L’éléphant de cirque tire sa révérence

Après un long combat des défenseurs des droits des animaux, l’ère des éléphants de cirque connaît une fin douce-amère.

Mysore, une éléphante asiatique de 70 ans, aux côtés de son dresseur, Erik Montgomery, dans le complexe de 200 acres ouvert en 1995 pour accueillir les éléphants de cirque retraités, le 8 mars 2016. (Photo: Kerry Sheridan/AFP/Getty Images)
Mysore, une éléphante asiatique de 70 ans, aux côtés de son dresseur, Erik Montgomery, dans le complexe de 200 acres ouvert en 1995 pour accueillir les éléphants de cirque retraités, le 8 mars 2016. (Photo: Kerry Sheridan/AFP/Getty Images)

La doyenne s’avance lentement vers son goûter, empreignant ses pas de géant dans le sol. La peau pendante et l’œil brumeux, elle est née avant même que l’Inde ne fasse son indépendance. On dit qu’elle est la plus vieille de son espèce.

On l’a baptisée Mysore, en l’honneur de la ville du sud du pays d’où elle est arrivée il y a 70 ans. On ne saura jamais comment sa mère l’appelait, la cajolait et la chérissait.

Ce qu’on sait, par contre, c’est que Mysore était destinée à une vie de cirque: les trains et les caravanes, la musique et les lumières, les rires et l’émerveillement des spectateurs, les acrobaties et les aiguillons à éléphant (bullhooks en anglais) utilisés pour le dressage, et les gamins courageux qui osent s’approcher du dernier cousin vivant du mastodonte.

Mais pour Mysore — qui a sans doute parcouru plus de kilomètres par la route et le rail que n’importe qui —, cette vie est terminée: ses maîtres l’ont mise à la retraite l’an dernier. Aujourd’hui, comme tous les autres jours, elle attend dans un coin éloigné d’un enclos, sur une parcelle de terre broussailleuse au cœur de la Floride, l’arrivée du gardien qui lui apporte son goûter, des miches de pain. Quand elle achève son repas, Mysore s’en va, contente de passer les heures perdue dans ses pensées, fredonnant peut-être les mots de Rudyard Kipling:

Je me souviens de qui je fus. J’ai brisé corde et chaîne.
Je me souviens de ma forêt et de ma vigueur ancienne.
Je ne veux plus vendre mon dos pour une botte de roseaux,
Je veux retourner à mes pairs, aux gîtes verts des taillis clos.

Le 1er mai à Providence, au Rhode Island, et le même soir à Wilkes-Barre, en Pennsylvanie, une douzaine de consœurs de Mysore ont fait leur dernier numéro; en se libérant de leurs caparaçons, elles marqueront la fin de l’époque des éléphants de cirque. Ce jour-là, les deux troupes ambulantes des cirques Ringling Bros. et Barnum & Bailey — «Le plus grand spectacle du monde» — vont retirer, après près d’un siècle et demi, tous les éléphants de leurs spectacles et les conduiront, une dernière fois, jusqu’à Polk County, en Floride.

Ils y passeront le reste de leur vie à se prélasser, à prendre des bains de poussière et à mâcher du foin. Dans ce monde ravagé où ces créatures rares et majestueuses sont menacées, c’est bien la seule forme de «liberté» qui leur reste.

«C’est vraiment triste», se désole Janice Aria, ancienne clown et artiste dans les numéros d’ours dansants au cirque Ringling, aujourd’hui responsable des soins des animaux dans l’entreprise.

Des éléphants asiatiques lors de l'ultime performance du cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey, le 1er mai 2016. (Photo: AP/Bill Sikes)
Des éléphants asiatiques lors de l’ultime performance du cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey, le 1er mai 2016. (Photo: AP/Bill Sikes)

Janice Aria digère mal la défaite du «plus grand spectacle du monde» — ou, comme le dit l’entreprise, la lassitude — envers les irréductibles opposants à l’utilisation des animaux comme esclaves ou curiosités sur scène. Elle jure qu’elle aime autant sinon plus ces bêtes que n’importe quel activiste qui prétend vouloir les «sauver».

Voici l’essentiel de la dispute:

«Ce sont des animaux complexes et intelligents, prisonniers d’une entreprise minable, ignoble et cruelle; les gens le savent», avait déclaré la présidente de PETA, Ingrid Newman, après l’annonce du projet de Ringling de mettre à la retraite ses éléphants au printemps dernier. Cette décision «purement commerciale», selon elle, faisait suite à l’interdiction des aiguillons à éléphant dans de nombreuses municipalités américaines.

«Notre affaire, c’est le divertissement, précise Steve Payne, vice-président aux communications chez Feld Entertainment. Nous ne voulons pas jouer au chat et à la souris dans les conseils municipaux un peu partout au pays. Je vois bien qu’il s’agit d’un débat philosophique et que les éléphants n’en sont qu’une facette, mais peu importe ce que nous ferons, ces gens ne seront jamais satisfaits.»

La reddition de Ringling survient même si l’entreprise vient de toucher plus de 25 millions de dollars américains en frais judiciaires et en dommages-intérêts versés par la Humane Society of the United States (la société protectrice des animaux des États-Unis) et d’autres organismes qui avaient accusé le cirque de cruauté envers ses éléphants. Le procès a traîné pendant 14 ans.

Quand le «plus grand spectacle du monde» s’est produit à Washington après Pâques, cinq éléphants femelles de l’Inde faisaient partie de la troupe. Une d’entre elles, Mabel, âgée de neuf ans et née au Centre pour la conservation des éléphants (CCE), faisait étalage de ses talents au soccer, au basketball, au baseball et aux quilles. Plus tard, elle et ses quatre congénères marchaient autour de la piste en se tenant la queue avec leur trompe, puis se tenaient sur la tête, une position «naturelle», assurait le maître de cérémonie aux spectateurs.

À la queue leu leu, les éléphants dansaient la conga — «la danse des montagnes éveillées», comme décrivait le dépliant du cirque Adam Forepaugh et frères Sells en 1898. Entre eux se tenaient trois dresseurs tout en noir, aiguillon (ou ankus, tel que les cornacs indiens appellent leurs perches à pointe de bronze depuis près de trois siècles) à la main; jamais, dans ce numéro du moins, n’ont-ils eu recours à cet instrument.

«Qui veut voir des éléphants danser?» avait lancé le maître de cérémonie à la foule.

De retour à Polk County, en Floride: «Le but [des activistes], c’est que les animaux sortent carrément de nos vies: plus d’animaux de cirque, plus d’animaux de compagnie, plus de produits animaliers sur le menu», dit Janice Aria alors que la voiturette passe à côté d’un enclos où une jeune éléphante s’amuse avec un ballon.

«Ils aiment bien s’occuper», plaisante Erik Montgomery, jeune dresseur au CCE.

«Je connais bien cette éléphante, soupire la responsable des soins des animaux. Je l’ai vue naître et faire ses premiers pas. Elle représente beaucoup plus qu’une idéologie: c’est un être vivant en chair et en os. Oui, j’ai avalé des couleuvres, mais je suis certaine que ce que nous faisions était bien.»

Le dresseur d'éléphant Edward Healy et l'un de ses pachydermes, lors de l'ouverture du cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey, à Madison Square à New York, le 31 mars 1960. (Photo: AP/Harvey Lippman)
Le dresseur d’éléphant Edward Healy et l’un de ses pachydermes, lors de l’ouverture du cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey, à Madison Square à New York, le 31 mars 1960. (Photo: AP/Harvey Lippman)

Il s’agissait pourtant d’une conviction de moins en moins partagée dans les pays industrialisés à l’aube du XXIe siècle. Chassés du zoo de Toronto en 2013, exclus des prestations du Cirque du Soleil et bientôt mis à la retraite par le «plus grand spectacle du monde», les éléphants sont voués à disparaître, alors que leur population en Inde et en Afrique décline.

«C’est malheureux mais vrai, l’état “sauvage” n’existe plus, renchérit Steve Payne. On ne trouve aucun troupeau d’éléphants dans le monde qui ne vive pas dans un milieu protégé.»

«Pour qu’ils survivent, il nous faut assurer leur avenir», ajoute Erik Montgomery.

Voilà maintenant plus de deux siècles que l’Elephas maximus — mieux connu sous le nom d’éléphant — a mis pied sur notre continent. Tantôt en forêt ou pour le transport, tantôt pour le luxe et le prestige ou pour la guerre dans l’Ancien Monde, l’éléphant a longtemps servi l’être humain. Dans le roman Topsy, Michael Daly raconte l’histoire de ces imposantes bêtes de cirque. Il écrit, à propos de la toute première, amenée à New York en 1796:

«Le plus grand des mammifères terrestres n’avait été ni encagé ni maîtrisé, et aurait facilement pu tuer n’importe quel passant; il ne posait pas de danger immédiat parce qu’il en avait décidé ainsi… Sa taille semblait être moins une arme qu’un atout, un peu comme une montagne. Il était serein comme un sommet qui contemple de haut la mêlée.»

Mais quelques dizaines d’années après son arrivée, on ne pouvait plus en dire autant de l’éléphant d’Amérique du Nord: attaché, enchaîné, enfermé, bringuebalé sur la route ou sur la mer, exhibé le long du Queens Midtown Tunnel ou trimballé de ville en ville à bord d’un wagon pullman, l’éléphant a vu sa liberté sacrifiée sur l’autel de l’amusement populaire et (dans le cas des jardins zoologiques sérieux et des soi-disant réserves d’animaux) de l’empathie et de l’éducation publiques.

«Le vent tourne: les gens ne veulent plus voir les éléphants prisonniers de ces environnements artificiels», croit Margaret Whittaker, ancienne gardienne de zoo et directrice du programme de soins au Sanctuaire pour éléphants du Tennessee, un refuge qui offre à un groupe d’éléphants femelles d’Asie et d’Afrique 800 hectares de forêt clairsemée où elles peuvent se promener en paix.

Un éléphant du cirque Ringling Brothers descend d'un wagon près d'un groupe d'enfants, à la gare de triage du Bronx à New York, le 1er avril 1963. (Photo: AP)
Un éléphant du cirque Ringling Brothers descend d’un wagon près d’un groupe d’enfants, à la gare de triage du Bronx à New York, le 1er avril 1963. (Photo: AP)

«Qu’on parle de zoo, d’aquarium ou de cirque, les gens sont mieux informés de ce qu’il faut pour garder un animal heureux et en bonne santé, ajoute Margaret Whittaker. Moins ils toléreront ce genre de traitement, moins ils iront au cirque; ils s’exprimeront davantage et réuniront leurs forces en vue du changement.»

Whittaker connaît bien ses Elephas; elle est l’ancienne directrice de la section des éléphants au zoo de Houston. D’après elle, les voyages incessants imposés aux éléphants ne favorisent pas leur bien-être; qui plus est, la relation avec l’humain repose sur la domination et la force, et les techniques de dressage s’appuient sur le renforcement négatif et abusent des châtiments corporels. Quand elle regarde un éléphant, Whittaker voit «un animal remarquablement intelligent et sensible, une âme noble».

Le «plus grand spectacle du monde» peut-il encore mériter son nom sans ses éléphants? Whittaker répond: «Le plus grand spectacle du monde ne met en scène aucun animal.»

C’est loin d’être l’avis de John Ringling North II, vétéran et héritier d’une des familles les plus emblématiques du monde du cirque. «Retirer les éléphants ne fera pas renoncer les activistes», rétorque-t-il.

M. North, âgé de 75 ans, est l’un des descendants des cinq frères Ringling qui ont fondé le cirque éponyme en 1884. Aujourd’hui, il est le propriétaire, président et machino invétéré du Kelly Miller Circus, un cirque sous chapiteau, à une piste, dans la tradition des mud shows. Le modeste superspectacle, qui n’a rien en commun avec les productions titanesques de Ringling Bros./Feld Entertainment, quitte ses quartiers d’hiver en Oklahoma au printemps pour entamer sa tournée dans des centaines de villes où il séjourne un jour ou deux. Un spectacle à si petit budget que le virtuose du diabolo qui s’exécute dans le premier numéro vend le maïs soufflé durant le deuxième.

Cette saison, le cirque Kelly Miller se vante de son unique éléphant — «Anna Louise, l’épatante éléphante dansante». Ce sera bientôt un de plus que Barnum & Bailey. «Je suis très content d’Anna Louise», dit M. North au téléphone, depuis le Texas. «Je ne comprends pas leur façon de penser, ajoute-t-il en parlant des activistes. Ils prétendent que tous les animaux de cirque sont maltraités; pourtant, quand ils manifestent devant nos tentes, je les invite à venir voir comment on en prend soin, mais ils refusent tous.»

Chameaux, zèbres, lamas, canards et un «très gros mulet» font aussi partie de la troupe itinérante cette année. Le département de l’Agriculture des États-Unis veille au bien-être de tous les animaux. «Les activistes ne veulent même pas qu’il y ait un numéro avec un chien», grogne le dernier des Ringling.

L’histoire leur donnera-t-elle pour autant raison?

«Ils sont une minorité, dit-il. Ils sont bruyants, mais les jours de spectacle, les foules les ignorent et vont tout de même au cirque.»

Une dresseuse est perchée sur son éléphant, tandis que celui-ci fait le poirier au cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey, à Madison Garden à New-York, le 9 avril 1949. (Photo: AP/Matty Zimmerman)
Une dresseuse est perchée sur son éléphant, tandis que celui-ci fait le poirier au cirque Ringling Bros. and Barnum & Bailey, à Madison Garden à New-York, le 9 avril 1949. (Photo: AP/Matty Zimmerman)

Au Canada, les numéros et l’importation d’éléphants de cirque sont encore permis. Cette année, deux éléphantes américaines d’une quarantaine d’années prénommées Shelly et Marie traverseront la frontière pour prendre part aux spectacles des cirques Royal Canadian de l’Alberta et Shrine de l’Ontario. «Elles sont inséparables depuis plus de 40 ans, raconte l’agente de publicité Cathy Sproule. Quand une des deux a mal au ventre, aucune n’entre en piste.»

Au bout du compte, c’est l’interdiction des aiguillons à éléphant dans quelques États américains qui a fait flancher le «plus grand spectacle du monde». À Oakland et à Los Angeles, en Californie, et à Richmond, en Virginie, des amendements aux codes municipaux adoptés à la hâte ont rendu impossible la programmation des spectacles, et Ringling Bros. et Barnum & Bailey ont dû plier bagage.

«Je ne suis pas en colère, dit Steve Payne de Feld Entertainment. Je suis réaliste: je sais que la vaste majorité des gens ne veulent pas vivre dans le monde auquel rêvent ces militants.» Pour lui, un aiguillon à éléphant est un accessoire comme un autre qu’on aurait tout aussi bien pu remplacer pas un parapluie ou une canne en sucre. «Je pourrais vous tuer avec un stylo bille, ou je pourrais vous signer un chèque, ajoute-t-il. Qu’importe le nom, c’est l’usage qu’on en fait qui compte.»

Mais l’heure n’est plus à la querelle. Pour le meilleur ou pour le pire, le moment de gloire des éléphants de cirque a pris fin pour être remplacé par un repos dans une ferme en Floride ou sur une parcelle boisée du Tennessee. Plus jamais ne danseront-ils la conga, mais plus jamais ne connaîtront-ils la vie décrite par D. H. Lawrence:

Tandis qu’ils flânent dans le lit des rivières,
Boivent et paissent,
Puis s’élancent, pris de panique, dans les halliers
Forestiers avec le troupeau,
Pour y sommeiller, en un silence massif, et s’éveiller
Ensemble, sans un mot.

«À présent, ils sont avec nous de leur naissance à leur mort», rappelle Janice Aria, en donnant du pain à la doyenne des éléphants du Centre.

Le cirque continue. Sous le chapiteau, on trouve encore quelques chameaux, un homme enfermé dans une cage pleine de tigres, une défilade de caniches qui cabriolent, font du vélo ou sautillent sur la corde raide. Sans oublier la femme-canon, qu’on viendra sans doute un jour chercher elle aussi.

Cet article a été adapté de Maclean’s.