Le plus dur est à venir pour Macron

Le président réélu devra avoir le triomphe modeste. Il fait face à un tissu social en lambeaux et son parti pourrait se faire laminer aux législatives de juin, écrit notre collaborateur, qui a sillonné la France durant la campagne présidentielle.

Christophe Ena / AP / La Presse Canadienne / montage : L’actualité

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal.

La victoire a été sans équivoque. Avec 17 points d’avance sur Marine Le Pen, le président Emmanuel Macron a été réélu dimanche pour un deuxième mandat de cinq ans. Dès le premier tour, le 10 avril, il a su rassembler autour de lui un solide bloc d’électeurs auquel se sont ensuite agrégés des millions de Français partageant plus ou moins ses idées, mais déterminés à faire barrage à l’extrême droite.

Maintenant, que fera-t-il de ce nouveau quinquennat ? En 2017, il avait beaucoup promis. Il faut se souvenir de ces assemblées où il ressemblait plus souvent à un preacher qu’à un chef de parti et où il appelait ses partisans à faire la révolution, titre d’ailleurs de son livre-programme publié quelques mois avant le lancement de la campagne électorale. Il voulait tout bouleverser en libérant les énergies de chaque individu, un positionnement en phase avec son idéologie libérale. Et en particulier, il souhaitait faire de la France une « start-up nation », un pays où chacun peut se dire qu’il pourra créer son entreprise. Sur ce plan, il se donne un A+, la France, a-t-il dit récemment, étant le pays d’Europe « qui produit le plus de start-up, et elles croissent ».

N’eût été une bonne gestion de la pandémie de COVID, son volontarisme et son manque d’empathie lorsque ses décisions ont frappé les plus fragiles ont failli entacher durablement son premier mandat. La crise des gilets jaunes en a été la réaction la plus éclatante.

Le président a-t-il appris ? Il le pense. Tout au long de la campagne électorale de 2022, il a promis la plus large des concertations afin de s’attaquer à des dossiers qui risquent fort de soulever une opposition très forte au sein de la société française : la réforme des retraites et du système d’éducation, le pouvoir d’achat, la hausse des prix de l’énergie. Et ce nouveau quinquennat, il veut l’inscrire sous le sceau de la défense de l’environnement, il désire faire de la France « la nation écologique » par excellence, a-t-il lancé dans son discours de victoire. Cela pourrait être plus difficile à réaliser que de faire émerger de jeunes entreprises, le bilan environnemental des cinq dernières années étant vivement contesté.

Il n’y aura pas d’état de grâce, titrait dimanche soir le quotidien Le Monde. Le président est face à une France divisée et a annoncé une « ère nouvelle ». Il lui faut maintenant l’organiser en s’attaquant à deux défis de taille s’il veut réussir ce second quinquennat. À court terme, il a besoin de gagner les élections législatives des 12 et 19 juin et d’obtenir une majorité stable à l’Assemblée nationale pour mettre en œuvre son programme.

À moyen et à long terme, il devra trouver une réponse politique à la progression fulgurante des extrêmes en France.

Une élection ou une réélection donne un élan au parti du président et lui permet de récolter une majorité à l’Assemblée nationale. La victoire d’Emmanuel Macron en 2017 n’a pas fait mentir ce scénario, malgré la mise en orbite rapide d’une nouvelle formation, La République En Marche, composée de vrais macronistes, de ralliés de gauche comme de droite, et d’opportunistes de dernière minute. Il a envoyé à l’Assemblée 305 députés sur 577 sièges, dont l’écrasante majorité étaient de petits nouveaux.

Si Macron a eu les coudées franches pendant son quinquennat pour mener à bien son programme législatif, son parti peine toujours à s’implanter dans toute la France. Autant sa force fut l’enthousiasme et la mobilisation des « marcheurs » (sympathisants de sa formation politique) autour d’un individu, autant cela s’est révélé une faiblesse lors des scrutins municipaux, régionaux et départementaux. Mouvement de « cliqueurs » plus que de militants, selon le sénateur et chef du groupe macroniste au Sénat, François Patriat, le parti pâtit de l’inexpérience de ses cadres. 

À quelques exceptions près, ses députés et ministres sont peu connus. Les formations plus établies ou plus militantes ont battu le parti présidentiel lors de nombreux scrutins et gardent une prégnance certaine dans le paysage politique. Elles pourraient réserver des surprises au moment des élections législatives de juin.

Selon le politologue Bruno Cautrès, « une formation politique, c’est quand même de la politique à la base, c’est du contact avec les citoyens, c’est de la connaissance de terrain, c’est une capacité d’emprise avec le territoire, le tissu économique local, les acteurs associatifs au plan local, tous ceux qui essaient de faire avancer les choses. Ça, c’est un point faible de La République En Marche depuis le début. »

Un parti n’est pas seulement un instrument pour conquérir le pouvoir, c’est aussi un laboratoire d’idées. Et Macron aura besoin d’un tel laboratoire, car cette présidentielle 2022 restera marquée par la progression des extrêmes, de droite comme de gauche, et de leurs idées.

Lors du premier tour de scrutin, les trois candidats d’extrême droite — Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan — ont obtenu 33 % des voix, et celui d’extrême gauche — Mélenchon —, 22 %. Ce vote, de désespérance selon certains, met à mal la promesse du président, faite il y a cinq ans, que les Français n’auraient « plus aucune raison de voter pour les extrêmes ». Pari perdu.

Comment, dès lors, conserver l’unité d’un pays coupé en deux ? À cette question, le parti présidentiel semble bien mal outillé pour donner une réponse. En accueillant des déçus de la gauche comme de la droite, il ne s’est jamais défini idéologiquement. Il s’est de plus effacé devant l’Élysée, devant le pouvoir présidentiel d’où émanaient toutes les orientations.

Au fond, soutient Bruno Cautrès, le parti présidentiel est handicapé depuis le début. « Il y a un problème d’identité, de positionnement idéologique. Les marcheurs sont diversifiés », a-t-il dit à Franceinfo. En effet, qu’est-ce qui rassemble « des progressistes égalitaires, des gens qui viennent de la gauche, qui veulent de la justice sociale, et puis des conservateurs libéraux, des gens qui viennent de la droite et qui veulent qu’on ferme davantage de frontières et qui veulent aussi une économie plus compétitive ? » résume le politologue. Pas grand-chose, si ce n’est un homme, le président.

Il faudra plus que ça pour recoudre les déchirures accumulées depuis des décennies et qui font le lit des extrêmes comme des déçus. Je viens de passer trois mois en France où j’ai rencontré des dizaines de Français de tous les milieux, de toutes les conditions et de tous les grands courants idéologiques. J’ai passé une douzaine d’heures à interviewer des gilets jaunes et à les suivre dans certaines manifestations. Les revendications sont souvent contradictoires, souvent irréalistes, mais tous ces gens rejettent vivement les institutions — Assemblée nationale, présidence, médias, syndicats, universités — et cherchent une autre façon d’être gouvernés, de vivre ensemble.

Après la séquence électorale, « il faudra totalement repenser le système », a déclaré au lendemain du premier tour un membre influent du parti En Marche d’Emmanuel Macron au magazine Le Point, en faisant référence à l’état de la société française.

Le président est-il en mesure d’affronter ce chantier ?

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La France a connu des périodes de cohabitation politique de 1986 à 88 avec Jacques Chirac (Mitterrand président), de 93 à 95 avec Édouard Balladur (Mitterrand président) puis de 97 à 2002 avec Lionel Jospin (Chirac président) ; disons-le clairement et intelligiblement, le pays n’a pas été plus mal gouverné quand le choix du premier ministre se porte sur le chef du parti qui incarne le mieux ou le plus cette nouvelle majorité législative.

Cela permet qui plus est de changer aussi les ministres. Dans cette éventualité, sans présager de résultats encore très hypothétiques, il n’est pas impossible qu’il se forme une sorte de gouvernement d’union nationale dans lequel seraient représentés la plupart des partis comportant des élus.

Le rêve serait que ce soit Jean-Luc Mélenchon qui accède au poste de premier ministre, je doute cependant que cette éventualité voit le jour.

Cette perspective d’une nouvelle cohabitation est actuellement dans les arcades de la presse française. Considérant qu’une majorité absolue — comme le précise Jocelyn Coulon -, pourrait être difficile à atteindre lorsque le président réélu ne le souhaite même pas.

Il est possible que La République En Marche soit toutefois en tête au terme du prochain scrutin. Dans cette hypothèse elle pourrait former une coalition avec un ou deux tiers partis. Cela s’est déjà vu en France également, en sorte que plusieurs partis s’unissent pour former une « majorité présidentielle ».

Contrairement à ce qui se fait au Canada, tous les partis de la coalition (s’ils le souhaitent) participent au gouvernement.

Quoique tout soit encore sur la table, je ne serais pas extrêmement surpris qu’on s’achemine vers ce genre de configuration-là.

— Le président est-il en mesure d’affronter ce chantier ? Peut-être. C’est un chantier à long terme. Le fruit probablement d’une longue mutation. Obtenir un consensus de la part de tous les Français sera difficile. Mais les Français ont souvent cette particularité de comprendre certaines notions en avance sur d’autres nations.

Depuis Sully nous savons que : « labourages et pâturages sont les deux mamelles de la France ». Une France généreuse est toujours une France qui gagne. C’est une France qui sait avec panache redonner aux suivants.

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