Le sauveur de manuscrits

Un moine américain ratisse la planète pour sauvegarder de précieux textes anciens afin de les préserver des catastrophes naturelles, des pillages ou de la guerre. Un devoir de mémoire essentiel, à l’heure où des organisations terroristes cherchent à détruire ce patrimoine.

Le père Columba Stewart, dans la vieille ville de Jérusalem. (Photo : Mathilde Gattoni)

En milieu de matinée, alors que le soleil tape fort sur les toitures claires de Jérusalem, une silhouette noire et élancée se faufile habilement dans les ruelles du souk, avant de s’arrêter quelques rues plus loin devant un portail en fer forgé surmonté d’une arche de pierre. « J’essaie toujours de me réserver un peu de temps libre quand je viens à Jérusalem », dit le père Columba Stewart, qui est ensuite convié à entrer dans le monastère syriaque orthodoxe Saint-Marc.

Le bénédictin de 63 ans est chaleureusement accueilli par le petit groupe de moines présents dans l’enceinte. Après de brèves cordialités et quelques gorgées de café à la cardamome, un vieil homme barbu au regard sage l’invite à le suivre à l’étage, jusqu’à une salle poussiéreuse. Là, dans des bibliothèques en bois, sont disposées des rangées de précieux manuscrits datant du VIe ou VIIe siècle, certains contenant des textes des Pères de l’Église — tel saint Cyrille, qui présida le concile d’Éphèse en 430-431. Columba Stewart ouvre délicatement l’un d’eux, s’attardant sur l’élégante calligraphie qui orne ses pages jaunies. « N’est-ce pas magnifique ? » demande-t-il, les yeux pétillants.

Rédigés en syriaque, la langue parlée par les plus anciennes communautés chrétiennes du Moyen-Orient, ces textes ne représentent qu’une infime portion des quelque 50 000 manuscrits chrétiens et musulmans que Columba Stewart et ses collègues de la Hill Museum & Manuscript Library (HMML) sont parvenus à préserver depuis 2003 en les numérisant pour la postérité. 

Un manuscrit datant des débuts de la chrétienté, archivé au monastère syriaque orthodoxe Saint-Marc, dans le quartier arménien de Jérusalem. (Photo : Matilde Gattoni)

Sauver des ouvrages des catastrophes météorologiques, des pillages ou de la guerre, c’est la mission que s’est donnée l’organisme sans but lucratif que dirige le père Stewart à Collegeville, au Minnesota. Créée en 1965, la HMML, qui vit de dons et de subventions venant de fondations privées, regroupe aujourd’hui la plus grande collection d’images de manuscrits du monde. 

Nommé directeur général de l’organisme en 2003, Columba Stewart, qui enseigne par ailleurs la théologie à l’Université Saint John, a ratissé la terre entière afin de dégoter et de numériser de précieux textes religieux, scientifiques ou philosophiques. Ces dernières années, la course contre la montre s’est accélérée avec la présence en Afrique et au Moyen-Orient de groupes radicaux qui ont entrepris de détruire les antiquités et les livres anciens qui ne correspondent pas à leur vision de la religion et de la société. L’Américain travaille avec les communautés chrétiennes et musulmanes d’Irak, de Syrie et du Mali, où il a formé des équipes locales à photographier des ouvrages vieux de plusieurs siècles. « L’émergence de Daech nous rappelle que la connaissance est réellement en danger », explique-t-il en sirotant un jus de fruits dans un café du centre historique. « Il est impératif que l’on sauvegarde ces textes rapidement, car tout peut leur arriver. »

Sur les 6 000 manuscrits que la HMML est parvenue à numériser entre 2009 et 2014 en Irak, 2 000 ont disparu depuis, probablement détruits par les hommes de Daech, selon Columba Stewart. « J’essaie de ne pas y penser, car cela me met hors de moi », poursuit le moine. Quand la ville malienne de Tombouctou a été prise par les islamistes en 2012, ses bibliothèques, contenant plus de 300 000 textes religieux et études scientifiques, auraient pu subir le même sort. Heureusement, leurs gardiens ont contribué à rapatrier clandestinement les précieux documents à Bamako, la capitale, où ils sont actuellement numérisés par la HMML en lieu sûr.

C’est au cours d’un voyage au Liban, au printemps 2003, que Columba Stewart s’est pris de passion pour la préservation des manuscrits anciens. « Je n’ai pas beaucoup de temps pour véritablement étudier les ouvrages, car mon travail consiste principalement à les dénicher et à rendre possible leur collection, dit-il. Mais j’aime la découverte, aborder de nouvelles cultures et créer des liens personnels. »

Le père Stewart (à droite) avec deux moines du monastère Saint-Marc. (Photo : Matilde Gattoni)

Néanmoins, préserver la culture mondiale de la destruction s’apparente le plus souvent à un travail long et frustrant, dont la numérisation n’est que la dernière étape. Il faut trouver les ordres religieux, les associations culturelles et les familles qui possèdent des manuscrits, puis gagner leur confiance. Cela requiert de multiples voyages, étalés sur des années, d’innombrables rendez-vous et beaucoup de diplomatie, sans garantie de succès. La plupart des collectivités auprès desquelles Columba Stewart a entrepris des démarches jusqu’ici ont été marquées par des années de guerre et de persécutions, et sont méfiantes à l’égard des étrangers. « Certaines ont perdu leur terre d’origine, leurs propriétés, la majeure partie de leur peuple, souligne-t-il. Parfois, les écritures sont tout ce qui leur reste, leur seul lien tangible avec le passé. » De nombreuses personnes sont par ailleurs réticentes à l’idée de s’ouvrir à des Occidentaux, dont les ancêtres ont jadis pillé des dizaines de milliers de manuscrits, désormais éparpillés dans des bibliothèques européennes. 

Le fait que la HMML confie à des gens du coin qu’elle a elle-même formés la délicate tâche de manipuler les documents fait souvent pencher la balance. « Nous ne touchons pas aux ouvrages, explique Columba Stewart. Les habitants sont rémunérés pour ce travail. Ils sont fiers de participer activement à la préservation de leur propre patrimoine. »

Une numérisation de manuscrits. (Photo : Matilde Gattoni)

Les numérisations sont réalisées sur place, par des techniciens encadrés par des représentants de la HMML. Les fichiers sont sauvegardés sur un disque dur, qui est envoyé — ou même livré en mains propres — au siège de l’organisme par des intermédiaires de confiance. Les données sont ensuite archivées puis téléchargées sur une plateforme en ligne. La HMML assume toutes les dépenses. Les numérisations sont accessibles à tous gratuitement.

En Inde, la Hill Museum & Manuscript Library a récemment photographié 10 000 parchemins en feuilles de palmier. En Éthiopie, les évangéliaires de Garima, considérés comme les plus anciens manuscrits du pays, viennent d’être numérisés. La HMML a également élargi son réseau au Moyen-Orient et en Afrique, plus spécialement en Égypte, en Irak, en Syrie, au Liban, en Turquie et à Jérusalem, numérisant des milliers de manuscrits de différentes communautés chrétiennes — coptes, maronites, arméniennes, grecques catholiques et latines.

La décision de numériser aussi du matériel islamique est survenue en 2013, en commençant par les 900 ouvrages de la bibliothèque Budeiri, propriété d’une famille noble de Jérusalem. Quatre collections islamiques et chrétiennes ont été numérisées entre 2011 et 2018. Lors de ses visites dans la ville sainte, où il se rend environ une fois par an, Columba Stewart suit les travaux en cours et tente d’en entamer de nouveaux. La COVID-19 a limité ses mouvements, mais il vient de recommencer à voyager. En avril, il était au Mali.

Dans les années à venir, le moine voudrait accroître les efforts de numérisation dans les Balkans et en Égypte. « Cela devient de plus en plus difficile pour nous, la situation mondiale actuelle est tellement turbulente. J’espère que les gens prendront conscience de ce que nous avons accompli, car je pense que c’est plutôt remarquable, affirme-t-il en esquissant un sourire de fierté. Et dans une centaine d’années, j’aimerais qu’il y ait une notice quelque part dans le monde qui reconnaisse nos réalisations. »

Le moine espère qu’à long terme, la diffusion de ces écrits favorisera une meilleure compréhension entre les différentes communautés d’adeptes, surtout entre chrétiens et musulmans, à une époque où les relations entre leurs deux univers semblent si tendues. « Nous pourrions réapprendre à vivre ensemble en nous inspirant des temps où la cohabitation était pacifique, dit Columba Stewart. Si, à l’avenir, nous ne sommes pas en mesure d’accepter les affinités entre les peuples, alors nous resterons à jamais prisonniers de nos différences. Nous resterons effrayés et méfiants les uns envers les autres. »

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C’est admirable ce qu’il fait. Un travail de moine, sans faux jeu de mots. Un copiste du 21ème siècle. Un sauveur de l’humanité

Il a tellement raison de dire que la connaissance et l’éducation ont toujours été considérées comme dangereuses quand on veut imposer une pensée unique.

Je lui souhaite d’arriver là où il le souhaite.

Superbe travail de préservation de la mémoire collective de l’humanité. En ces temps ou la « vérité » devient de plus en plus malléable (pour rester poli!), la préservation de ces témoins de notre histoire n’en est que plus essentielle.

Un million de merci au père Columba Stewart et à tous ceux qui travaillent avec lui.