Le retour des Gandhi

Propulsé à la tête du pays, le Parti de Sonia Gandhi a du pain sur la planche: contenter 650 millions de paysans, réhabiliter 160 millions d’Intouchables, marier 21e siècle et culture millénaire…

Sur les rives de la Yamuna, cette rivière sacrée du nord de l’Inde où l’on dépose avec une égale ferveur les fleurs des rituels religieux et les déchets, des femmes aux saris multicolores sont penchées sur leurs légumes. Dans ces champs illégaux encerclés par la ville de Delhi et la fumée des usines, leurs maigres bustes se balancent en suivant le va-et-vient de leurs mains. De temps en temps, elles se relèvent pour scruter le ciel, les mains sur les hanches. Elles guettent sans doute la mousson salvatrice, ce cadeau des dieux qui leur donnera de quoi survivre une autre année…

Ils sont plus de 650 millions en Inde à vivre ainsi d’agriculture. Des paysans qui se sont sentis laissés pour compte dans « l’Inde qui brille », le thème de la campagne du Bharatya Janata Party (BJP, Parti du peuple indien) aux élections de mai dernier. La vision d’Atal Behari Vajpayee, au pouvoir depuis 1999, pour propulser l’Inde dans le 21e siècle mondialiste était une insulte à leur endettement, leurs difficultés quotidiennes, leur misère. Et ils l’ont clairement signifié. À la surprise générale, les paysans ont voté en masse, lors de ces législatives anticipées, pour le parti du Congrès dirigé par Sonia Gandhi, veuve de l’ancien premier ministre Rajiv Gandhi.

Une nouvelle fois, le destin de la plus grande démocratie du monde est lié à celui du parti du Congrès et de la famille Gandhi, qui lui a déjà donné dans le passé trois premiers ministres – dont deux sont morts assassinés par des extrémistes.

L’Inde, pays d’un milliard d’habitants qui mêle traditions ancestrales et hautes technologies, qui rêve d’une vie à l’américaine sans pour autant vouloir sacrifier ses valeurs, qui s’enthousiasme pour une mission sur la Lune mais assiste, impuissant, au suicide de ses paysans endettés… C’est comme si la campagne occidentale du 19e siècle avait été soudainement transportée deux cents ans en avant. De ce choc est né le « double standard », comme les Indiens qualifient le mélange d’occidentalisation et de traditionalisme de leur pays.

Et l’inattendu changement, à la dernière élection, est un parfait exemple d’une Inde en quête d’elle-même.

Dans les mois qui ont précédé le scrutin, médias, observateurs, analystes – et surtout les sondages – ont annoncé la victoire du Bharatya Janata Party. Le premier ministre Vajpayee incarnait le chantre d’une Inde puissante et visionnaire. Une « Inde qui brille », forte d’une croissance économique record, capable d’attirer les délocalisations étrangères, de concurrencer le dynamisme chinois. Sous la gouverne du BJP, l’Inde promettait aussi la paix avec le vieux frère ennemi, le Pakistan. Qu’importaient les accusations de radicalisme hindou et le souvenir des massacres du Gujarat, en 2002, au cours desquels 2 000 musulmans ont péri dans des émeutes intercommunautaires sanglantes, sans que le gouvernement lève le petit doigt… Convaincu de sa victoire, le parti a même avancé la date de l’élection!

Mais les Indiens en ont décidé autrement.

Personne n’avait imaginé que Sonia Gandhi – « l’Italienne », comme on l’appelle encore même si elle a obtenu la nationalité indienne il y a 20 ans – serait la gagnante. Ni que, dans la foulée, elle renoncerait, à 57 ans, à prendre les rênes du pays, pour les confier à l’un de ses fidèles, le brillant économiste Manmohan Singh.

Les Indiens sont, aujourd’hui encore, touchés par l’extraordinaire destin de cette fille d’un entrepreneur en bâtiment des environs de Turin, qui en 1965 tomba amoureuse de Rajiv dans un restaurant de Cambridge. Mais le mariage de Sonia aura été endeuillé à deux reprises: l’assassinat, en 1984, de sa belle-mère Indira (la fille de Nehru, père de l’Inde indépendante), puis le meurtre de Rajiv, en 1991.

Sonia avait toujours refusé de faire de la politique, mais en 1988, pour contrer l’avancée des nationalistes hindous et du Bharatya Janata Party, elle a accepté la présidence du Congrès. Elle avait également longtemps refusé que ses enfants fassent de la politique. Voilà qu’elle a permis à son fils Rahul, 33 ans, de se lancer dans l’arène et qu’il a été élu député au Parlement.

Quoi qu’il en soit, le pouvoir est aujourd’hui entre les mains d’une coalition de centre gauche (une vingtaine de partis de gauche et régionaux) appuyée par deux partis communistes. Cette coalition est dirigée par le Congrès, qui, il n’y a pas si longtemps encore, était considéré comme décadent, corrompu, rongé par le népotisme et les guerres intestines. Et s’il lui faut combattre ses vieux démons, la nouvelle équipe a déjà remporté une victoire idéologique de taille: la défense d’une Inde plurielle, soucieuse de résoudre le problème de la pauvreté et de respecter les minorités religieuses. En résumé, l’Inde rêve d’un avenir qui pourrait prendre tous les Indiens à son bord.

Le premier ministre, Manmohan Singh, homme intelligent, respecté et compétent, est un fervent défenseur depuis toujours de l’idéologie du Congrès. Il a rassuré les marchés et la Bourse: ce brillant économiste est aussi le grand architecte des réformes libérales du pays, conduites au début des années 1990, alors qu’il était ministre des Finances.

Issu d’un milieu modeste, Singh, intègre et discret, cultive sa simplicité. Depuis l’obtention de son doctorat à Oxford, ce travailleur acharné cherche à construire une Inde débarrassée de ses maux – violences communautaires, chômage et pauvreté. Premier sikh à accéder au contrôle de l’exécutif, il promet harmonie religieuse et sociale, fidèle à l’idéologie laïque et socialiste du Congrès.

Voilà pour la théorie, mais la pratique, on le devine, est moins aisée. Le fond extrémiste du BJP n’est sans doute pas mort et guette une faille pour resurgir. Et malgré son désir de « réformes à visage humain », le parti du Congrès n’a guère représenté les pauvres par le passé. Certes, le gouvernement tente de résoudre le grand casse-tête: concilier l’économique et le social. Comment aider 430 millions d’Indiens vivant avec moins de deux dollars par jour? Faut-il pousser l’agriculture vers la modernité technologique ou maintenir, coûte que coûte, la petite paysannerie? Avec 200 millions de jeunes qui s’apprêtent à entrer sur le marché du travail d’ici 2020, le défi est énorme.

Lors de la présentation de son budget, le gouvernement a pris des mesures concrètes pour le développement rural, tablant sur une croissance de 7% à 8% afin de financer les aides (prêts, fonds débloqués, allocations, etc.) et encourager la scolarisation. En même temps, il a pris soin de rassurer les élites et le milieu des affaires, inquiétés par le poids des communistes au sein de la coalition. Manmohan Singh promet ainsi de combiner « maintien de la croissance et équité »: le juste équilibre ou l’impossible compromis?

Rendez-vous dans cinq ans, si tout au moins le gouvernement parvient à terminer son mandat. D’ici là, il devra aussi prouver qu’il est apte à poursuivre le processus de paix avec le Pakistan, pays voisin possesseur (comme l’Inde) de l’arme nucléaire. Tout en trouvant une solution à la dispute territoriale concernant le Cachemire. Il lui faudra encore gérer le cortège des enjeux cruciaux de l’Inde: modernisation des infrastructures, lutte contre la corruption, protection de l’environnement, santé et contrôle de la natalité, ressources en eau, etc.

À moins que la vraie bataille ne se joue ailleurs, sur le terrain des mentalités… L’Inde de demain saura-t-elle remettre en question ses automatismes millénaires? Alors qu’il est aboli depuis des décennies, le système des castes ne cesse de prospérer, faisant occasionnellement les beaux jours des partis politiques. Et les 160 millions d’intouchables – les hors-castes – continuent d’être les parias de l’Inde, exclus, victimes de discrimination, humiliés, exploités. Tous les jours, deux d’entre eux sont tués et trois femmes violées. Si les intouchables parvenaient réellement à s’organiser, il est clair que le paysage politique de l’Inde en serait bouleversé.

Un autre exemple des révolutions culturelles à venir: le statut de la femme. L’Inde d’aujourd’hui préfère toujours les garçons. Pis, l’écart entre le nombre des garçons et celui des filles se creuse. Selon les rapports de l’Unicef, il manquerait au pays 40 millions de femmes. À cause des infanticides, mais surtout de la technologie moderne – pensons aux appareils à ultrasons qui facilitent la sélection prénatale. Et les classes aisées des villes ne sont pas en reste, leur argent leur assurant un accès direct aux techniques médicales de pointe. À croire que l’éducation est parfois insuffisante pour changer les mentalités. Reste donc à convaincre les Indiens que la parité peut être source de développement économique.