Le péril blanc

Les mouvements néonazis se multiplient en Russie, et les actes de violence contre les minorités ethniques et religieuses sont de plus en plus fréquents. Sous le regard parfois indifférent des policiers…

Photo: Kate Brooks

Heehus montre du doigt un bout de rue, sous la fenêtre de son studio. « Ça s’est passé juste là, à quelques mètres de chez moi. » L’artiste, connu comme le père de la bande dessinée russe, porte la main à sa tête, où l’on remarque des points de suture. « C’était en juillet, en plein après-midi, il pleuvait », raconte-t-il dans un anglais impeccable. « Je venais de quitter le métro quand un homme m’a entraîné sur le côté. Il ressemblait davantage à un Témoin de Jéhovah qu’à un skinhead. J’ai pensé qu’il voulait me vendre la Bible ou un truc du genre. Puis, soudain, il m’a fixé droit dans les yeux et m’a dit très froidement : “Nous sommes des fascistes et nous voulons te tuer.” »

Quelques secondes plus tard, Heehus gisait par terre, le crâne en sang, tandis que son agresseur prenait la fuite. « J’ai crié : “Police ! Police !”, mais personne n’est venu », relate-t-il. Il a finalement été soigné dans une clinique de quartier. Heehus ignore l’identité de son assaillant, mais il suppose que c’était un adepte d’un mouvement néonazi. « Il m’a sans doute frappé parce qu’il m’a vu à la télévision ou parce que je suis juif, même si je ne porte pas la kippa et que je me considère comme bouddhiste ! dit-il avec ironie. Ou, simplement, parce que j’ai l’air différent. Les Russes n’aiment pas la différence. »

Raciste, la Russie, cette contrée qui rassemble plus de 100 ethnies et peuples divers ? La conclusion est hâtive, mais certains chiffres sont inquiétants. Selon SOVA, ONG spécialiste de la xénophobie dans la Fédération de Russie, le nombre de victimes de violence raciale augmente chaque année, particulièrement à Moscou. De janvier à juillet 2008 seulement, plus de 170 agressions auraient été enregistrées, faisant 70 morts et 200 blessés, une hausse considérable par rapport à 2007 (55 morts et 200 blessés pour toute l’année). Des données d’autant plus préoccupantes qu’elles seraient bien en deçà de la réalité. « Il n’y a aucune statistique officielle, dit Alexander Verkhovsky, responsable de SOVA. Une agression a lieu chaque jour, mais beaucoup d’entre elles ne sont pas répertoriées. Comme les victimes sont souvent des travailleurs étrangers en situation irrégulière, elles ont peur et se taisent. »

À l’instar des homosexuels, des Tsiganes et des Juifs, les plus touchés, poursuit-il, sont les ressortissants des pays du Caucase faisant partie de la Fédération de Russie (Daguestanais, Ingouches, Tchétchènes, etc.) et les réfugiés des anciennes républiques aujourd’hui indépendantes (Ouzbékistan, Kirghizistan, Tadjikistan, Azerbaïdjan). Ces réfugiés constituent le gros de la main-d’œuvre bon marché en Russie. Sans compter les Africains, facilement repérables au sein d’une société presque exclusivement « blonde aux yeux bleus ». Bref, « tout ce qui n’est pas russki [russe slave] », conclut Verkhovsky.

Beaucoup de ces « étrangers », comme les appellent les Russes, ont immigré en Russie dans les années 1990, après la chute du communisme. Fuyant la guerre civile ou les difficultés économiques, ils ont afflué dans les grandes villes, telles que Moscou ou Saint-Pétersbourg, afin de trouver du travail. Impossible de déterminer leur nombre avec précision, mais il suffit d’aller faire un tour dans un des marchés populaires de Moscou pour comprendre l’ampleur du phénomène. Au grand bazar de Tcherkizovski, au nord-est de la capitale, les « Blancs » se font rares. Dans certaines allées qui exhalent des arômes de grillades et d’épices, où les livreurs poussent leurs charrettes surchargées, on se croirait à Bakou, en Azerbaïdjan, ou à Douchanbé, au Tadjikistan. Du côté des étals chinois, on ne parle pas un mot de russe, sauf niet (« non ») ! Des agents de sécurité de l’État patrouillent en permanence au marché de Tcherkizovski : il y a deux ans, un attentat à la bombe perpétré par des néonazis a fait 14 morts et 30 blessés.

Autre secteur de prédilection des groupes xénophobes : le campus de l’Université de l’Amitié entre les peuples, au sud-ouest de Moscou. Ce complexe, fondé dans les années 1960 pour promouvoir l’utopie communiste de « liberté et d’égalité » auprès des pays du tiers-monde, attire chaque année plus de 23 000 étudiants, dont 20 % d’étrangers. Depuis la vague d’incendies criminels survenus dans les dortoirs, en 2004, qui ont causé la mort de dizaines d’étudiants, la sécurité a été renforcée. Mais la peur continue de régner sur le campus. Nombreux sont les étudiants qui refusent de parler aux journalistes.

« Plusieurs de mes amis ont été agressés ; j’ai moi-même reçu un coup de poing au visage », raconte en français un étudiant en droit de la Côte d’Ivoire. « Dans la rue, on nous lance souvent : “Retourne chez toi, sale nègre !” » En cinq ans, cet Africain, qui refuse de dévoiler son nom, n’a pas réussi à se lier d’amitié avec un seul Russe. « Les Russes refusent de nous parler », dit-il en jetant un regard affligé aux Noirs assis sur un banc, à l’extérieur, à l’écart des Blancs. « Et le plus grave, ajoute-t-il, c’est que les assaillants courent toujours… »

D’après le Bureau moscovite des droits de l’homme (BMDH), organisme indépendant, la majorité des infractions racistes seraient perpétrées par des skinheads. Plus de 150 groupes extrémistes, dits « néonazis », séviraient en Russie, et nombre d’entre eux seraient enregistrés officiellement. Ils compteraient plus de 5 000 membres, mais, selon le BMDH, près de 70 000 personnes seraient impliquées dans des actes de violence. Jeunes pour la plupart — de 18 à 25 ans —, ils sont issus des milieux les plus défavorisés. Une classe sociale qui a mal vécu la transition brutale entre le communisme austère et le capitalisme débridé. Ces laissés-pour-compte cherchent « l’ennemi » responsable de leur misère. Et c’est l’étranger qui est montré du doigt. Leur objectif : purifier la Russie des tchiornye, c’est-à-dire de tout ce qui n’est pas slave.

Fin d’après-midi, au parc Kolomenskoïe, près de Moscou. Rendez-vous avec Dimitri Diomouchkine, fondateur de l’Union slave (traduction de Slavianski Soyz, soit « SS »), l’un des groupes les plus actifs et les plus dangereux actuellement en Russie. Cheveux blonds rasés, regard fuyant, il est accompagné de deux gaillards vêtus d’un pantalon militaire. Sous la manche de son t-shirt noir, on distingue une svastika (croix gammée) et un poignard tatoués sur son bras droit. « L’identité, la culture et les valeurs russes sont aujourd’hui menacées par les étrangers », affirme ce diplômé en économie, grand admirateur de Hitler. Il s’insurge contre la politique d’ouverture à l’immigration du gouvernement Poutine. « Nous refusons que la Russie devienne comme la France, envahie par les Maghrébins, ou comme l’Allemagne, par les Turcs. »

Interrogé sur la façon dont son organisation s’y prend pour véhiculer ses convictions, Diomouchkine esquisse un sourire narquois. « Tous les moyens sont bons. Les manifestations, les publications, Internet, la musique. Nous avons même notre propre groupe rock ! » dit-il en terminant sa canette de kvas, une boisson nationale légèrement alcoolisée, au goût de root beer. « Aujourd’hui, nous sommes des exemples pour les mouvements ultranationalistes allemands. Nous sommes très efficaces. » Et la violence ? « Si elle s’impose, pourquoi pas ? C’est une forme d’agitation publique, non ? » répond-il en jetant un coup d’œil complice à ses confrères. « Mais de façon générale, nous sommes contre. » L’un d’entre eux a-t-il déjà été incriminé ? « Aucune juridiction n’a jamais pu prouver que nous étions coupables », conclut-il, l’air confiant.

Si les fameux « crânes rasés » ont la main heureuse au pays d’Ivan le Terrible, c’est surtout grâce à l’indulgence des services de sécurité. « La plupart des policiers partagent l’idéologie de ces jeunes nationalistes, même s’ils n’approuvent pas nécessairement leurs actes, confie Alexander Verkhovsky, de l’ONG SOVA. Il est aussi plus compliqué d’enquêter sur des groupes extrémistes que d’arrêter n’importe quel voyou dans la rue », ajoute-t-il. Beaucoup de jeunes délinquants auraient ainsi été condamnés pour des crimes qu’ils n’auraient pas commis, et seulement de 5 % à 10 % des véritables agresseurs purgeraient des peines de prison, la plupart pour « vandalisme »…

Selon les rapports d’Amnistie internationale à Moscou, la police serait aussi responsable de maltraitance et d’agressions de détenus issus des minorités ethniques, dans les centres carcéraux. En particulier, de détenus qui viennent des régions du Caucase…

Les groupes néonazis bénéficient également du soutien d’une bonne partie de la population. Selon un sondage effectué récemment par le VTSIOM, le centre national russe d’étude de l’opinion publique, proche des milieux dirigeants, plus de 55 % des répondants souhaitent limiter l’afflux de travailleurs étrangers. Beaucoup estiment que ces immigrants « volent » le travail des Russes en cassant les prix. « Les jeunes radicaux sentent donc qu’ils expriment le sentiment de la majorité de la population », admet Alexander Verkhovsky. Étonnant, quand on pense que Pouchkine, le célèbre poète et dramaturge idolâtré en Russie, avait la peau mate et descendait d’un Africain !

L’État ne semble pas s’inquiéter outre mesure de la montée de la xénophobie. Le Bureau moscovite des droits de l’homme a recensé plus de 100 journaux et sept maisons d’édition qui se spécialisent dans des textes à caractère raciste, sans que le pouvoir intervienne. Selon Zoya Svetova, journaliste au quotidien indépendant Novie Izvestia, la complaisance des autorités procède d’un habile jeu politique. « Tous ces mouvements ultranationalistes ont été créés par le FSB [Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, successeur de l’ancien KGB] dans les années 1990, afin de laisser planer une menace intérieure et d’inciter la population à voter pour Vladimir Poutine », avance cette femme d’une quarantaine d’années en sirotant son thé sur la place Pouchkine. « Poutine s’est clairement prononcé contre le fascisme et l’intolérance, mais une partie de l’État continue de soutenir et de financer ces mouvements extrémistes. »

Un soir, Diomouchkine, de l’Union slave, nous conduit au club d’athlétisme Garmonia (« Harmonie »), au premier étage d’un bâtiment en briques. Là, dans les pièces encombrées d’appareils de musculation, s’entraînent quelques membres de son groupe, dont Uri, un mastodonte au torse entièrement tatoué. Pendant que ce dernier soulève des haltères de 150 kilos, Diomouchkine nous montre avec quelle dextérité il manie le couteau qu’il porte toujours sur lui. Puis, l’un des hommes sort une caméra vidéo. Uri se met en position, une cagoule sur la tête, le bras droit tendu vers l’avant, et déclare solennellement : « Il y a trop d’immigrants à Moscou et la ville perd son caractère national. Mais les plus dangereux sont les Caucasiens [musulmans], parce qu’ils détestent les Russes. »
Chaque vendredi, à la célèbre mosquée tatare de Moscou, construite en 1914 au cœur de la ville, des centaines de fidèles se rassemblent pour la prière. Faute de place à l’intérieur, ils étendent leurs tapis dans la cour. La foule est bigarrée (Pakistanais, Turcs, Africains, Arabes…), mais on y trouve surtout des Tatars russes (des musulmans d’origine turque) et des Caucasiens.

Sur les 13 millions d’habitants de Moscou, plus d’un million sont musulmans. La Fédération de Russie en compte de 12 à 15 millions, dont beaucoup vivent dans l’une des huit républiques musulmanes. Et leur nombre ne cesse d’augmenter. Ce que les extrémistes, tels Dimitri Diomouchkine, ressentent comme une menace. « Si la situation persiste, la Russie va devenir un pays musulman dans les 20 ou 30 prochaines années ! » dit-il.

Dans le petit café de la mosquée, rares sont les croyants qui n’ont pas connu la « discrimination systématique ». « Nous sommes constamment harcelés par les policiers dans le métro, lance un Daguestanais. Ils nous demandent nos papiers et il faut leur donner de l’argent pour qu’ils nous laissent partir », ajoute un Ingouche. C’est connu : les immigrants interpellés doivent parfois payer des pots-de-vin allant jusqu’à 1 000 roubles (45 dollars) pour être relâchés. « On ne sait jamais ce qui va nous arriver quand on sort dans la rue », conclut un autre. Récemment, une jeune Ouzbek voilée s’est fait agresser à la sortie de la mosquée par des skinheads. Gravement atteinte à la tête, elle a passé deux semaines à l’hôpital.

Parmi les Caucasiens, les Tchétchènes sont les premiers à souffrir de l’attitude xénophobe russe. Si leur situation s’est légèrement améliorée depuis la fin de la deuxième guerre en Tchétchénie, en 2005, ils sont toujours considérés comme des « terroristes potentiels » aux yeux des autorités russes. Dans la capitale, les services de police de quartier effectuent régulièrement des rafles dans les immeubles pour vérifier si des Tchétchènes y habitent et si leurs papiers sont en règle. « Je ne dis jamais que je suis tchétchène, je dis que je suis du Daguestan », avoue Koulsoum, une réfugiée qui vit dans une seule pièce avec ses sœurs et leurs huit enfants. Le maigre salaire qu’elle gagne en travaillant au noir à la mosquée centrale lui permet à peine de payer le loyer, qui est de 11 500 roubles (environ 500 dollars) par mois. « Je préférerais rentrer à Grozny, mais j’ai peur d’y mourir de faim. Il n’y a pas de travail là-bas », dit-elle.

Des mesures gouvernementales ont été adoptées ces deux dernières années pour tenter d’améliorer la condition et l’image des immigrés en Russie. Gavar Jurayeva, directrice de la fondation Tadjikistan, une ONG qui vient en aide aux réfugiés des pays d’Asie centrale, demeure plutôt optimiste. « Il y a une véritable révolution dans les lois concernant l’immigration depuis janvier 2007 », dit-elle, tout en s’activant dans son petit bureau du huitième étage d’un centre commercial délabré. « Le nouvel arrivant peut recevoir son permis de séjour plus rapidement [en moins de 10 jours], et les entreprises doivent désormais payer une amende allant de 5 000 à 800 000 roubles [de 215 à 34 800 dollars environ] pour chaque employé travaillant de façon illégale, ce qui encourage la régularisation de la situation des étrangers. Certains Tadjiks auraient même réussi à acquérir des appartements habituellement réservés aux Russes à Moscou, et d’autres auraient obtenu des postes dans des hôpitaux. »

De son côté, le Bureau moscovite des droits de l’homme constate une intensification de la lutte des forces de l’ordre contre le racisme. De janvier à mai 2008, une centaine de personnes auraient été condamnées pour des infractions à caractère raciste, même si les verdicts sont souvent jugés trop complaisants. Toutefois, cet organisme déplore que le ministère des Nationalités ait été supprimé et qu’un programme fédéral d’éducation à la tolérance et de lutte contre l’extrémisme dans les écoles ait été abandonné.

En dépit des quelques progrès enregistrés, la presse locale ne semble pas accorder une place prioritaire à ce phénomène alarmant. Les médias (surtout les chaînes de télévision) évoquent rarement les cas de violence xénophobe, sauf lorsqu’ils sont sensationnels, comme le meurtre d’une fillette tadjike de neuf ans poignardée à Saint-Pétersbourg en 2004 ou la décapitation d’un ouvrier tadjik et d’un Daguestanais en août 2007, dont la vidéo diffusée dans Internet avait causé un véritable scandale.

« Il faut informer davantage le public, dénoncer ces actes barbares », dit Heehus en montrant son blogue, où apparaît une photo de lui, prise juste après son agression. « J’ai reçu plus de 200 commentaires de militants néonazis à la suite de cet incident. L’un d’eux a écrit : “Nous finirons le travail un jour, on te tuera !” » Mais Heehus n’a pas froid aux yeux. « On doit leur faire face, c’est la seule solution », dit-il avec conviction. Une position qu’ont aussi adoptée les créateurs du blogue Nazi Watch, qui traquent les militants néonazis et diffusent leur identité sur la Toile.

À la faveur des récents événements survenus en Géorgie et du possible retour d’une « guerre froide » entre la Russie et les États-Unis, le sentiment nationaliste risque de s’accentuer en Russie dans les prochains mois. Le 9 août dernier, au cours des premiers jours du conflit russo-géorgien, une centaine de militants du mouvement nationaliste Jeune Russie étaient rassemblés sur la place Pouchkine afin d’encourager les chars russes à s’emparer de la capitale géorgienne, Tbilissi. Ils réclamaient également la libération de Radovan Karad‑ic, l’ancien chef politique serbe de Bosnie, accusé par le Tribunal pénal international de La Haye du meurtre de plus de 8 000 musulmans bosniaques à Srebrenica, en juillet 1995.

Alarmées par la situation, de nombreuses associations des droits de l’homme ont récemment lancé un appel aux autorités russes pour qu’elles sévissent davantage contre le fléau de la violence raciale. En attendant, les tchiornye continuent d’en payer le prix…