Les camps de réfugiés à la merci du virus

Comment éviter le drame quand même l’accès à l’eau et au savon est très difficile ? Deux experts de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires font le point. 

Dans le camp de réfugiés Rohingyas de Kutupalong à Ukhiya, au Bangladesh. (Photo : AP Photo/A.M. Ahad)

Pendant que toute l’attention mais aussi beaucoup de ressources sont dirigées vers les puissances économiques, la COVID-19 est entrée dans les camps de réfugiés et de demandeurs d’asile. Et elle risque de provoquer une catastrophe humanitaire.

Ces camps sont propices à la propagation du virus : ce sont des espaces enclavés et surpeuplés, les ressources médicales y sont limitées, les conditions d’hygiène catastrophiques, les populations vulnérables et mal informées.

Des camps surpeuplés

La densité des milieux de vie, que ce soit dans un camp ou dans une zone urbaine, a une incidence sur le taux de morbidité et de mortalité des réfugiés. Cela est en partie attribuable à des facteurs environnementaux comme la qualité de l’air ou de l’eau. Par exemple, dans le camp de Cox Bazar au Bangladesh, où la densité extrême rend l’assistance humanitaire difficile, le niveau de santé de la population y est très bas.

En Grèce, le camp de Moria accueille désormais 20 000 réfugiés entassés dans un espace destiné initialement à accueillir 3 000 personnes. Comme si cette extrême densité n’était pas suffisante, les réfugiés doivent obéir à une procédure de réclusion, qui les enferment entassés dans des habitations rudimentaires.

La bande de Gaza et ses camps de réfugiés sont aussi parmi les endroits les plus densément peuplés du monde. Alors que la COVID-19 vient d’y faire son apparition, le blocus imposé par Israël et le manque de ressources et d’infrastructure médicales pourraient s’avérer catastrophiques.

Des travailleurs portant des équipements de protection pulvérisent du désinfectant par précaution contre le coronavirus, au marché principal de la ville de Gaza, le 19 mars. (Photo : AP Photo/Adel Hana) 

Par ailleurs, les réfugiés vivent souvent en familles élargies ou multiples dans des communautés aux liens étroits. Cela favorise la propagation d’un virus. Sans une transformation rapide et radicale des comportements et de certaines pratiques culturelles et religieuses, il y aura accélération de la propagation.

Des ressources limitées

Les ressources sont aussi excessivement limitées dans ces camps. Les cliniques sont souvent rudimentaires, voire déficientes, et toujours débordées. La santé des réfugiés en est ainsi compromise. À cela s’ajoute une alimentation déficiente, la rareté de l’eau, un manque de produits d’hygiène de base comme du savon, des problèmes de santé mentale, etc. Par ailleurs, les gens atteints de maladies chroniques, difficiles à diagnostiquer, encourent davantage de risques.

Par exemple, dans le camp de Moria, en Grèce, l’accès à l’eau et au savon est très difficile. Le ratio entre point d’eau et individu est de 1 pour 1 300, alors que les normes WASH (eau, assainissement et promotion de l’hygiène) recommandent 1 pompe manuelle pour 500 personnes. Il s’agit d’une catastrophe sanitaire défiant tous les standards minimaux d’intervention humanitaire qui rend extrêmement ardue toute lutte à la pandémie.

Des migrants, qui vivent actuellement au camp de Moria, coupent du tissu pour coudre des masques de protection, sur l’île de Lesbos, dans le nord-est de la mer Égée, en Grèce, le 15 mars. (Photo : AP /Aggelos Barai)

Et il n’y a pas que le coronavirus. Les équipes médicales dans les camps sont déjà aux prises avec des épidémies comme celle de la dengue et du choléra. Il est ainsi fort probable qu’il ne restera plus assez de ressources pour soigner les autres urgences et les maladies chroniques.

Mieux informer et éduquer

L’information officielle concernant les mesures de précaution à prendre afin de combattre la pandémie, notamment celle provenant de l’OMS, est aisément accessible dans les pays occidentaux. Il en va autrement dans plusieurs communautés de personnes réfugiées.

Si des mesures sanitaires draconiennes doivent être prises immédiatement pour espérer éviter le pire dans ces communautés, la mise en place de mesures de communication, de sensibilisation et d’éducation s’avère aussi primordiale. À cet égard, l’éducation est le principal paramètre pour une meilleure santé. Selon le Dr Detlev Ganten, spécialiste mondial en pharmacologie, l’information et l’éducation resteront toujours le meilleur vaccin.

Les déterminants sociaux et individuels d’une population peuvent entraîner des inégalités dans l’accès ou l’exposition à une information de qualité en matière de santé publique. Cela peut avoir une incidence grave sur la capacité à agir adéquatement. Ces problèmes de communication touchent principalement les réfugiés.

Par exemple, coupés du monde depuis quelques mois par le gouvernement bangladais, les réfugiés Rohingyas n’ont plus accès à Internet. Par conséquent, les rumeurs et la désinformation vont bon train, ce qui exacerbe les risques liés à la COVID-19.

Des réfugiés Rohingya au camp de Kutupalong, Cox Bazar, au Bangladesh, le 1ᵉʳ avril. Les travailleurs humanitaires se préparent à une possible épidémie de coronavirus dans l’un des plus grands camps de réfugiés du monde. Les responsables avertissent déjà que contenir la maladie parmi plus d’un million de personnes entassées sera une tâche ardue. (Photo : AP/Suzauddin Rubel)

Le manque d’information et la désinformation minent considérablement les efforts de lutte lors de la propagation rapide d’une maladie. L’exemple du virus Ebola est frappant. En effet, dans certaines croyances, il est couramment accepté que l’Ebola est causé par une malédiction ou par un acte de sorcellerie. Il est aussi souvent véhiculé que la maladie est inoculée volontairement par les travailleurs humanitaires ou les médecins. Le phénomène du bouc émissaire en période d’épidémie est récurrent. On peut le retracer à plusieurs moments de l’histoire, et ce, dans beaucoup de sociétés et de cultures. L’« autre » est souvent désigné comme responsable.

Des frontières fermées

Avec toutes ces frontières fermées en raison de la pandémie, l’accès à un territoire afin de trouver refuge est devenu quasiment impossible. Même si les Nations unies en ont appelé à un cessez-le-feu mondial, des dizaines de conflits restent encore actifs. Cela menace davantage la sécurité de milliers de personnes chaque jour depuis de début de la pandémie.

Les organismes d’aide humanitaire œuvrant auprès des populations réfugiées font face aujourd’hui à une crise multifactorielle sans précédent. Du même coup, ils se sont butés dans les dernières années, à la lassitude des donateurs par rapport à plusieurs crises prolongées, et ce, à un moment où le nombre de personnes déplacées de force atteignait sans cesse de nouveaux records.

Ailleurs, certains gouvernements plus conservateurs et moins préoccupés par les populations vulnérables ont coupé leurs financements de l’action humanitaire. Rappelons que le virus n’a pas de frontière. Il demande une réponse holistique, au-delà des conflits, pour éviter des pointes d’éclosion en différé. Or, il ne faudrait surtout pas que les crises sanitaires et économiques dans les pays les plus riches entraînent une diminution des fonds destinés aux réfugiés à un moment où les besoins n’ont jamais été aussi grands.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation.

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