Le nouveau visage de la Suède

La Suède abrite l’une des plus importantes proportions d’immigrants en Europe de l’Ouest ! Un secret bien gardé…

« Salâm aleïkoum ! » Les prières du vendredi viennent à peine de se terminer à la mosquée de Rösengard et des centaines de fidèles se saluent dans la bonne humeur avant de se disperser lentement dans les rues du quartier. « Quand je suis arrivé à Malmö, en 1962, il n’y avait pas plus d’une dizaine de musulmans », dit Bejzat Becirov, directeur et fondateur de la mosquée, construite en 1984 — l’une des premières à avoir vu le jour en Scandinavie. Aujourd’hui, se réjouit l’homme d’affaires d’origine macédonienne, Malmö compte plus de 60 000 fidèles de Mahomet, soit le quart de la population de cette ville cosmopolite du sud de la Suède.

Ils viennent surtout d’Iran, d’Irak, du Liban et d’autres zones ravagées par la guerre. Attirés par les politiques généreuses de la Suède à l’égard des réfugiés, ils y affluent en masse depuis quelques années, transformant le visage du pays. Fait peu connu, sur les 9 millions de Suédois, 1,2 million sont nés à l’étranger — la proportion la plus élevée d’immigrants par rapport à la population dans toute l’Europe de l’Ouest — et le pays abrite aujourd’hui 400 000 musulmans. Un bond vertigineux pour cette société de culture protestante, encore souvent perçue à l’étranger comme homogène. Réputée pour son ouverture et sa tolérance, elle n’échappe pas aux vifs débats sur l’intégration des immigrants qui secouent de nombreux pays d’Occident.

« Le modèle suédois peut paraître génial quand on l’observe en surface et qu’on s’émerveille devant la générosité de l’État envers les immigrants. Mais quand on gratte un peu, on trouve une tout autre histoire », dit Zanyar Adami, rédacteur en chef du magazine Gringo.

Ce Kurde d’origine iranienne, âgé de 28 ans, a été élevé à Hässelby, en banlieue de Stockholm. Frustré par l’image négative des immigrants que la presse généraliste véhicule, selon lui, il a fondé Gringo pour « donner une voix aux centaines de milliers de gens qui vivent dans les ghettos et n’ont jamais vraiment eu la parole ».

Avec ses espaces aux allures de loft, où trône une table de ping-pong et où les collaborateurs, en tenue décontractée, se déplacent en patins à roues alignées, la rédaction du magazine fait penser aux locaux d’une entreprise de haute technologie de la Silicon Valley. Là s’arrêtent toutefois les comparaisons. Gringo niche au troisième étage d’un petit immeuble de Skärholmen, banlieue pauvre de Stockholm où s’élèvent de multiples tours d’habitation anonymes peuplées surtout d’immigrants.

Lancé en 2004, le magazine a connu un succès quasi instantané. Le populaire quotidien gratuit Metro lui a même ouvert ses pages — jusqu’à récemment, Gringo y publiait chaque mois un cahier entier. Zanyar Adami est lui-même devenu une star médiatique, et il est fréquemment invité à commenter l’actualité à la radio ou à la télé. Il multiplie également les conférences dans les entreprises, les écoles et les organismes publics.

Le jeune rédacteur en chef voudrait se servir de sa notoriété pour redéfinir la « suédicité ». Le Suédois d’aujourd’hui, martèle-t-il partout, n’est pas forcément un blond aux yeux bleus… Il souhaite aussi modifier la perception des Suédois au sujet de l’immigration. « Ils considèrent essentiellement l’accueil des immigrants comme une œuvre humanitaire, presque un acte de charité. Et se soucient peu du talent des nouveaux arrivants, de ce qu’ils peuvent apporter à la société. »

Les premières grandes vagues d’immigrants, dans les années 1970, s’étaient très bien intégrés à la société. Tirant avantage d’une pénurie de main-d’œuvre, ils avaient été nombreux à se dénicher un emploi dans les ateliers de Volvo, d’ABB et d’autres grandes entreprises. La réalité est plus sombre pour ceux d’aujourd’hui, le plus souvent des réfugiés. Beaucoup sont peu scolarisés et les autres éprouvent de la difficulté à faire reconnaître leurs diplômes et « compétences ». Le taux de chômage parmi eux est donc très élevé et la plupart trouvent l’apprentissage du suédois ardu. (La télé a pris l’habitude de sous-titrer les témoignages des immigrants qui s’expriment avec un accent étranger.)

Bon nombre de réfugiés vivent ainsi des prestations de l’État et restent en marge de la société. Les grandes villes comptent plusieurs ghettos, dont celui de Rösengard, quartier de Malmö peuplé à 95 % d’immigrants — en majorité musulmans —, où le taux de chômage dépasse 50 %.

« Rösengard est un foyer de ségrégation », reconnaît Bejzat Becirov, directeur de la mosquée et du centre islamique, au cœur du quartier. Il jure de tout faire pour inverser la tendance. « Le centre islamique, c’est un lieu d’intégration. » L’école primaire qui y est rattachée accueille 240 élèves de 19 nationalités, dont 80 % sont nés à l’extérieur du pays. « Ils se sentent à l’abri ici, dit la directrice, Ann-Louise Wallner. Ils peuvent conserver leur culture, mais ils doivent aussi faire un pas vers la société d’accueil. On organise des visites dans d’autres quartiers, pour qu’ils puissent rencontrer des petits Suédois — enfin, des Suédois d’ici, vous comprenez… On reçoit aussi tous les jours des classes de Suédois venus d’ailleurs dans la ville ou dans la région. »

Dans le pays, de nombreux penseurs, dont la sociologue Aje Carlbom, de l’Université de Malmö, craignent toutefois que de tels ghettos musulmans ne deviennent des terreaux fertiles pour les islamistes radicaux. « Notre tolérance nous aveugle », dit-elle. Le centre islamique a été trois fois la proie des flammes, de 2003 à 2005, et a été gravement endommagé lors du dernier incendie (non revendiqué), que certains attribuent à des islamistes insatisfaits des positions modérées de son directeur.

Même la directrice de l’école, Ann-Louise Wallner, admet que le modèle suédois en matière d’intégration des immigrants doit être revu. « On aurait intérêt à s’inspirer de ce que vous faites au Canada, dit-elle. J’ai le sentiment que les immigrants ne s’y sentent pas aussi à l’écart de la société. »

Elle n’est pas seule à se laisser séduire par le « modèle canadien ». Le magazine d’affaires publiques suédois Fokus et la grande chaîne de télévision publique TV4 ont tous deux dépêché des équipes à Toronto pour enquêter sur le sujet. L’ambassadeur du Canada en Suède, Lorenz Friedlaender, confirme l’intérêt grandissant des Suédois pour le « modèle canadien ». Maîtrisant le suédois, il est fréquemment appelé à témoigner devant des parlementaires, des commissions d’études et des organismes publics. « Il y a beaucoup d’atomes crochus entre la Suède et nous, dit-il. Nous ne sommes pas d’anciennes puissances coloniales, nous partageons les mêmes valeurs et on peut même ajouter un élément de folklore : notre passion pour le hockey. »

Le gouvernement suédois envisage d’ailleurs de déposer une politique d’immigration inspirée de celle du Canada, et le ministre responsable de ce dossier prévoit effectuer une visite à Ottawa et Toronto cet automne.

Zanyar Adami espère que cette politique modifiera la perception des Suédois à l’endroit des immigrants. « C’est crucial si on veut éviter que la ségrégation continue sur le marché du travail, dit le rédacteur en chef de Gringo. Une société multiculturelle est-elle une bonne ou une mauvaise chose ? Les immigrants sont-ils une source de valeurs ou de problèmes ? Tout découle de la réponse à ces questions. »

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