Le réveil birman

Sur le traversier qui descend le long fleuve Irrawaddy, notre journaliste a pris le pouls d’une Birmanie en plein bouleversement. Moines, militaires, petits négociants et familles en transit lui ont raconté leurs espoirs…

ILe vieux traversier manœuvre dans les méandres de l’Irrawaddy, majestueux fleuve qui serpente à travers la Birmanie sur plus de 2 000 km. Sur la plateforme supérieure réservée aux voyageurs de seconde classe, à défaut de sièges, les passagers occupent un coin du plancher. Une trentaine de familles — des paysans pour la plupart — pelotonnées sous des couvertures multicolores. Et, absorbés dans une partie de cartes, un groupe de militaires, dont la présence n’a rien de surprenant : la Birmanie vit sous l’une des pires dictatures au monde. Assis sur une grosse caisse en métal, l’un d’eux annonce sans préambule : « On transporte des armes », puis esquisse un sourire laissant entrevoir une dentition rougie par une consommation assidue de bétel, mélange de noix d’arec saupoudré de chaux et enveloppé dans une feuille de bétel, à l’effet un peu grisant.

Trois jours sont nécessaires — quand tout se passe sans anicroche, ce qui est rarement le cas — pour aller du port tranquille de Bhamo, dans le Nord-Est, jusqu’à la trépidante Mandalay, deuxième ville en importance au pays. Cette odyssée fluviale est l’occasion de s’approcher au plus près du peuple birman et de comprendre les bouleversements politiques et sociaux sans précédent qui agitent le pays depuis un an.

Après un demi-siècle de domination absolue, la junte militaire a été dissoute en 2010 au profit d’un gouvernement civil, bien que composé en majorité d’anciens généraux. Un parlement a été construit à Naypyidaw (« la cité royale »), nouvelle capitale administrative inaugurée en 2005, et une Constitution a été promulguée, ce qui a jeté les bases d’une transition démocratique. Et le 1er avril dernier, le peuple a fêté en grande pompe le succès, aux élections partielles, du parti d’Aung San Suu Kyi, assignée à résidence pendant 15 ans.

Vestige de l’époque coloniale britannique, le traversier de l’Inland Water Transport (la flotte d’État) navigue gaillardement sur l’Irrawaddy. Un mètre au-dessus des têtes des militaires, sur une estrade en bois chancelante, des moines fument des cigarettes en regardant une comédie chinoise sur un lecteur DVD. Alors que la grande majorité des 50 millions de Birmans ne possèdent ni téléviseur ni téléphone, les bonzes, adeptes de nouvelles technologies, sont pour la plupart équipés de téléphones portables et de lecteurs MP3. Un privilège dans un pays où une simple carte SIM, nécessaire pour se connecter au réseau, coûte 600 dollars américains, alors que le revenu mensuel moyen est de 40 dollars…

De par leur nombre (plus de 400 000) et l’importance de leur rôle dans la société birmane, les moines sont considérés comme la seule vraie institution du pays. Leur popularité s’est encore accrue en 2007, pendant la révolution de safran, lorsque des milliers d’entre eux ont osé défier le régime en manifestant contre la hausse du prix de l’essence dans les rues de Rangoun, Mandalay et Sittwe.

Il n’y a pas toujours de quai là où le traversier s’arrête pour faire monter ou descendre des passagers et charger des marchandises. L’opération peut prendre des heures.

« Il aura fallu attendre 50 ans pour que les généraux relâchent leur emprise sur la population et entament des réformes démocratiques », explique un passager accoudé au modeste comptoir de bois, improvisé autour d’un four, qui fait office de restaurant.

Carte BirmanieIl se présente comme un négociant en bois, originaire de Mandalay, et allume un cheroot (cigare local composé de tabac et de feuilles d’eucalyptus). « Depuis quelques mois, la situation s’est améliorée. Nous pouvons parler librement de politique et exprimer nos idées sans risquer la prison. Le grand changement, c’est que les gens n’ont plus peur. »

Le gouvernement a procédé à plus de 650 libérations de prisonniers politiques en janvier dernier, un an après la remise en liberté d’Aung San Suu Kyi. « Cette femme remarquable a passé 15 ans assignée à résidence sans jamais se plaindre ni céder à la pression de la junte. Tous nos espoirs reposent sur elle, désormais. »

La victoire de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) aux élections partielles d’avril dernier était à la fois symbolique et historique. Symbolique, car le parti d’Aung San Suu Kyi a remporté 43 sièges sur les 45 à pourvoir, certes, mais dans un Parlement qui en compte plus de 664, dont 25 % attribués d’office aux militaires. Et historique, puisque pour la première fois la junte reconnaît un parti d’opposition — qui plus est, celui mené par son ennemie de toujours.

« Daw Suu », comme l’appellent les Birmans, est la fille du général Aung San, célèbre opposant à l’impérialisme britannique et artisan de l’indépendance du pays. Après avoir passé l’essentiel de sa vie à l’étranger, Aung San Suu Kyi est rentrée en Birmanie en 1988 pour s’occuper de sa mère mourante. Son retour a coïncidé avec le début des grandes révoltes étudiantes, déclenchées après la décision du gouvernement de réduire de 80 % la valeur de l’argent pour lutter contre l’inflation.

Devenue le symbole de la dissidence et de la lutte pour la justice et la démocratie, Aung San Suu Kyi est assignée à résidence en 1989. L’année suivante, son parti remporte les élections législatives, mais les militaires refuseront d’abandonner le pouvoir et redoubleront d’autorité. Jusqu’en 2010.

Son cheroot fumé, le négociant se lève pour rejoindre sa cabine de première classe. Traversant la plateforme jusqu’à l’escalier principal, il prend soin d’enjamber les corps endormis.

Pendant trois jours, la vie sur le traversier se concentre sur la plateforme supérieure. Une trentaine de familles y dorment et y mangent sur de simples couvertures.

Quelques heures plus tard, les passagers allongés sur le sol s’éveillent peu à peu. Des visages burinés émergent des couvertures. La mécanique du corps se remet en route. Les femmes préparent le thanakha, écorce broyée qu’elles appliquent sur leur visage en guise de produit de beauté et de protection solaire.

Il est à peine 6 h. Les lueurs de l’aube frétillent sur l’eau tels des poissons luminescents. Porté par le cours lent et hypnotique du fleuve, le traversier poursuit sa route sans hâte à travers un paysage frappé par la sécheresse.

Le nord de la Birmanie reste une région enclavée et peu explorée, principalement peuplée de Kachins, l’une des 135 ethnies que compte le pays. Seul un lien ténu unit le Nord au reste du territoire. Quelques rares routes traversent cette zone rude et sans infrastructures, et l’unique couloir de transport de marchandises demeure l’Irrawaddy.

Parti la veille de Bhamo, village situé à 65 km de la frontière chinoise, le bateau est attendu à Mandalay dans trois jours. Mais les conditions de navigation en saison sèche sont difficiles : le niveau de l’eau est au plus bas, à peine deux mètres, et le fleuve est émaillé de bancs de sable. « La navigation sur l’Irrawaddy n’est pas une science exacte », prévient le commandant, un vieux loup de mer au regard mélancolique. « Si l’on se retrouve coincé par les sables, il faudra ranger sa montre et apprécier le paysage ! »

Le son déchirant de la corne de brume se fait bientôt entendre. « Katha, 45 minutes d’arrêt ! » annonce un membre de l’équipage. Petite bourgade poussiéreuse, Katha sert d’embarcadère aux habitants de la région qui se rendent à Mandalay.

Sur la rive, des vendeurs attendent le traversier dans des canots croulant sous des sacs de patates, des régimes de bananes et des caisses de whisky. Sur le quai, de jeunes dockers aux muscles saillants chargent des marchandises à bord. Sacs de riz et de blé, barils de sucre, bois de teck (l’une des principales ressources naturelles du pays) et autres caisses d’alcool sont entreposés sur la plateforme inférieure. L’opération risque de prendre plusieurs heures.

Pendant ce temps, sur le pont, des marchands ambulants coiffés de grands plateaux garnis se faufilent prestement entre les passagers en proposant currys, poissons frits, œufs durs et fruits. Un joyeux vacarme règne à bord. Difficile d’imaginer que derrière les sourires et l’apparente joie de vivre des Birmans, un régime de fer veille.

Durant l’essentiel du dernier demi-siècle, cette nation majoritairement bouddhiste a été modelée par le pouvoir et la paranoïa de ses leaders militaires. Après l’indépendance avec l’Angleterre, en 1948, la Tatmadaw (l’armée nationale) était la seule institution assez forte pour imposer son autorité à un pays divisé. Elle y parvint en partie en l’entraînant dans un isolement terrible, dont il commence à peine à émerger.

Au petit matin, on peut voir des moines se rendre sur les rives du fleuve pour leur bain rituel.

Cet isolement a peut-être préservé l’image nostalgique d’un pays exempt de toute influence du monde moderne, figé dans le temps. Mais, aggravé par deux décennies de sanctions économiques occidentales, il a aussi contribué à accélérer le déclin de ce qu’on appelait autrefois « le joyau de l’Asie ». Le système éducatif et les infrastructures sanitaires sont en ruine, tandis que l’armée et ses quelque 500 000 soldats absorbent plus du quart du budget de l’État. La Birmanie se situe à la 149place sur 181 dans l’indice de développement humain de l’ONU. Et 90 % des Birmans vivent avec moins d’un dollar par jour.

Depuis que la junte a été dissoute, en 2010, les dirigeants semblent désireux d’emprunter la voie de la réconciliation nationale, comme tendent à le montrer les mesures entamées par le nouveau président, Thein Sein.

À 67 ans, cet ex-bras droit du généralissime Than Shwe (ancien homme fort du régime aujourd’hui à la retraite) se pose en réformateur du pays : allégement de la censure, ouverture de sites Internet, autorisation du droit de grève, suspension du très contesté chantier du barrage de Myitsone, financé par des fonds chinois.

Situé dans le nord-est du pays, au confluent des deux rivières qui donnent naissance à l’Irrawaddy, ce barrage, premier d’une série de sept prévus par le gouvernement birman et la China Power Investment Corporation, menace l’existence de dizaines de villages kachins. Il est devenu le point de ralliement des opposants au régime, qui accusent la Chine de vouloir produire de l’électricité pour son propre compte. Si le chantier a finalement été interrompu, en septembre 2011, les ouvriers chinois n’ont toujours pas quitté le territoire birman, et les habitants redoutent la reprise des travaux.

De tous les pays qui se bousculent pour exploiter les ressources de la Birmanie, la Chine est le plus actif. Dans l’État de Kachin, les sociétés chinoises se pressent pour extraire l’or, le jade et le teck, et produire de l’hydroélectricité. Leurs usines sont visibles depuis le fleuve et jurent avec le reste du paysage.

Pour mesurer la présence de l’Empire du Milieu dans le pays, il suffit de descendre dans la cale du traversier, là où sont stockées les marchandises : la plupart sont estampillées « Made in China ». C’est en effet par l’Irrawaddy que transitent la plupart de ces importations. Transportées de la frontière par camions, les marchandises sont ensuite acheminées par voie fluviale vers Mandalay et Rangoun, l’ancienne capitale.

« En Birmanie, tout vient de Chine. Les voitures, les routes, les hôpitaux, les usines, les vêtements… Les Chinois ont même aidé à construire la nouvelle capitale, Naypyidaw ! » rappelle Koko, soldat mécanicien de 28 ans rencontré sur le pont.

L’Irrawaddy est la seule voie pour acheminer des marchandises du nord vers le sud du pays. Les bateaux transportent aussi bien des produits venus de Chine que du teck, une des principales richesses de la Birmanie.

« Nous n’avons aucune industrie nationale, poursuit-il, et dépendons entièrement de nos voisins, qui ponctionnent toutes nos ressources : le gaz, le bois et même nos femmes ! » (Se heurtant à un déficit de femmes, les célibataires chinois sont de plus en plus nombreux à se payer une conjointe birmane — un « marché aux esclaves » en pleine expansion.) Le jeune homme se rembrunit. Accoudé au bastingage, il fixe un long moment les baraques de pêcheurs qui défilent sur la rive : « Si j’étais président, je changerais tout dans ce pays, à commencer par les transports, qui sont trop lents ! »

Sa phrase à peine achevée, une brutale secousse ébranle le vieux traversier, qui s’immobilise dans un bruit d’acier tordu. « Un banc de sable, soupire le mécanicien. Il fallait s’y attendre. » Des voix s’élèvent de la passerelle. Une querelle éclate bientôt entre le commandant et les deux éclaireurs. Ces derniers, chargés de sonder la profondeur de l’eau à l’aide de cannes de bambou, n’auraient pas vu venir l’obstacle.

Après plusieurs manœuvres infructueuses, tout espoir de repartir avant la nuit est finalement abandonné. Il faut attendre le lendemain et le passage d’un navire marchand pour reprendre confiance. À l’aide d’un câble métallique, ce dernier entreprend un remorquage. L’opération échoue à deux reprises. Sans se décourager, l’équipage rafistole le câble cassé et le rattache plus solidement à la proue du bateau. La troisième tentative est la bonne. Une fois libéré des sables, le traversier reprend son cap en direction du sud avec un jour de retard.

Le parcours est parsemé de petits villages poussiéreux.

Le bateau avance à travers une gorge sinueuse. Tout autour, les hautes falaises incrustées de stûpas dorés, petites constructions coniques érigées en hommage au Bouddha, rappellent l’importance de la religion dans cette société aux traditions si préservées.

Sur la passerelle, l’équipage écoute avec attention la Democratic Voice of Burma, radio militante qui émet clandestinement dans le pays. « Excellente nouvelle, se réjouit le barreur : Daw Suu a accepté de prêter serment sur la Constitution et va pouvoir siéger au Parlement. »

Et le commandant d’ajouter : « Le peuple avait peur qu’elle refuse de reconnaître la Constitution. D’après elle, c’est un texte antidémocratique qui ne profite qu’aux généraux. Mais à présent, Daw Suu a la possibilité de faire bouger les choses. On dit qu’elle pourrait créer des alliances en interne et faire plier la politique des généraux. »

Bien que cette hypothèse soit émise par certains observateurs, beaucoup pensent que la lauréate du prix Nobel de la paix 1991 n’aura qu’une influence mineure au Parlement. Par conséquent, les élections générales de 2015 seront cruciales. En cas de victoire de la LND, les généraux refuseront-ils de reconnaître le résultat du vote, comme en 1990, ou bien accepteront-ils de rendre le pouvoir ?

La pleine lune illumine la vallée silencieuse pour cette dernière nuit sur l’Irrawaddy. Demain matin, l’increvable traversier accostera à Mandalay, point final d’une odyssée qui aura duré cinq jours et quatre nuits. Sur le pont supérieur, Koko et ses compagnons soldats forment un cercle autour de l’un d’eux relatant les derniers combats contre les rebelles kachins, qui luttent pour l’indépendance de leur région : « J’ai passé plusieurs mois dans les montagnes de l’Extrême Nord. Vous ne pouvez pas imaginer le froid qu’il fait là-haut. On gèle ! J’ai tué une dizaine de rebelles. Ç’a été les pires mois de ma vie, et pour rien au monde je ne retournerai là-bas. »

Koko pose une main réconfortante sur l’épaule de son camarade. « Ne t’inquiète pas : quand Aung San Suu Kyi sera présidente, toute cette folie cessera. On deviendra un pays comme les autres, uni malgré nos différences. Encore un peu de patience, la démocratie est en marche. Parole de soldat ! »

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