Le Viêt Nam monte, monte !

L’Asie n’a pas fini de transformer la carte du commerce mondial, prévient le directeur de la Banque asiatique de développement, Rajat M. NAG. Après la Chine, voici le Viêt Nam !

À Noël, cette année, certains jouets sous le sapin porteront l’inscription « Made in Vietnam ». Et ce n’est qu’un début. « D’ici trois ans, ce pays exportera des micropuces d’ordinateurs », dit Rajat Nag, directeur général de la Banque asiatique de développement. L’« usine du monde », ainsi que l’on surnomme désormais la Chine, se ramifie outre-frontières, constate le Canadien de 59 ans. Et le Viêt Nam en est la nouvelle succursale.

Rajat Nag est un citoyen du monde. Né au Bangladesh, il a étudié à Saskatoon (où il a obtenu sa citoyenneté canadienne) et à Londres, à la prestigieuse London School of Economics. L’économiste fait ses premières armes à la Banque du Canada, avant d’occuper divers postes en Indonésie, au Népal et en Asie du Sud-Est.

En 20 ans, il a gravi les échelons de la Banque asiatique de développement, située à Manille, aux Philippines. La Banque lutte contre la pauvreté en Asie en accordant, chaque année, des prêts totalisant six milliards de dollars. La tâche est immense, les besoins, pressants. « Le fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres menace la nouvelle prospérité du continent », dit Rajat Nag. L’actualité l’a rencontré lors de son passage à HEC Montréal, qui l’avait invité à prononcer une conférence sur les défis du développement en Asie.

Après la Chine et l’Inde, le Viêt Nam voit son économie décoller. Comment expliquer cet essor ?

— Les réformes économiques audacieuses lancées par le gouvernement vietnamien dans la dernière décennie commencent à faire sentir leurs effets. Grâce à elles, 22 millions de personnes ont échappé à la misère. Dans les années 1990, la moitié de la population vivait avec moins d’un dollar par jour. Aujourd’hui, ce n’est plus que le quart.

Le Viêt Nam a repris le modèle de développement de la Chine. On a construit des ports à conteneurs, des autoroutes pour relier les ports aux usines et des parcs technologiques pour attirer les investissements étrangers. Et en début d’année, le pays a élargi son accès aux marchés de la planète en se joignant à l’Organisation mondiale du commerce.

Que produisent les usines vietnamiennes ?

— Des chaussures, des t-shirts, des sous-vêtements, des jouets… Pour la Chine, il est de moins en moins rentable de fabriquer ces produits bas de gamme, car les salaires ont grimpé au cours des dernières années. Ils ne représentent bien sûr qu’une mince fraction des salaires des ouvriers nord-américains, mais ils entraînent tout de même à la hausse les coûts de production. On transfère donc une partie de cette production au Viêt Nam. Pendant ce temps, la Chine grimpe dans l’échelle économique. Ses usines assemblent maintenant des ordinateurs portables et des téléviseurs à écran plat. Le Viêt Nam connaîtra la même évolution. D’ici trois ans, il exportera des micropuces d’ordinateurs. Les salaires augmenteront et les usines de chaussures et de t-shirts migreront peu à peu vers le Cambodge et le Laos. La Chine, quant à elle, montera à nouveau d’un échelon et exportera des automobiles et des avions.

Le Viêt Nam bénéficie donc de la délocalisation d’une partie de la production de la Chine ?

— Oui, et aussi de l’Inde, qui commence à transférer ses centres d’appels. Exactement comme en Chine, le coût de la vie a augmenté dans les villes indiennes et ce genre d’activité n’est plus très payant. Les entreprises indiennes offrent maintenant des services de sous-traitance plus spécialisés. Des avocats préparent des dossiers pour des cabinets américains, des ingénieurs s’occupent du travail routinier de grandes firmes mondiales. Des tâches qui demandent beaucoup de temps, mais peu de créativité. Lorsque vous téléphonez au service à la clientèle d’une compagnie aérienne, il y a de bonnes chances pour que la personne au bout du fil ne soit pas assise dans un bureau de Bangalore, mais de Hanoi.

Les Vietnamiens se mettent à l’anglais ?

— De façon intensive. On ne peut marcher cinq minutes dans une rue de Hanoi sans voir une affiche qui annonce des cours d’anglais.

Les choses évoluent rapidement en Asie !

— Oui, l’essor de la Chine et de l’Inde se répercute au Viêt Nam, mais aussi, à des degrés divers, en Thaïlande, en Malaisie, en Indonésie. L’Asie est le continent le plus peuplé, avec près de quatre milliards de personnes. C’est 60 % de l’humanité ! La force de cette population est sa jeunesse. L’âge moyen en Inde, par exemple, est de 23 ans [NDLR : il est de 39 ans au Canada]. Les jeunes sont optimistes. Ils ont des idées neuves et l’énergie pour les réaliser.

Les gouvernements, eux, ont gagné en maturité depuis la crise financière asiatique de 1997, qui a démontré que le continent avait besoin d’une architecture financière beaucoup plus solide, avec des règles de gouvernance strictes pour les entreprises et un système bancaire plus indépendant. De gros efforts ont été faits. Les pays membres de l’ASEAN+3 [les 10 pays de l’Asie du Sud-Est plus la Chine, le Japon et la Corée du Sud] ont mis en réserve un coussin de 80 milliards de dollars pour faire face à une éventuelle crise monétaire. Les pays de l’Asie de l’Est ont aussi renforcé leurs liens commerciaux. Avant la crise, 35 % des exportations étaient destinées aux pays voisins. Aujourd’hui, c’est 55 %.

Malgré cela, l’Asie demeure un continent pauvre. La richesse y est concentrée dans les grandes villes, et même à l’intérieur de celles-ci, il reste des poches de misère. Il y a 1,7 milliard d’Asiatiques — 43 % de la population du continent — qui vivent avec moins de deux dollars par jour.

Quelle est la solution ?

— Les gouvernements asiatiques doivent investir massivement dans les écoles et les hôpitaux. Ils doivent offrir à tous, sans distinction de sexe ou de classe sociale, des chances d’améliorer leur sort. Mais l’État ne peut pas tout faire, et jusqu’à maintenant, on a surtout investi dans la construction d’infrastructures urbaines, comme des autoroutes. Ce type de développement est essentiel, mais il devrait être fait en partenariat avec l’entreprise privée. Cela aurait pour effet de libérer de l’argent avec lequel les États pourraient mettre en place des programmes sociaux. Ils n’ont pas le choix. Le fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres menace la nouvelle prospérité du continent.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie