L’Égypte écartelée entre l’islamisme et l’ancien régime

Pour la première fois de leur histoire, les Égyptiens ont voté pour choisir leur chef d’État. Mais ce pas ferme vers la démocratie s’accompagne d’une déception pour ceux qui, ici ou en Égypte, fantasmaient de voir le Printemps arabe déboucher sur un régime libéral à l’occidentale.

L’Égypte écartelée entre l’islamisme et l’ancien régime
Photo : F. Persson / AP / PC

Après le premier tour de la présidentielle, les électeurs se retrouvent écartelés, devant choisir à la mi-juin, entre un islamiste des Frères musulmans et un représentant du régime déchu d’Hosni Moubarak.

C’est dire qu’aucune nouvelle force politique n’aura réussi à s’imposer dans l’espace politique ouvert par la chute du raïs Moubarak. Le printemps arabe n’aura pas permis aux candidats représentant davantage les «révolutionnaires» de la place Tahrir de prendre le devant de la scène. On songe ici au candidat socialiste Hamdeen Sabbahi ou à l’islamiste modéré Abdel Moneim Aboul Fotouh. Bien que les Frères musulmans aient longtemps été écartés du pouvoir par Moubarak, ils restaient la principale force d’opposition. Leur présence en Égypte remonte à 1928, date de leur fondation. 

Pour la grande majorité de la population, devoir choisir entre les Frères musulmans et l’ancien régime, les deux forces politiques les plus antagoniques parmi les 13 candidats en lice lors du premier tour, n’a rien d’évident ou d’emballant. Ni l’un ni l’autre n’a réussi à ravir plus du quart du vote populaire lors du premier tour. Mohammed Morsi, des Frères musulmans, a récolté près de 25% du vote, contre 24% pour Ahmed Chafik, le dernier premier ministre de Moubarak.

Quel islamisme?

L’issue du deuxième tour est difficile à prévoir. Mohammed Morsi a peut-être une longueur d’avance sur Ahmed Chafik pour deux raisons : la première est qu’il a derrière lui la machine électorale des Frère musulmans, la plus grosse et la mieux huilée au pays; la seconde est qu’il n’est pas, contrairement à son rival, associé au régime honni de Moubarak. 

Morsi souffre cependant d’un problème : il fait partie d’un parti dont on ne sait exactement de quel bois théologico-politique il se chauffe. Un flou qui peut inquiéter autant les 10% de chrétiens du pays que les laïcs, les libéraux ou, à l’autre bout du spectre politique, les salafistes, qui forment le groupe islamiste le plus radical. Le type d’islamisme prôné par les Frères musulmans est-il donc modéré ou radical? Libéral ou conservateur?

Les Frères musulmans égyptiens ont souvent été perçus comme généralement modérés, mais les candidats ne sont pas tous sur la même longueur d’onde. Mohammed Morsi est de l’aile plus conservatrice. Il a ravivé le slogan de campagne «l’islam est la solution» – jadis mis de côté par les Frères, il a déjà proposé que la présidence soit réservée à un homme musulman et il a déjà suggéré qu’un groupe d’experts conseille le Parlement afin d’assurer que les lois votées soient conformes à la loi islamique.

Aujourd’hui, il veut appliquer la charia. Mais a priori, ceci n’a rien de bien choquant ou de bien nouveau dans la principale puissance démographique du Moyen-Orient où 9 personnes sur 10 sont musulmanes. Même sous le régime de Moubarak, la constitution comprenait un article stipulant que «les principes de la charia islamique sont la principale source de législation». Or la loi fondamentale d’Égypte n’allait pas plus loin. Elle restait générale au possible à ce sujet et ne définissait pas de façon précise les lois et les règlements.  

C’est donc dans la portée de l’application de la charia que Morsi et les Frères musulmans restent une énigme. Et l’inquiétude. Une Égypte dirigée par les Frères musulmans resterait-elle strictement dans l’esprit de la charia, comme sous Moubarak, ou chercherait-elle à l’appliquer dans le menu détail en légiférant sur la longueur des robes, sur le port du voile, sur la consommation d’alcool et ainsi de suite?

Défis colossaux

Les doutes cultivés par les Égyptiens à l’égard des Frères musulmans pourraient d’ailleurs bénéficier à Ahmed Chafik. Le désir de stabilité après plus d’un an d’incertitude politique et économique est aussi un argument en sa faveur.

Mais que ce soit Morsi ou Chafik qui remporte la victoire, des défis colossaux attendent le futur président, à commencer par le démantèlement du contrôle pharaonique de l’économie par les forces armées. L’institution militaire, présentement au pouvoir en attente du prochain président, contrôle entre 20% et 40% de l’économie, de la production d’armes à celle des pâtes alimentaires. Peu imputable et transparente, l’armée agit dans une zone grise. D’où la difficulté, malgré leur omniprésence, de mesurer avec précision l’ampleur de son emprise sur l’économie.

Le chômage, qui a récemment grimpé à 13%, et la pauvreté, dans laquelle vivent près de 40% de la population, sont des problèmes majeurs. Un euphémisme dans un pays à la population extrêmement jeune – et donc énergique. On se rappellera que les jeunes manifestants de la place Tahrir étaient certes mus par un goût de liberté, mais aussi par le désir de voir leurs conditions de vie s’améliorer. Le gouvernement égyptien d’avant le Printemps arabe achetait littéralement la paix sociale en subventionnant massivement les biens de consommation et les emplois dans la fonction publique… Jusqu’à ce que les prébendes ne soient plus suffisantes.

Si la situation économique du pays ne se redressait pas, le nouveau président pourrait à nouveau faire face à une jeunesse très insatisfaite.

À cela s’ajoute l’adoption d’une nouvelle constitution. Ce qui n’est pas une mince affaire, car l’absence d’une loi fondamentale en Égypte en ce moment implique que les deux candidats en lice ne savent toujours pas de quels pouvoirs ils seront investis s’ils remportent le deuxième tour les 16 et 17 juin prochains.

 

Les plus populaires