Le train de la mort

Chaque année, des centaines de milliers de migrants venus d’Amérique centrale traversent clandestinement tout le Mexique pour se rendre aux États-Unis. Au péril de leur vie.

Le sifflet du train de marchandises qui remonte le Mexique vers le nord retentit comme un cri dans la nuit. C’est le signal qu’attendaient des centaines de sans-papiers venus d’Amérique centrale pour s’élancer vers le convoi avant même qu’il s’arrête. Les plus chanceux se réfugieront dans des wagons vides, les autres devront s’agripper aux flancs rouillés du monstre de fer ou s’attacher sur le toit. Le « train de la mort » vient d’entrer en gare, chuchotent les passants d’Arriaga, petite ville pauvre de l’État du Chiapas.

Le train de la compagnie américaine Chiapas-Mayab transporte du ciment et du pétrole jusqu’à la frontière nord du Mexique, près de la Californie. Mais aussi des centaines de milliers d’émigrants par an, qui risquent leur vie dans l’espoir d’améliorer leur sort. Direction : l’eldorado américain. « Si Dios quiere… »

Ces émigrants, des hommes âgés de 15 à 35 ans pour la plupart, viennent du Honduras, du Salvador, du Guatemala et du Nicaragua. Ils fuient la misère, les travaux des champs 12 heures par jour ou la dure vie à l’usine pour un salaire d’un dollar l’heure. Certains vont rejoindre une mère, un cousin, un proche qui a « réussi » au pays de l’Oncle Sam. D’autres laissent derrière eux femmes et enfants, en quête de jours meilleurs.

Avec en moyenne 300 000 sans-papiers qui la traversent annuellement et 600 expulsions par jour, la frontière sud du Mexique est la plus mouvementée du continent américain. Elle est pourtant beaucoup moins surveillée que la frontière nord. Les capitales mexicaine et guatémaltèque promettent depuis longtemps à Washington de s’occuper de cet « avant-poste frontalier des États-Unis », extrêmement poreux. Mais les moyens, ou la volonté, manquent. La corruption et les agressions envers les migrants sont endémiques.

Nombre de sans-papiers entreprennent le voyage en autocar avec des coyotes, ces passeurs qui, moyennant de l’argent, les aident à traverser tout le Mexique puis à franchir la frontière américaine. Mais parce qu’il permet de faire le trajet du sud au nord sans payer, le train est le moyen de transport le plus populaire.

Depuis que l’ouragan Stan a détruit de grands tronçons de la voie ferrée, en octobre 2005, les migrants clandestins n’ont d’autre choix que de mettre le cap sur Arriaga. Une marche de 300 km depuis la frontière avec le Guatemala, entre 10 et 12 jours à se crevasser les pieds sous un soleil de plomb ou les pluies tropicales, suivant la saison, à dormir dans des montagnes couvertes d’une forêt dense où pullulent des insectes et des serpents redoutables. D’Arriaga, ils mettront en moyenne un mois à se rendre aux États-Unis en train, selon qu’ils s’arrêtent ou pas en chemin pour gagner quelques pesos en travaillant dans des fermes.

Le clocher d’une église d’Arriaga sonne midi. Couchés entre les rails, de petits groupes se reposent en attendant le convoi. À l’ombre d’un arbre, un vieil homme, une corde à la main, explique à une maman comment elle devra attacher son petit José David, neuf ans, au toit du wagon pour éviter qu’il ne tombe. À côté, deux sans-papiers guatémaltèques feignent de combattre avec des machettes. Les résidants vont et viennent sans faire cas de leur présence.

« Ça ? C’est pour se protéger durant le trajet », explique fièrement Ovidio Fuentes, en pointant vers le ciel la lame scintillante de son arme. Sans travail depuis quelques mois, ce Guatémaltèque de 36 ans, surnommé « el gato » (le chat) par ses compagnons de voyage, a quitté sa terre natale pour tenter de réaliser son rêve américain. « Parce qu’on vit plus en sécurité là-bas. Il n’y a pas autant de violence », explique-t-il en enfonçant sur sa tête sa casquette Nike.

« C’est la meilleure main-d’œuvre de l’Amérique centrale qui s’en va aux États-Unis », déplore le père Ademar Barilli, qui s’occupe d’une maison d’hébergement pour migrants au Guatemala, tout près de la frontière. Sur ceux qui passent par son refuge pour se sustenter en sécurité, 80 % viennent du Honduras et environ 10 % sont des femmes. Et 65 % de ces voyageurs d’infortune n’en sont pas à leur première expédition. Ce sont des « kamikazes de la pauvreté », des gens prêts à mourir pour atteindre le Nord, dit le père Flor María Rigoni, qui s’occupe lui aussi d’un refuge pour migrants, mais du côté mexicain, à Tapachula.

Pour Rolando Ramos, le voyage vers l’eldorado américain est presque devenu une routine. En 11 tentatives, ce Salvadorien n’a atteint son but qu’une fois. Il était alors resté sept ans en Géorgie, où il a lavé de la vaisselle, travaillé dans les champs de tabac, peint des bâtiments. « Au Salvador, on n’a même pas de quoi s’acheter une auto, encore moins une maison. L’aînée de mes trois enfants ne va plus à l’école, parce qu’elle doit travailler », dit-il en s’essuyant les yeux sur son chandail sale.

Alors qu’il était sur le point de régulariser sa situation aux États-Unis, il a été expulsé. « En même temps qu’un Colombien qui a été pris avec un kilo de cocaïne. J’ai été traité comme si j’étais le pire des criminels », raconte-t-il. Qu’à cela ne tienne, il a décidé de refaire le périlleux voyage. Encore une fois. « Les Américains sont hypocrites. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de Centraméricains. Mais on est plus efficaces que quiconque, parce qu’on connaît la misère et qu’on sait l’endurer. »

« La différence est énorme entre la frontière située au nord du Mexique et celle située au sud, affirme le père Ademar Barilli. Près des États-Unis, la frontière est bordée de grandes villes. Les migrants peuvent se fondre dans la foule sans se faire repérer et même espérer travailler. Ici, c’est une frontière vierge. Il n’y a pas de sécurité. On tue les gens, on les extorque et personne ne dit rien. C’est la loi du silence. »

Armés de machettes et de fusils, les membres du gang Mara salvatrucha sèment la terreur dans cette région. On les reconnaît à leurs tatouages, bien visibles sur le front ou le visage, représentant têtes de mort, cœurs fléchés et femmes nues. Ce groupe de délinquants dangereux est né dans les quartiers pauvres de Los Angeles, où s’établissaient dans les années 1980 des milliers de Salvadoriens qui fuyaient la guerre civile. Ils ont été expulsés du pays à la fin de cette guerre et, aujourd’hui, ils sont plus de 3 000 à régner sur le territoire mexicain comme des hors-la-loi. Pillages, viols, assassinats, ils sont sans merci. Les émigrants agrippés au train en mouvement sont des cibles faciles. Ceux qui refusent de coopérer sont jetés en bas.

« Avant, il ne se passait pas une semaine sans qu’on reçoive au moins trois cas de migrants blessés par des maras le long de la voie ferrée », dit Juan Contreras Espinosa, instructeur au Centre régional des urgences et désastres de Tapachula. « Il semble que la police s’en soit mêlée, parce que les cas attribuables aux maras sont un peu moins fréquents. »

Ils sont près d’un millier à tomber du train de la mort chaque année. La plupart s’en sortent indemnes, une soixantaine y laissent leur peau, une centaine survivent avec des jambes ou des bras en moins. « J’étais presque à la moitié du voyage », raconte Donar Maldonado, à qui on a dû amputer les deux jambes. « J’étais mal agrippé et le train a brusquement freiné. Je suis tombé. Personne n’est venu me secourir. Je me suis rappelé les paroles d’un ami : “Mon frère, ici, c’est chacun pour soi. Si tu tombes, tu restes là. Les autres doivent continuer.” »

Comme beaucoup, ce jeune homme originaire du Honduras rêvait des États-Unis. Il venait de se faire congédier de l’usine où il travaillait pour 2 000 lempiras par mois (110 dollars) et refusait de vendre de la drogue pour subvenir aux besoins de sa famille. « Je m’étais dit que j’allais travailler cinq ans aux États-Unis, puis revenir au pays me la couler douce », souligne-t-il.

Depuis son accident, en mars 2004, il n’est retourné qu’une fois au Honduras. Donar Maldonado se sent désormais plus utile au refuge Jesús el Buen Pastor, à Tapachula, à quelques kilomètres à peine des postes de contrôle mexicains. Quelques murs blancs peints à la chaux, des fenêtres sans grillage, une cuisinière au gaz et une chapelle, où trône un petit autel garni de fleurs et surmonté d’un crucifix. Les installations y sont rudimentaires, la chaleur et l’humidité écrasantes, mais ce petit refuge a le mérite d’être le seul au pays à accueillir les mutilés du monstre de fer le temps de leur convalescence.

« Avant, les migrants tombés du train étaient amputés dans les hôpitaux et ramenés à la frontière pour être expulsés avant même que leurs plaies soient cicatrisées », raconte Olga Sánchez, fondatrice de ce refuge. Petite, toujours vêtue de blanc, ses longs cheveux laissés libres ou tressés, doña Olga, qu’on appelle ici « la mère Teresa du Mexique », ne s’est jamais résignée à la misère humaine. Avec patience et bonté, elle accueille ces blessés depuis 1997, leur prodigue des soins, les habille et les nourrit. Puis, lorsqu’ils sont guéris, elle les reconduit chez eux, d’où qu’ils viennent. « J’essaie de les aider du mieux que je peux, de leur redonner une dignité. Les droits de l’homme n’intéressent que bien peu de gens. Encore moins les autorités », soupire-t-elle.

Un nouveau refuge, plus spacieux et mieux adapté, un atelier de fabrication de prothèses et une petite boulangerie viennent d’être construits, grâce notamment à un don de 100 000 dollars du Canada, provenant essentiellement de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

En 2004, Olga Sánchez a remporté le prix national des droits de l’homme, remis en personne par le président d’alors, Vicente Fox. Depuis, encouragée, la mère Teresa du Mexique redouble d’ardeur. Sur toutes les tribunes, elle a multiplié les demandes d’aide financière. Mais les dons lui parvenant au compte-gouttes, elle continue de vendre des vêtements et de la nourriture pour faire tourner son petit complexe d’hébergement.

À quelques kilomètres de là, une camionnette orange roule doucement sur la route cahoteuse et poussiéreuse qui longe la voie ferrée. Les yeux plissés pour mieux voir, José Alfredo et Rocio R. Alegria, deux membres du groupe Beta — unité qui relève de l’Institut national de migration —, balaient du regard les environs. À la vue de la camionnette officielle, de nombreux clandestins préfèrent se cacher dans les bois, confondant cette unité spéciale d’aide aux migrants avec la police ou l’armée. D’autres acceptent volontiers les quelques boîtes de thon et les bouteilles d’eau qui leur sont tendues. C’est souvent leur unique repas de la journée.

D’après Beta, il n’est pas rare que des migrants rencontrés sur le chemin demandent à être reconduits à la frontière mexicano-guatémaltèque. « Surtout des femmes, dit José Alfredo. Le voyage est difficile pour elles. » Violences, viols, grossesses non désirées… la liste est longue. José Alfredo ne veut pas en parler. « J’ai vu beaucoup de choses », se contente-t-il de murmurer en fixant le sol.

Depuis mars 2006, les migrants en attente d’expulsion sont amenés dans un complexe situé en retrait du centre-ville de Tapachula. Hauts murs bétonnés, barbelés, cette « station migratoire du 21e siècle », comme l’appelle l’État mexicain, ressemble à un centre de détention à sécurité maximale. Les journalistes étrangers, et parfois les locaux, sont interdits d’accès. Mince consolation : le directeur accepte de recevoir les visiteurs à son bureau. « Notre centre a pour priorité de traiter les migrants avec dignité », souligne Alejandro de Gyves, la jeune trentaine.

Il explique que les migrants arrêtés partout au Mexique finissent tous par transiter par la station migratoire, d’où ils sont ensuite renvoyés dans leur pays, le jour même ou le lendemain.

« C’est une prison à ciel ouvert ! » s’indigne doña Olga. « Les migrants sont entassés dans des pièces sans fenêtres, ils n’ont rien de décent à manger, on leur fait payer les appels à leur famille, et vous voulez parler de dignité ? » lance-t-elle, hors de ses gonds. Parce qu’elle y vend des produits et denrées nécessaires à l’alimentation et à l’hygiène de base, doña Olga est l’une des rares à avoir accès au complexe. Elle est scandalisée de voir le mauvais traitement réservé aux migrants et craint de devenir bientôt persona non grata si elle continue à le dénoncer.

Prison ou pas, le père Ademar Barilli croit que le problème est ailleurs. Selon lui, même si les États-Unis font pression pour freiner l’afflux de clandestins, la migration ne ralentira pas. « Les États centraméricains sont en faillite, dit-il. Tant et aussi longtemps que les Américains auront besoin de main-d’œuvre bon marché, il y aura toujours une forte demande de travailleurs venus d’ailleurs. » De même que des sans-papiers qui, bercés par le rêve américain, continueront de prendre chaque jour le train pour le Nord.

Ce reportage a été rendu possible grâce à une bourse Nord-Sud accordée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et financée par l’Agence canadienne de développement international.

 

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