Le prince de Hongkong

Après avoir créé le plus important fonds d’Asie, il s’apprête à privatiser la plus grande banque de Chine…


 

Lorsqu’on lui a offert d’ouvrir à Hongkong un bureau pour l’entreprise américaine de services financiers State Street, Vincent Duhamel a demandé au vice-président du groupe pourquoi on avait choisi un Canadien français. « Ne t’inquiète pas, lui a-t-il répondu, là-bas, personne ne se rendra compte que tu as un accent. »

Vincent Duhamel a hésité. Sa position était enviable: il était, à 32 ans, patron du bureau montréalais de State Street – la cinquième société de gestion du pays en importance. Natif de Val-d’Or, il avait débuté comme conseiller financier chez Lévesque Beaubien avant de gravir les échelons du monde de la finance à la vitesse grand V. C’est sa femme qui l’a convaincu: « Si tu avais à écrire un livre sur ta vie, que voudrais-tu raconter? Tes fins de semaine de ski à Tremblant ou tes aventures en Asie? »

Il arrive dans l’île des gratte-ciel un mois avant l’éclatement de la crise asiatique. Le 2 juillet 1997, c’est le chaos. Le baht – la monnaie thaïlandaise – s’effondre, victime de spéculateurs. La Thaïlande est le premier domino qui fera tomber les économies de la Corée du Sud, de l’Indonésie, de la Malaisie et de Hongkong. Étrangement, la crise se transforme en bonne occasion d’affaires pour Vincent Duhamel. « Les sociétés financières locales faisaient faillite. Tout était à recommencer et nous arrivions avec des idées fraîches. »

En 1998, la Bourse de Hongkong dégringole de près de la moitié. Pour freiner l’hémorragie, le gouvernement intervient, rachetant environ 10% de toutes les actions sur le marché. Mais devenir actionnaire des grandes entreprises de l’île causait d’autres problèmes à l’État. « Imaginez qu’Ottawa devienne l’un des plus gros actionnaires de la Banque Royale, explique le Québécois. Il ne pourrait revendre ses actions sans déclencher une panique chez les investisseurs. »

La solution, c’est Vincent Duhamel qui l’apporte: les actions de l’État seront détenues dans un fonds indiciel, qui sera vendu en petites parts aux investisseurs du monde entier. Le Tracker Fund a fait de Vincent Duhamel une star de la finance asiatique. « Nous avons créé le plus important fonds d’Asie, dit-il. Il vaut aujourd’hui six milliards de dollars. »

À 42 ans, Vincent Duhamel partage la table des puissants banquiers de Hongkong. Il vit au quatrième étage d’un édifice colonial avec sa femme, ses deux garçons et sa fille. Et il prend l’avion comme on prend l’autobus. « Je passe plus de la moitié de mon temps en voyages d’affaires, en Asie, en Europe et en Amérique. »

Le financier est devenu l’an dernier directeur de la gestion de portefeuilles pour l’Asie à la banque d’investissement Goldman Sachs. Sa nouvelle mission: organiser la privatisation de la banque chinoise ICBC – la plus grande de Chine. « Il faut l’adapter aux normes internationales. Ce n’est pas facile, car elle a évolué dans une bulle communiste pendant les 50 dernières années. » Un autre défi pour le prince de Hongkong.