de la guerre.

Vous écrivez qu’il ne faut pas délaisser les Lumières, c’est-à-dire l’idéal des philosophes du 18e siècle fondé sur la raison, l’éducation, l’éradication de la superstition.
— Les Lumières ne sont pas du tout dépassées. On ne peut plus avoir l’innocence de ces philosophes et croire que de l’alliance du commerce, de l’éducation et de la science naîtra un monde idyllique. La Révolution française a prouvé, notamment par la Terreur, que cette utopie-là ne s’est pas réalisée. En tout cas, l’esprit critique des Lumières est plus que jamais d’actualité. Nous en avons besoin face à la superstition et au fanatisme, plus particulièrement face au fanatisme islamiste.

Dans votre livre, vous souhaitez une plus grande affirmation à la fois politique et militaire de l’Europe. Mais son élargissement, notamment vers la Turquie, ne va-t-il pas compliquer les choses ?
— Ah oui, c’est vrai que plus il y a de nouveaux adhérents, plus ça devient ingouvernable. Mais on n’est pas sûr que la Turquie va entrer dans l’Europe. Les seuls pays qui pourraient construire une armée en Europe sont les plus grands du continent : l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, éventuellement l’Italie et la Pologne. Mais pour l’instant, il n’y en a que deux qui ont une armée digne de ce nom : la Grande-Bretagne et la France. Les autres ont quelques forces armées, mais c’est plus folklorique qu’autre chose. Si, par exemple, Poutine décidait d’envahir les pays baltes ou de reprendre en main la Moldavie — ce qui est tout à fait possible —, l’Europe ne bougerait pas. L’Europe est vraiment un nain politique et militaire. S’il y a un génocide aujourd’hui en Afrique ou ailleurs, elle ne peut pas intervenir. Et puis, elle est entourée de pays dangereux. Il y a l’Iran, il y a Poutine, il y a le Maghreb, qui peut basculer dans l’islamisme d’un jour à l’autre. Et l’Afrique est instable. Si demain l’Iran a des missiles nucléaires, toutes nos capitales seront à leur portée.

La pire menace vient maintenant de ce que vous appelez « l’islam revanchard et radical ».
— Oui, surtout s’il se dote de l’arme atomique. Je pense que les islamistes radicaux seront étrangers au jeu de la dissuasion et qu’ils peuvent, dans un moment d’exaltation, balancer quelques bombinettes sur les pays alentour.

Dans nos sociétés, vous dites qu’il y a un nouveau délit d’opinion : la critique de l’islam.
— Oui, on l’a vu en France avec le cas de Robert Redeker, professeur de philosophie qui, pour avoir écrit que l’islam est violent, a été condamné à mort par des extrémistes et abandonné par le milieu de l’Éducation nationale. Il a été lâché par sa hiérarchie, et tous les intellectuels y sont allés de leur petit couplet contre lui, en disant qu’il était raciste… Aujourd’hui, toute critique est immédiatement vue comme du racisme. Ce fameux concept d’islamophobie est pervers, puisqu’il confond la critique d’un groupe humain avec la critique d’une croyance. Donc, on ne pourrait plus critiquer le socialisme, le libéralisme, le marxisme, le christianisme, au motif qu’on serait raciste. C’est complètement aberrant. L’islam n’est pas une race, c’est un système de croyances qui est historique et qui peut être attaqué, démoli, déconstruit, comme on veut. Le concept d’islamophobie a été forgé par les mollahs, en 1979, pour répondre aux attaques des féministes américaines, et ça a très, très bien marché. Ça consiste à interdire la parole, à saper le langage de l’intérieur pour empêcher les gens de vous critiquer.

Vous écrivez que si la démocratie doit arriver un jour dans les pays musulmans, ce sera à l’intérieur de l’islam.
— Oui, exactement comme chez nous, où elle s’est édifiée à partir du christianisme. Ce n’est pas contre l’islam que se fera la démocratie, c’est avec lui. Il faudra probablement une réinterprétation des textes, une relecture des sourates, des hadiths, de toute la tradition théologique. C’est un immense chantier qui est ouvert aujourd’hui aux réformateurs.

Y a-t-il des signes d’une telle entreprise actuellement ?
— En France, on trouve beaucoup d’intellectuels musulmans extrêmement brillants qui viennent du Maghreb. Ils sont minoritaires, mais enfin, ils ont commencé à faire un travail sur les textes qui est assez courageux. Dans tous les pays musulmans, il y a des hommes et des femmes qui veulent changer les choses.

On ne les entend pas beaucoup.
— Non, on entend surtout les femmes, parce qu’elles sont médiatisées. Mais ce sera aussi un travail de théologiens. Il faudra que ce soient les religieux eux-mêmes qui fassent le travail que les chrétiens ont fait, c’est-à-dire l’exégèse des textes, une interprétation qui aille vers la modernité et vers la laïcité. Rien n’empêche de trouver dans les textes une phrase ou un paragraphe qui permette de dissocier le pouvoir politique du pouvoir religieux.

La France peut nous inspirer. Elle envisage, par exemple, de se donner une charte de la laïcité.
— La France a mené contre le catholicisme une lutte qui a duré quatre siècles, avec une grande violence, avec des massacres de part et d’autre. La France s’est construite contre l’horreur des guerres civiles, des guerres religieuses. Ce combat a abouti à la séparation de l’Église et de l’État, en 1905, et je pense que c’est la meilleure chose que la France ait faite. Ce modèle a inspiré la Turquie. Je crois que la laïcité est tout de même préférable au multiculturalisme à l’anglo-saxonne, qui fait la part trop belle aux croyances religieuses, comme si elles étaient bonnes en soi. La laïcité, c’est à la fois la séparation des sphères — la sphère publique va à l’État, la sphère privée va à la religion — et la permission pour les différentes confessions de cohabiter pacifiquement, en se gardant d’intervenir dans le champ public. La laïcité est mise à mal par l’arrivée de l’islamisme, mais les Français ont plutôt bien réagi. La loi sur le voile — l’interdiction des signes religieux à l’école — est un succès. On nous avait prédit l’apocalypse, ça ne s’est pas produit. Les femmes musulmanes nous sont reconnaissantes d’avoir interdit le voile à l’école et dans les administrations. Il y a des litiges, mais la France les règle avec des accommodements raisonnables, des formules de compromis. Dans les cantines scolaires, on ne sert pas de porc aux élèves musulmans. Lors des fêtes religieuses, il y a des permissions de sortie, pour l’Aïd-el-Kébir, le ramadan ou Yom Kippour, pareillement pour le Nouvel An chinois.

Jusqu’où peut-on aller dans les accommodements ?
— Jusqu’au moment où ça devient intolérable et où on enfreint la loi. Par exemple, l’excision est interdite en France, donc les gens qui s’en rendent coupables sont punis. Il y a de plus en plus de jeunes musulmanes qui demandent des certificats de virginité dans les hôpitaux : ça, c’est un vrai problème. Certaines demandent qu’on répare leur hymen parce qu’elles veulent se marier. Ça aussi, c’est interdit par la loi. Enfin, tous les problèmes que vous avez ici, nous les avons aussi.

Mais vous ne suivez pas la même voie que nous.
— Non, en France, l’islam ne doit pas avoir de dérogations par rapport à la loi commune, pas plus que le judaïsme, le bouddhisme ou l’hindouisme. Nos meilleurs alliés dans ce domaine sont les musulmans eux-mêmes. On dit qu’ils sont cinq millions en France, mais ce n’est pas vrai. Il y en a cinq millions qui sont recensés, mais la plupart pratiquent leur religion de façon très épisodique. Comme il y a des chrétiens du dimanche, ce sont des musulmans du vendredi ; ils suivent un peu le ramadan, mais croient en Dieu de façon assez intermittente. Ils sont gagnés par l’espèce de scepticisme qui est la marque même de la société française. Cela n’est en rien comparable à l’ambiance qui règne aux États-Unis, où le président jure sur la Bible et où chacun appartient à une Église. La France est profondément irréligieuse. Rien à voir, non plus, avec l’Angleterre, dont le premier ministre est un bigot achevé. Sa femme, Cherie, a défendu une musulmane qui voulait porter le voile dans toutes les occasions. Mais les Anglais se rendent compte qu’ils sont en train de perdre la bataille de l’intégration. Leur communautarisme est un échec.

Vous écrivez que les idéologies ne meurent jamais, qu’elles renaissent sous une apparence nouvelle. N’y a-t-il pas quand même l’espoir d’un progrès ?
— C’est vrai que les vieilles idées ont une chance de renaissance : on trouve des partis royalistes en France, des partis néofascistes, des partis néostaliniens. Ces idées renaissent donc, mais elles s’exténuent petit à petit, elles se transforment en d’autres idées. Aujourd’hui, c’est plutôt l’écologie qui charrie avec elle toutes les idéologies apocalyptiques qui autrefois s’investissaient dans le marxisme ou dans l’anarchisme. On annonce la fin des temps, l’avènement du nouveau messie, du nouveau sauveur. Certains écologistes, au Canada, en Angleterre, aux États-Unis, disent qu’il vaut mieux éliminer la vermine humaine que de tuer la nature.

Mais vous ne faites pas partie des pessimistes, de ceux qui pensent que, de toute façon, ça va mal finir…
— L’humanité survivra. Je ne suis pas pessimiste, non, non ! Il y a, en France, toute une tendance de philosophes antiprogrès qui pensent qu’on est en décadence, que la société produit de plus en plus d’inculture et de bêtise. Mais moi, j’aime beaucoup cette société, je suis bien dans ce monde. Je ne vois pas au nom de quel passé idyllique on ferait la critique du temps présent. Les sociétés européenne et nord-américaine ont tout de même créé un mode de vie qui aurait fait rêver nos ancêtres. Si un homme du 19e siècle venait aujourd’hui, il verrait une manière de vivre qui dépasse mille fois toutes ses espérances. On est un peu perplexe devant notre époque, mais ça ne veut pas dire qu’on la condamne.

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