Timor-Leste : Le petit pays qui veut devenir grand

Vingt ans après un référendum sur son indépendance, le Timor-Leste veut bâtir son avenir sur deux industries aux antipodes : le tourisme et le pétrole. Réussira-t-il son pari sans saccager sa richesse première, une barrière de corail et des beautés naturelles à faire rêver ?

Photo : Aleksander Perski

La plage de sable blanc qui s’étend sur plusieurs kilomètres le long d’une mer turquoise est habituellement déserte. Il n’y a pas une seule construction en bordure de la route cahoteuse qui la sépare de la chaîne de collines couvertes de végétation tropicale. Même si Dili, la capitale de 200 000 habitants du Timor-Leste, n’est qu’à cinq kilomètres.

Mais en ce dimanche midi, une immense tente blanche a été montée sur le sable et des dizaines de VUS convergent vers un stationnement improvisé. Tout un gratin est attendu pour le 60e anniversaire de l’un des plus importants investisseurs du pays, Tony Jape. Son entreprise a notamment construit, il y a huit ans, le seul centre commercial digne de ce nom de tout le Timor-Leste. Buffet somptueux, musique disco et divertissements aquatiques ont pour but de faire plaisir à l’homme d’affaires, mais aussi de souligner que dans peu de temps celui-ci commencera la construction, en bordure de la plage, d’un complexe hôtelier de plus de 150 chambres. Le premier du genre dans ce petit pays de 1,3 million d’habitants, pourtant riche de plages désertes, de forêts tropicales, de plantations de café, de montagnes et, surtout, d’une barrière de corail à faire rêver !

L’investisseur Tony Jape, accompagné de son épouse. Photo : Aleksander Perski

« L’agrandissement de l’aéroport, la stabilisation des prix du transport aérien et l’amélioration des routes sont absolument nécessaires pour que ce chantier démarre », dit Tony Jape, avant de m’inviter à goûter à l’un des plats de dim sums dont regorge le buffet. Il sait de quoi il parle. Les quelques kilomètres qui séparent le terrain du futur hôtel du centre de la capitale nécessitent un 4 x 4 et une demi-heure de patience absolue.

Il n’y a pas que les routes qui sont cahoteuses ici. Dix-sept ans après avoir acquis son indépendance de l’Indonésie, cette ancienne colonie portugaise, située entre l’île indonésienne de Bali et l’Australie, cherche le chemin de la prospérité. Elle a beau être au premier rang des États de l’Asie du Sud-Est en matière de démocratie, selon le magazine The Economist, 4 Timorais sur 10 vivent en dessous du seuil de pauvreté, malgré un taux de chômage autour de 11 %.

Mais le Timor-Leste a un plan pour stimuler enfin l’économie et fournir de l’emploi aux jeunes, qui forment 70 % de la population et qui sont particulièrement touchés par le chômage. Résultat d’une grande consultation citoyenne, ce plan s’étale jusqu’en 2030. Le développement du tourisme en fait partie. D’ici 10 ans, on envisage de faire passer le nombre de touristes annuels de 25 000 à 200 000. Si tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut d’abord investir dans les infrastructures et les transports, les avis divergent quant au type de développement touristique souhaitable.

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Sur les plages de sable fin de l’île d’Atauro, à une heure de bateau de la capitale, il n’y a que des enfants des villages côtiers qui jouent et des femmes qui cueillent des algues à marée basse. En ce début janvier, sous un soleil éclatant, à 30 °C, les touristes sont rares, car les lieux d’hébergement se comptent sur les doigts d’une main. Par exemple, il n’y a qu’un seul centre de plongée sur l’île de 10 000 habitants, un petit hôtel-école d’à peine six maisonnettes qui, d’avril à décembre, fait le plein de plongeurs venus principalement d’Australie et d’Europe.

Photo : Aleksander Perski

Pourtant, ici, la barrière de corail commence à quelques dizaines de mètres seulement des côtes. Des chercheurs de l’organisation Conservation International y ont dénombré, il y a deux ans, une moyenne de 253 espèces de poissons, un record mondial ! « C’est la plus belle barrière de corail que j’aie vue au monde ! » s’exclame le propriétaire du centre de plongée, Volker Katzung, un Allemand qui a roulé sa bosse sur tous les continents, et qui est épaulé par sa jeune compagne originaire du Congo, instructrice de plongée.

La soixantaine avancée mais sportive, Katzung est soulagé. Les autorités ont décidé de faire d’Atauro un parc national. « Pas mal mieux que la zone économique spéciale que privilégiaient quelques hommes d’affaires proches du pouvoir. » Le gouvernement a ainsi jonglé avec l’idée d’installer à Atauro plusieurs hôtels cinq étoiles, des héliports et une dizaine de jetées pour accueillir les touristes. La barrière de corail aurait certainement souffert de cet afflux, selon lui, comme ce fut le cas à Bali et en Australie.

Le projet est toutefois tombé à l’eau après les élections de 2018. « Nous ne voulons pas devenir une seconde Bali », m’a assuré José Quintas, directeur national du tourisme. « Nous ne cherchons pas le nombre, mais plutôt un tourisme durable, qui met l’accent sur notre culture et notre histoire. »

Les pêcheurs aussi semblent soulagés. Depuis deux ans, ils ont pris les devants pour protéger la barrière de corail et les poissons, leur principale ressource, déjà menacée par la surpêche généralisée en Asie du Sud-Est. Appliquant comme cadre légal la loi traditionnelle appelée Tara Bandu — méthode ancestrale de gestion des ressources renouvelables, interdite sous l’occupation indonésienne, légalisée depuis l’indépendance —, ils ont établi 12 zones où la pêche est limitée ou interdite, pour un certain temps du moins.

Quand on demande au président du village de Beloi, sur la côte sud d’Atauro, si la collectivité ne profiterait pas d’un tourisme plus organisé et plus nombreux, Thomas Elves répond : « Nous ne voulons pas être envahis. »

Trudiann Dale, directrice de Conservation International au Timor-Leste, n’est pas surprise. « Les gens ont un besoin urgent de revenus et ne sont pas contre les touristes, mais ils n’ont pas envie de revêtir un uniforme et d’aller travailler dans un hôtel. »

Elle se réjouit du futur parc national à Atauro, mais s’inquiète des grands projets hôteliers autour de la capitale, bien que les gouvernements successifs aient établi plusieurs zones protégées et prêchent officiellement l’écotourisme. « Les autorités font la promotion de projets d’hôtels dans certains cas même dans des zones protégées. Il nous faut déployer d’énormes efforts d’éducation auprès des membres du gouvernement. »

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C’est un pays exsangue qui, le 20 mai 2002, a vu son drapeau hissé pour la première fois sur le mât devant le Palais du gouvernement. L’ancienne colonie portugaise a déclaré son indépendance dès 1975, avec l’accord de Lisbonne, mais le nouveau pays (appelé alors Timor oriental) n’a tenu que neuf jours. L’Indonésie voisine, avec la bénédiction des États-Unis, l’a envahi et occupé illégalement, sous prétexte de lutte contre le communisme. La guérilla indépendantiste, dissimulée dans les montagnes et largement appuyée par la population, a résisté. On estime que 200 000 personnes ont péri dans cette guerre larvée, le tiers de la population de l’époque.

Le 30 août 1999, après deux décennies et demie de résistance et d’efforts diplomatiques, les Timorais ont arraché à l’Indonésie et à la communauté internationale la tenue d’un référendum sur leur souveraineté, sous le patronat des Nations unies. Ils ont voté pour l’indépendance dans une proportion de 78,5 %. Ils n’étaient pas au bout de leurs peines. Une explosion de violence a suivi le vote, orchestrée par les milices pro-indonésiennes. En quelques semaines, elle s’est soldée par 1 500 morts, 250 000 réfugiés et la destruction de 70 % des immeubles. Seule l’intervention d’une force internationale, dont le Canada faisait partie, a permis de mettre fin au carnage.

« Maintenant, nous sommes libres et c’est le plus important. »

À 82 ans, le père salésien Eligio Locatelli, fondateur du collège Don Bosco, près de Baucau, la deuxième ville du pays, me reçoit dans le même réfectoire qu’il y a 29 ans, lorsque je l’avais rencontré avec une équipe de Télé-Québec dans le cadre d’un reportage qui portait, officiellement, sur l’aide canadienne, mais officieusement sur l’occupation et la résistance. Un séjour difficile pendant lequel nous étions constamment épiés par les autorités. Nous avions tout de même réussi à filmer, clandestinement, des membres de la résistance et du réseau de soutien, étroitement lié à l’Église catholique, pilier de la société timoraise. Près de 95 % de la population du Timor-Leste est catholique.

À l’époque, sans cesse arrêtés par les barrages de l’armée indonésienne, nous avions mis sept heures pour parcourir les 130 km entre la capitale et Don Bosco. Aujourd’hui, il nous en a tout de même fallu six. La route, un des axes les plus importants du pays, est en construction sur toute la longueur, œuvre d’une société chinoise qui a gagné l’appel d’offres.

« Oui, l’état des routes est encore lamentable, les ressources humaines n’ont pas le niveau suffisant, et bien que tous les contrats d’infrastructures soient donnés par appels d’offres, il y a tout de même de la corruption. Mais l’essentiel, c’est que nous avons notre pays », se réjouit le père Locatelli.

Cette fierté est un leitmotiv dans toutes les conversations. Les souffrances, les morts, les années d’oppression et d’attente n’ont pas été vains. Les Timorais ont obtenu un pays. Et ils sont prêts à serrer les dents encore un peu.

« C’est fantastique, ce que les Timorais ont réussi à faire en 17 ans. J’ai toujours admiré leur courage », dit Kirsty Sword-Gusmão, Australienne d’origine, Timoraise d’adoption et ex-première dame du pays.

Depuis l’indépendance, trois présidents et plusieurs premiers ministres se sont succédé sans heurts. « Cinq partis sont présents au Parlement et, surtout, les femmes constituent 37 % des élus. C’est mieux qu’en Australie », s’exclame l’ex-première dame. Elle reconnaît que la violence contre les femmes, endémique, la malnutrition et le piètre niveau d’éducation sont autant de problèmes graves, qui entravent le développement.

Photo : Aleksander Perski

L’analphabétisme a beau avoir reculé de façon considérable, il touche encore 30 % de la population. « Et 70 % des enfants ne sont pas capables de lire à la fin de la première année », déplore Kirsty Sword-Gusmão. Elle attribue cet insuccès au fait que l’État a adopté le portugais, peu parlé à la maison, comme langue d’enseignement, et non le tétum vernaculaire, l’autre langue officielle. Nommée « ambassadrice de bonne volonté pour l’enseignement au Timor-Leste » par le successeur de son mari à la tête du pays, elle estime que l’argent consacré à l’éducation et à la santé (15 % du budget) n’est pas suffisant. Mais elle compte beaucoup sur les futurs revenus de pétrole et du gaz pour « revamper » les crédits.

Justement, son ex-mari, Xanana Gusmão, premier président du Timor-Leste (de 2002 à 2007, puis premier ministre jusqu’en 2015), héros de l’indépendance, se consacre maintenant à un secteur de l’économie essentiel pour son pays : le pétrole et le gaz. Le parti dont il est président, le Congrès national pour la reconstruction du Timor-Leste, a gagné les élections en mai 2018, mais Gusmão a préféré le poste de conseiller spécial en matière énergétique à celui de premier ministre. Déjà, sous sa houlette, en mars 2018, après des années d’âpres disputes, le Timor-Leste a signé un traité territorial avec l’Australie voisine, sous l’égide de l’ONU.

Xanana Gusmão. Photo : Aleksander Perski

La frontière maritime donne maintenant au Timor-Leste un accès presque exclusif à un gisement au large des côtes, évalué à plus de 200 millions de barils de brut et 140 milliards de mètres cubes de gaz. Le pactole ! Rien que le pétrole vaudrait plus de 15 milliards de dollars américains, soit 15 fois le budget annuel du pays !

« Cet accord est fondamental. Nous nous sommes battus pendant 24 ans pour l’indépendance, mais sans l’autorité sur nos eaux, nous n’avions pas de souveraineté véritable », affirme Xanana Gusmão, que je rencontre à Bali, où il s’est arrêté au retour d’une mission d’affaires dans les pays du golfe Persique.

Au nom de la société pétrolière d’État, Timor Gap, créée en 2011, alors qu’il était premier ministre, il vient d’acheter des géants Shell et ConocoPhillips pour 650 millions de dollars de parts dans un consortium qui va exploiter l’immense champ gazier et pétrolier. Timor Gap veut construire un pipeline, un terminal et une usine de liquéfaction sur la côte sud du pays, où les préparatifs vont bon train. Une autoroute, la première du pays, vient d’y être inaugurée.

L’ancien chef de la guérilla, âgé de 75 ans, qui a passé des années en prison, est convaincu que le pétrole et le gaz seront les moteurs économiques. Que les emplois qu’ils créeront auront pour effet de stimuler le secteur agricole, dont dépendent la majorité des Timorais, et que les profits permettront d’investir dans les infrastructures, qui, à leur tour, favoriseront le développement du tourisme. Mais les critiques sont sévères.

« Vous êtes libre de croire plutôt Gusmão, moi, je ne suis pas un héros national », commente avec une certaine amertume Charles Scheiner, de La’o Hamutuk, un groupe de recherche très actif au Timor-Leste. « Pour construire le pipeline et les infrastructures de transformation, Timor Gap devra investir au moins 15 milliards de dollars, et il n’existe toujours pas d’analyse de rentabilité d’une telle opération. »

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José Ramos-Horta, 69 ans, n’a pas combattu dans les montagnes, comme son ami Xanana Gusmão. Pendant un quart de siècle, il a arpenté les corridors des Nations unies et frappé à toutes les portes à Washington et autres capitales du monde pour négocier la reconnaissance de son pays. En 1996, il a reçu, avec l’archevêque de Dili, le prix Nobel de la paix. Je le rencontre dans sa maison de Dili, au milieu d’un grand jardin où se promènent ses biches domestiquées. Il est rentré dans son pays natal en 1999, après 24 années d’exil.

Le Timor-Leste, duquel il a été le président de 2007 à 2012, n’est pas aujourd’hui tout à fait le pays dont il a rêvé. José Ramos-Horta déplore un certain degré de corruption et de népotisme. « Mais on n’est pas pire que d’autres, comme l’Italie ou le Brésil, bien qu’on ne soit pas comme les Norvégiens. » D’autres sujets le préoccupent : l’insuffisance du système judiciaire, qui manque de personnel qualifié, ainsi que les maigres moyens des médias (totalement libres, par ailleurs, un fait très rare dans la région), qu’il aimerait voir subventionnés par l’État, car ils sont essentiels à la démocratie. « Mais nous sommes partis absolument de zéro ! dit-il, non sans un certain pathos. Nous n’avions aucune institution, pas de système de justice, pas d’administration publique, pas d’économie. Rien ! »

Quoiqu’il reste beaucoup à faire, le pays profite déjà de ce que José Ramos-Horta appelle « les dividendes de la liberté ». « Nous avions moins de 20 médecins au moment de l’indépendance, et 17 ans plus tard, nous en avons près de 1 000 ! Une proportion par rapport à la population parmi les plus élevées d’Asie », dit-il.

Selon José Ramos-Horta, la clé du futur développement, c’est le Fonds pétrolier souverain, mis en place en 2005. Alimenté depuis l’indépendance par les dividendes d’un gisement de gaz et de pétrole situé celui-là à l’intérieur des eaux territoriales — mais aujourd’hui presque complètement épuisé —, ce fonds souverain compte dans ses caisses plus de 17 milliards de dollars. C’est presque autant que le Fonds des générations de l’Alberta, pour une population trois fois moins nombreuse. Considéré dans les classements internationaux comme un des mieux administrés au monde, il permet de financer, bon an, mal an, presque tout le budget de l’État.

« Grâce à lui, nous avons aujourd’hui plus de réserves financières que le Pakistan ou le Bangladesh », rappelle l’ex-président. La perspective de nouveaux revenus ouverte par l’entente territoriale avec l’Australie permet d’espérer une cagnotte bien plus imposante encore. Tout sera fait pour ne pas la dilapider, assure José Ramos-Horta, conscient qu’il faut diversifier l’économie. « C’est ce que prévoit notre plan stratégique », dit-il, en rappelant que celui-ci a été conçu en 2011, à l’issue d’une vaste consultation populaire qui a duré des mois. « Xanana Gusmão lui-même s’est rendu dans presque toutes les localités pour le discuter avec la population, s’exclame-t-il. Ça, c’est de la démocratie ! »

***

«Nous sommes un pays normal et ça me rend heureux », me dit Pegi Colo, 25 ans, étudiant en relations internationales à l’université nationale. Cheveux courts, sourire collé aux lèvres, sa moto jamais très loin, Pegi veut être diplomate. Son modèle, c’est José Ramos-Horta. Et il a voté pour le parti de Xanana Gusmão aux dernières élections.

Nous prenons un café au supermarché Páteo, à Dili. À côté de nous, sur un présentoir, le texte de la Constitution timoraise, qui se vend quelques dollars, en version bilingue portugaise et tétum. Qu’on le veuille ou non, un pays dont on peut se procurer la Constitution au supermarché et où les jeunes font encore confiance aux héros de l’indépendance, ça a quelque chose de rassurant, du moins pour l’avenir immédiat.

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À la lecture de cet article, on ne peut que saluer la détermination de la population qui, malgré les nombreuses embûches, a su obtenir l’indépendance du Timor-Leste. Ce sont là des luttes qui peuvent nécessiter de nombreuses années, voire de nombreuses décennies. Il appartient maintenant à cette même population de prendre les décisions éclairées qui garantiront la pérennité et la prospérité du nouveau pays. Bonne chance!

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