Le safari afghan

Plus les véhicules canadiens se modernisent, plus ils stimulent les poseurs de bombes ! a constaté le reporter Fabrice de Pierrebourg au cours de ses nombreux séjours en Afghanistan. C’est là une des révélations de son essai coup-de-poing, qui paraît ces jours-ci.

Le safari afghan

« Des véhicules toujours plus gros, toujours plus lourds, toujours plus blindés et toujours plus coûteux. Mais il y a toujours plus de morts. Ce constat devient encore plus troublant lorsqu’on compare le taux de décès dus aux IED [improvised explosive devices – dispositifs explosifs de circonstance, aussi appelés bombes artisanales] au sein des troupes canadiennes et des troupes britanniques. D’un côté, vous avez un parc canadien ultramoderne, et de l’autre, un parc de véhicules britanniques rudimentaires composé de Land Rover Snatch dignes d’un safari au Kenya.

Mi-2008, les troupes britanniques stationnées en Afghanistan étaient trois fois plus nombreuses que les troupes canadiennes. Or, elles déploraient proportionnellement à peine plus de morts dans leurs rangs, et à peine un quart des décès étaient reliés à l’explosion de bombes artisanales, contre la moitié dans le camp canadien. Cherchez l’erreur.

À chacun de mes séjours dans la province de Kandahar [dans le sud du pays], j’ai été fasciné, et même interloqué, lorsque je voyais passer ces convois de Land Rover bâchées qui avaient connu leur baptême du feu en Irlande du Nord. Je frémissais pour ces soldats forcés d’emprun­ter les mêmes routes minées que leurs collègues canadiens et américains.

« Ce sont des malades, je n’irai jamais là-dedans », s’exclame un soldat canadien. Pour nos militaires, jamais à court d’imagination lorsqu’il faut inventer des surnoms sarcastiques, leurs collègues brits sont des desert foxes, et leurs véhicules, des toasters !

Remarquez que les soldats afghans, qui se déplacent assis ou debout sur la plate­forme arrière de camionnettes Ford Ranger, ne sont guère mieux lotis. Sans exagérer, ils servent de chair à canon aux insurgés et se font allégrement massacrer. Pour bien comprendre, il faut savoir que les Land Rover britanniques n’ont pas de toit, que les soldats sont assis sur des bancs en bois, armes à la main. L’un d’eux se tient debout derrière une mitrailleuse 12,7 mm. Zéro blindage, hormis le châssis et des couvertures en Kevlar sur les parois latérales. Ni caméra, ni écran de télévision, ni tourelle télécommandée. Rien. Du métal, du bois, une bâche en tissu, des plaques de désensablement et, paraît-il, un système de détection électronique des IED.

Selon les militaires auxquels j’ai posé cette question qui me travaillait, la clé du mystère résiderait dans le fait que les talibans adaptent leurs méthodes d’attaque aux cibles choisies. Plus les Canadiens ou les Américains renforcent leurs blindages et deviennent invulnérables aux tirs, plus les insurgés augmentent la puissance de leurs bombes artisanales […]. En plus de n’en retirer aucune gloire, ceux-ci ne voient probablement pas l’utilité de « gaspiller » un gros IED pour neutraliser un vulgaire toaster.

Les familles des soldats britanniques décédés (certaines poursuivent le gouvernement), la presse et des ténors de l’opposition à la Chambre des communes se moquent de ces considérations, tout comme des comparaisons entre les taux de mortalité et les véhicules des différentes armées. Les stratégies des talibans sont le cadet de leurs soucis. Ils ne cessent de dénoncer ces « cercueils roulants » et, plus globalement, le sous-équipement des troupes britanniques.

Malgré ces vives critiques, qui proviennent notamment de certains gradés, le gouvernement britannique a longtemps soutenu que ses Land Rover étaient parfaitement adaptées au terrain afghan et à ses menaces. Le ministère de la Défense avait même exclu d’acquérir les RG-31 Nyala [des véhicules résistants aux mines et aux IED, mais considérés comme peu fiables] sous prétexte qu’ils n’étaient pas aussi mobiles que les Snatch en zone urbaine, et surtout en raison des problèmes de maintenance. Il aura fallu attendre 2010 pour que le gouvernement britannique se décide à débourser près de 200 millions de dollars pour remplacer de toute urgence ces Snatch par 200 blindés légers.

Un matin, j’ai décidé d’aller poser la question qui me brûlait les lèvres à un petit groupe de soldats britanniques qui se préparaient à partir en patrouille : « Salut, les gars, vous n’avez pas peur de rouler là-dedans ? » Éclat de rire général… « Non, on préfère ça aux blindés canadiens. On est plus réactifs et on peut engager le combat avec l’ennemi immédiatement en cas d’attaque. » Me voyant hésiter, mon appareil photo à la main, un des responsables du groupe a ajouté : « Prenez des photos à l’intérieur si vous voulez. » C’est tellement rudimentaire qu’effectivement il n’y a rien à cacher. Ça me change…

 



En comparaison des Nyala canadiens (à droite, photo : DND/Caporal Simon Duchesne), les Snatch
britanniques (à gauche, photo : Sgt D. Harmer RLC/PC) ne semblent pas faire le poids. Et pourtant…

Le « CSI » de Kandahar

Même si 80 % des IED sont détectés visuel­lement, à la suite d’une observation attentive du sol et des indices présents (terre remuée, fils, etc.), le lieutenant-général américain Thomas F. Metz considère que cette débauche de moyens toujours plus ingénieux et toujours plus coûteux n’est pas vaine, loin de là. « Nous avons travaillé fort pour […] forcer les insurgés à utiliser de moins en moins les systèmes radiocom­mandés, nous avons dépensé des milliards, mis en place les systèmes de brouillage, si bien que nous avons poussé l’ennemi à en revenir à des systèmes moins perfectionnés, comme les fils de commande et les plaques de pression. »

Cinq pays ont mis sur pied à Kandahar un laboratoire de recherche scientifique, un genre de « CSI » militaire, par référence à la célèbre série télévisée : la Combined Explosive Exploitation Cell (CExC, « sexy » pour les intimes)… Il ne s’agit pas d’une première, mais du clone d’une initiative semblable lancée en Irak au cours de l’été 2003.

À Kandahar, une poignée de spécialistes américains, canadiens, britanniques, australiens et danois étudient méticuleu­sement les entrailles des IED découverts intacts ici et là. À l’image de techniciens en scènes de crime, ils se rendent aussi sur des lieux d’explosions. De retour dans leur laboratoire, ils se mettent à l’ouvrage. Ils photographient, recourent aux rayons X, relèvent les empreintes, déterminent les composants de l’explosif, etc.

Le but est de percer les secrets de ces engins de mort, de déceler les évolutions « technologiques », mais également d’essayer de se mettre à la place des insurgés pour deviner leurs intentions, décortiquer leur modus operandi, mettre en évidence les tendances, trouver les coupables et, peut-être, quels pays sont susceptibles de tirer les fils de ces IED en fournissant une aide aux insurgés.

Tous ces renseignements sont expédiés à une autre équipe, installée sur la base de Bagram, près de Kaboul, où ils sont consignés dans une gigantesque base de données et partagés, même s’il y a parfois des ratés avec les forces impliquées sur le terrain.

Ces spécialistes ne chôment pas. Au cours des six derniers mois de 2009, ils ont ainsi analysé près de 1 500 engins. Un chiffre qui reflète bien l’ampleur du phénomène.

De son côté, le Pentagone chapeaute depuis 2005 une autre structure, la Joint IED Defeat Organization (JIEDO), dont le budget ne cesse de grimper, au même rythme que le nombre d’explosions d’IED… Début 2010, les militaires américains ont obtenu du Congrès la somme de 3,5 milliards de dollars pour le fonctionnement de la JIEDO en 2011, soit un milliard de plus que pour l’année 2010.

Et ce n’est pas tout. À Fort Eustis, en Virginie, les militaires américains disposent d’une sorte de simulateur dans lequel ils préparent leurs soldats à affronter cette menace : une savante combinaison d’images en 3D recréant l’environnement afghan et de vérins hydrauliques sur lesquels sont posés les Humvee [véhicules militaires tout-terrains]. Sensations fortes garanties. « La meilleure façon de vaincre un IED est de le trouver », telle est la phi­losophie du sergent-chef David Richard­son, un vétéran de l’Irak et de l’Afghanistan. En effet, il est important de préparer les soldats à encaisser une explosion et aux instants qui vont suivre. Mais l’accent est mis sur l’amont – la détection et la vigilance – grâce à des scénarios conçus en fonction des renseignements collectés sur le terrain.

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Depuis 2002, plus de 150 militaires canadiens ont été tués en Afghanistan
(photo : Cpl J. Nightingale, Services d’imagerie Foik, Afg. Roto 6)

Quant au Canada, il consacre à ce fléau un budget dérisoire, comparé à celui de l’Oncle Sam, de l’ordre de quelques centaines de milliers de dollars affectés au fonctionnement de centres de recherches militaires, en particulier Recherche et développement pour la défense Canada (RDDC), à Suffield, en Alberta. Dans ce centre, les soldats sont placés dans les conditions réelles d’une attaque à l’IED, avec des charges minimes, mais suffi­santes pour leur donner un avant-goût de ce qui les attend en Afghanistan. On a aussi créé, en juin 2007, la Force opérationnelle contre les dispositifs explosifs de circonstance (FO C-DEC), la JIEDO canadienne, qui recrute une quarantaine de membres chaque année à Gagetown [au Nouveau-Brunswick]. Cette cellule intégrée a plusieurs cordes à son arc, à la fois préventives et offensives ! Elle intervient en amont en allant jusqu’à éliminer physiquement les fabricants et poseurs d’IED (attaque du réseau). Elle gère aussi les missions de repérage et de neutralisation de ces bombes artisanales (neutralisation du dispositif).

Tous ces efforts seront-ils suffisants pour inverser la tendance en Afghanistan ? C’est difficile à croire, car le Canada est condamné à demeurer sur un mode réactif. Ce sont les insurgés qui ont le premier mot, et le dernier. Mais il s’agit d’un luxe dont aucune armée ne peut se passer, ne serait-ce que pour les conflits futurs. »

 

(Martyrs d’une guerre perdue d’avance : Le Canada en Afghanistan, par Fabrice de Pierrebourg, Stanké, 2010.)