Le rêve oublié de Martin Luther King

Les Américains seraient prêts à élire un président noir, mais ils boudent la mémoire du plus illustre adversaire de la ségrégation.

Devant l’émergence du jeune sénateur Barack Obama, une majorité d’Américains se disent prêts à voter pour un candidat noir à la présidence. Pourtant, le projet d’érection d’un monument à la mémoire de Martin Luther King progresse bien lentement. Le souvenir de ce militant noir qui a lutté contre la ségrégation, Prix Nobel de la paix assassiné en 1968, serait-il en déclin?

Malgré deux annonces — en 2000, en présence du président Bill Clinton, puis en novembre 2006, en présence de George W. Bush —, les fonds, essentiellement privés, sont toujours insuffisants pour commencer les travaux: sur les 100 millions de dollars américains nécessaires, il en manque encore 24.

L’idée d’un monument à la mémoire de Martin Luther King remonte à 1983. Le Congrès en autorise la construction en 1996, sur le Mall, l’esplanade publique de Washington. Un emplacement idéal, dans l’axe des monuments dédiés à Jefferson, père de la Déclaration d’indépendance, et à Lincoln, qui a aboli l’esclavage.

«Il a fallu 45 ans entre l’idée d’un monument à la mémoire de Franklin Roosevelt et sa concrétisation. Nous, il y a seulement 10 ans que nous avons eu l’aval du Congrès. La collecte se déroule très bien», dit Harry Johnson, directeur depuis 2001 d’une fondation dont le slogan, «Build the Dream», s’inspire du célèbre discours de King, «I have a dream».

En 2005, la fondation lançait un appel au «soutien accru des célébrités dont la popularité est l’héritage indirect» de Martin Luther King. À ce jour, cependant, les stars les plus généreuses — George Lucas et Carlos Santana — ne sont pas noires. Sur la liste des donateurs les plus généreux, pas de Will Smith, de Tiger Woods ni d’Oprah Winfrey. Désintérêt des stars noires pour Martin Luther King? «Elles n’ont pas dit non et je suis sûr qu’elles participeront», tempère Harry Johnson.

Certes, il n’y a pas beaucoup d’Oprah — elle est la seule milliardaire noire au monde, hommes et femmes confondus — et les Noirs riches sont très sollicités. «Ils donnent beaucoup à des causes, pas à des symboles. Or, Martin Luther King est un symbole», explique James Cone, auteur de Martin & Malcolm & America (Orbis Books, 1991).

Il n’y a pas que la collecte pour le monument qui soit au ralenti. Le Centre King d’Atlanta, fondé par la veuve du pasteur noir, peine à trouver les 11 millions de dollars nécessaires à sa rénovation.

L’image même de Martin Luther King serait-elle en déclin? «Absolument pas», affirme Lewis Baldwin, de l’Université Vanderbilt, à Nashville. Mais le professeur craint que le souvenir du militant pour les droits civiques perde du terrain chez les jeunes Noirs. «Les jeunes n’arrivent pas à saisir les événements des années 1960 et il y a un danger de les voir perdre l’héritage de Martin Luther King.»

Au profit de Malcolm X, croit James Cone. «Dans les ghettos, l’image de Malcolm est partout parce qu’il parle de la négritude et de l’amour de soi, tandis que Martin parle de l’amour de l’autre, le Blanc.»

Même des personnalités comme le sénateur Obama paraissent détachées du mouvement lancé par King. «Obama ou encore Condoleezza Rice sont d’abord des Américains qui se trouvent avoir des origines noires. Même s’ils ont bénéficié des retombées du mouvement des années 1960, ils n’ont pas été formés par lui. Et leur style n’est pas celui de la mobilisation et de la contestation», estime Clayborn Carson, patron de l’Institut King, à l’Université Stanford.

Obama a fait dans le passé quelques apparitions publiques pour la fondation, assure Harry Johnson. Mais le sénateur ayant annoncé son intention de faire campagne en vue des présidentielles de 2008, l’organisme n’entend pas trop recourir à ses services. «Notre initiative essaie de conserver sa neutralité politique», dit le directeur.

Il note au passage que la fondation a reçu 100 000 dollars américains du gouvernement sud-africain. «Nous accepterions aussi volontiers l’aide des Canadiens et des autres peuples que Martin Luther King a touchés!»

Les plus populaires