Le recul des barbus

Selon le démographe français Emmanuel Todd, la hausse du taux d’alphabétisation et la chute de la fécondité expliquent les soubresauts d’un monde musulman en marche vers la démocratie.

« Nous aussi, en Europe, avons des sunnites et des chiites. Sauf qu’on les appelle des catholiques et des protestants ! » Lorsqu’il donne des conférences, le démographe français Emmanuel Todd aime bousculer le public. C’est sa façon d’expliquer que les distinctions au sein de l’islam ressemblent à celles qu’il y a dans la chrétienté. Ces différences sont importantes, car elles déboucheraient sur des écarts dans les taux d’alphabétisation et de fécondité provoquant des « décalages dans la vitesse de modernisation ». En gros : moins on a d’enfants, plus on est moderne.

Selon Emmanuel Todd, on n’assiste donc pas à un affrontement islam-chrétienté, où certaines sociétés avancent et d’autres reculent, comme pronostiqué par l’Américain Samuel Huntington dans son Choc des civilisations. Pour Todd, tout le monde progresse, mais chacun à son rythme. L’Occident est frappé par un retour du religieux ? En apparence seulement. « L’erreur fondamentale consiste […] à présenter les crises idéologiques ou religieuses comme des phénomènes de régression », écrit Todd dans Le rendez-vous des civilisations (Seuil), ouvrage qu’il signe avec le démographe franco-libanais Youssef Courbage. « Il s’agit au contraire de crises de transition durant lesquelles la modernisation désoriente les populations et déstabilise les régimes politiques. »
Les pays musulmans qui rejoignent la « modernité démographique » ne sont pas toujours ceux que l’on pense. Le taux de fécondité en Iran, un des piliers de « l’axe du mal », est moins élevé qu’en Turquie, membre de l’OTAN. La même chose est vraie pour l’Indonésie, le pays musulman le plus peuplé du monde, en comparaison des Philippines, majoritairement catholiques. « La démographie permet d’aller au-delà des stéréotypes », précise Emmanuel Todd. L’actualité l’a rencontré chez lui, à Paris.

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Presque partout, y compris dans le monde musulman, le taux de natalité est à la baisse. Que faut-il en penser ?
— Aucune population ne peut échapper à la transition démographique qu’on observe depuis une trentaine d’années. C’est un phénomène universel. Lorsque 50 % des hommes et des femmes de 20 à 24 ans sont alphabétisés, la fécondité commence à baisser. Le monde musulman n’y fait pas exception. Jusqu’à maintenant, on croyait que seule l’alphabétisation des femmes importait. On constate aujourd’hui que celle des hommes compte tout autant.

Certains pensent que l’islam fabrique un homo islamicus, réfractaire à la modernité et à la démocratie, comme le système soviétique était censé fabriquer un homo sovieticus. Il est vrai que lorsqu’on compare l’alphabétisation, les pays musulmans sont en retard sur l’Europe, la Chine ou le Japon, mais ils sont sur la même trajectoire.

Le monde arabe ne se développera pas tant que les femmes arabes n’apprendront pas à lire et à écrire ?
— Ce défi n’est pas propre à l’islam. L’Inde du Nord accuse des retards en alphabétisation et la femme n’y jouit pas d’un très haut statut. Ce dernier est, à l’inverse, très élevé dans des pays musulmans comme l’Indonésie ou la Malaisie. Il faut comprendre que, dans plusieurs pays, l’idéologie qui accorde un si faible statut aux femmes est antérieure à l’islam. La structure de la famille arabe — où la filiation est fondée sur l’ascendance paternelle et où on favorise les mariages entre individus apparentés — est bien plus ancienne que l’islam. Donc, il y a retard, mais la religion n’en est pas la cause.

Pourquoi une femme instruite a-t-elle moins d’enfants ? Parce qu’elle s’assume comme individu pouvant faire des choix concernant sa propre vie ?
— C’est cela, et c’est à la fois plus compliqué. La capacité de lire a, en elle-même, un effet de transformation sur la personnalité. C’est un des éléments clés de la montée de l’individualisme. Certains prétendent que seul l’Occident peut permettre cet épanouissement de l’individu. Pourtant, ce qu’on observe dans les pays musulmans, c’est bien une montée de l’individualisme.

Les crises actuelles dans le monde arabe en découleraient ?
— Le progrès a toujours son côté sombre. Dans une société qui apprend à lire et à écrire, tout bascule, y compris les rapports d’autorité. La chose qui obsédait le fondateur de la sociologie moderne, Émile Durkheim, dès la fin du 19e siècle, c’était que le développement extraordinaire de l’Europe était accompagné d’une hausse des taux de suicide, surtout en France et en Allemagne. Ce phénomène se produit dans beaucoup de sociétés qui se développent. Le progrès, la montée de la conscience de l’individu, c’est un peu la « puberté » des sociétés.

Votre livre s’intitule Le rendez-vous des civilisations. Est-ce pour prendre le contre-pied du Choc des civilisations ?
— Oui. Ce qui m’a choqué dans le livre de Samuel Huntington, c’est qu’il réduit l’analyse de la religion à de la littérature de gare. Il utilise les religions comme des étiquettes et ne s’intéresse pas à la logique des systèmes religieux. Je ne suis pourtant pas croyant, mais la théologie me passionne. Il faut en faire pour comprendre les religions. Cependant, attention : lorsque nous parlons de « rendez-vous des civilisations », nous n’annonçons pas un œcuménisme où toutes les religions contribueront par leur diversité à un univers merveilleux. Non. Le « rendez-vous des civilisations », c’est la possibilité pour les gens de toutes origines de cesser de croire. Le livre n’est pas « angélique » : il montre qu’il y a des crises de transition, qu’elles correspondent à un ébranlement des croyances religieuses et qu’elles déboucheront un jour sur la possibilité de sortir de l’islam comme on sort du christianisme. Ce phénomène est universel. Qui aurait dit, en 1960, que les Québécois allaient sortir du catholicisme ? Cela s’est fait et a entraîné une crise terrible où il y a même eu du terrorisme ! Personne n’a dit : « Vous voyez, le catholicisme produit des terroristes ! » C’est contre ce genre d’idées que je m’insurge.

Pourquoi estimez-vous que l’islamisme est une idéologie de transition ?
— Regardons ce qui s’est passé en Europe. Si la France a été le premier pays européen où la fécondité a diminué, dès la fin du 18e siècle, ce n’est pas uniquement parce que les paysans du Bassin parisien avaient un taux d’alphabétisation acceptable (plus de 50 %). C’est aussi parce que le recrutement de prêtres s’était écroulé. La baisse de la fécondité était accompagnée d’un ébranlement de la croyance religieuse.

Venons-en à l’islam. Qu’est-ce que cela veut dire si, en Iran ou en Tunisie, la fécondité est à deux enfants par femme ? Soit vous vous accrochez à l’idée que l’islam est capable de survivre à une baisse de la fécondité et arrivez à la conclusion — pour moi insensée ! — que c’est la seule religion compatible avec la modernité. Soit vous estimez que les sociétés musulmanes connaissent un ébranlement de la croyance. Chez certains, le doute peut mener à une réaffirmation violente de la croyance. Mais la tendance de fond, c’est la laïcisation.

Pourtant, l’opposition aux régimes arabes, de la Mauritanie à la Syrie, est résolument islamiste…
— En France, la révolution a été anticléricale ; en Russie, elle a fait dans l’athéisme frénétique. Mais dans le monde anglo-saxon, au 18e et au 19e siècle, il y a eu toutes sortes de mouvements religieux. C’était, là aussi, une réaction de crispation à l’égard de la modernité. La crise de transition prend des formes différentes partout.

Votre livre fait ressortir que l’Iran est plus proche de l’Europe que la Turquie, pourtant candidate à l’Union européenne !
— Au-delà de l’apparence de la religion, l’Iran est plus naturellement, plus spontanément, démocratique. Ce pays a fait une révolution, alors que la modernisation de la Turquie repose sur un coup d’État militaire à dimension nationaliste d’Atatürk [au début des années 1920].

Dans le contexte actuel, on a du mal à accepter que la religion ne soit pas toujours le contraire de la démocratie. Jusqu’à maintenant, la Turquie était une espèce de démocratie sous surveillance militaire. On a du mal à comprendre que les islamistes modérés turcs correspondent à l’arrivée à maturité de la démocratie turque. Eux-mêmes ont fait l’effort de se comparer à la démocratie chrétienne européenne. Qui oserait dire aujourd’hui que les partis catholiques en Belgique ou en Allemagne n’ont pas contribué à l’épanouissement de la démocratie ?

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