Le passé atypique de Julian Assange

Le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, pourrait sans aucun doute réclamer le titre d’« homme de l’année ». Mystérieux personnage qu’on pourrait croire tout droit sorti d’un roman de Stieg Larsson, il a réussi l’exploit de faire trembler le Pentagone et la CIA en divulguant, en juillet dernier, des milliers de documents secrets sur la guerre en Afghanistan.

Le passé atypique de Julian Assange
Photo : Kirsty Wigglesworth / AP/ PC

Dangereux cyberterroriste pour les uns, héros et justicier indispensable à la démocratie pour les autres, Julian Assange a été arrêté le 7 décembre dernier, relativement à des accusations de viol en Suède. Libéré le 16 décembre en attente de son procès, l’Australien de 39 ans persiste et signe. Le fondateur de WikiLeaks promet en effet d’autres divulgations juteuses, notamment sur Israël.

Julian Assange avait eu des démêlés avec la justice bien avant son arrestation récente. En 1990, alors qu’il n’avait pas tout à fait 20 ans, il avait réussi à infiltrer, depuis Melbourne, les ordinateurs de la compagnie de téléphone canadienne Nortel. Dès l’âge de 16 ans, il s’adonnait au « hacking ».

Julian Assange a eu une enfance pour le moins atypique et instable.

Né à Townsville, une petite ville du nord-est de l’État de Queensland, en Australie, il a notamment vécu à l’Île Magnétique, ainsi nommée par le célèbre capitaine James Cook, en 1770, quand sa boussole s’affola à l’approche.

Assange a passé son enfance sur la route. Il accompagnait sa mère, Christine, qui possédait une petite compagnie de théâtre itinérante. Avant l’âge de 15 ans, l’enfant avait déménagé des dizaines de fois et fréquenté 37 écoles différentes. Ses parents se sont séparés peu après sa naissance et il avait deux ans quand sa mère s’est mariée à Brett Assange, un homme de théâtre.

Le journal Townsville Bulletin rapportait en juillet dernier que des amis d’école décrivent la famille de Julian Assange comme « très marginale, voire hippie », ajoutant qu’il était « toujours excitant de se rendre dans cette famille, car plein de choses s’y déroulaient ».

Les mêmes sources rappellent que « parfois Julian allait à l’école, parfois pas, mais il en apprenait beaucoup par lui-même sur une variété de sujets, par ses lectures, et il avait une passion pour les ordinateurs ».

Pendant ce temps, sa mère et son beau-père sillonnaient les routes d’Australie pour y présenter leurs pièces de théâtre. Elle veillait aux décors, lui à la mise en scène.

Le petit Julian avait 9 ans quand le couple a divorcé. Sa mère a alors vécu avec un musicien membre d’un groupe « New Age », un homme qu’Assange décrira plus tard comme « un manipulateur et violent psychopathe ».

Quelques années plus tard, Julian et sa mère ont fui cet homme et ont traversé l’Australie sous de fausses identités, afin d’éviter d’être retracés par cet ex-conjoint violent. Au terme de cette cavale, ils se sont établis dans le petit village rural de Emerald, près de Melbourne.

Julian Assange n’avait que 17 ans quand il a épousé sa copine, « une fille intelligente mais très introvertie et émotionnellement perturbée », dira-t-il plus tard. Il l’avait connue par l’entremise d’amis communs.

Un an plus tard, le couple a eu un fils, Daniel.

C’est à Emerald que Julian Assange a entrepris sa carrière de « hacker ». À 16 ans, il s’amuse déjà, à partir du modeste ordinateur Commodore 64 de sa mère, à s’immiscer dans les systèmes informatiques les mieux protégés. Il adopte le pseudonyme de Mendax – une référence au splendide mendax («le menteur glorieux» du poète Horace –  et fait partie d’«International Subversives, un trio de pirates informatiques qui multiplie les intrusions et cyberattaques dans les réseaux du complexe militaro-industriel américain et dans les réseaux de compagnies privées, comme Nortel.

Le groupe de Mendax a particulièrement ciblé la compagnie de téléphone Nortel, l’une des principales au monde, établie aussi en Australie. Les pirates se sont introduits très fréquemment dans les ordinateurs de Nortel. Entre autres coups d’éclat, Julian Assange et ses amis ont utilisé un logiciel qui détecte les mots de passe et ont pu avoir accès à des milliers d’ordinateurs, partout sur la planète. Mendax et ses partenaires se considéraient avant tout comme des « explorateurs » et non comme des espions. Ils auraient même eu l’audace de laisser un jour le message suivant aux informaticiens de Nortel: « Nous nous sommes bien amusés dans votre système. Nous n’avons rien endommagé et nous nous sommes même permis d’améliorer deux ou trois choses. S’il vous plaît, ne téléphonez pas à la police… »

Ils rêvaient en couleur. En mai 1995, Assange et ses amis ont été arrêtés et ont dû faire face à 63 accusations, dont 31 pour Mendax.

Julian Assange s’en est relativement bien tiré. Après avoir plaidé coupable aux 31 chefs d’accusation, le 5 décembre 1996, il a écopé d’une amende de 2 300 $, assortie d’une probation de trois ans. C’est sur le plan psychologique que les conséquences de son arrestation ont été plus dévastatrices. Dans les mois qui ont suivi, Assange est devenu paranoïaque et faisait des cauchemars dans lesquels des policiers venaient l’arrêter.

Il a connu, parallèlement, des déboires dans sa vie personnelle. Sa conjointe l’a quitté, emportant avec elle leur enfant. Dans l’attente de son procès dans l’affaire Nortel, il a été hospitalisé pour une dépression.

Peu après, il entreprend une longue bataille avec le gouvernement australien afin de rapatrier son fils. Les procédures s’étireront et Assange comparaîtra plus de 40 fois devant une instance gouvernementale avant d’en arriver à une entente, en 1999. Il gardera de cette expérience une haine farouche contre les gouvernements, les États et les institutions.

Un portrait paru dans The New Yorker révélait que Julian Assange était un grand lecteur et un grand admirateur des œuvres de Soljenitsyne et Kafka. Il croit que «la vérité, la créativité, l’amour et la compassion sont corrompues par les hiérarchies institutionnelles».

En 1999 toujours, Assange lance un site web qui deviendra plus tard WikiLeaks. Dix ans plus tard, cet enfant de la balle deviendra le mouton noir du Pentagone et fera trembler la planète par ses révélations.  L’homme, quant à lui, prétend avoir créé une nouvelle forme « scientifique ».

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