Les défis d’Obama

Les États-Unis peuvent encore rebondir, dit Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter. Voici comment.

Les défis d’Obama
Photo: H.N Ghanbari/AP/PC

Le déclin de l’Empire américain, maintes fois annoncé, serait-il sur le point de survenir ? Ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, de 1977 à 1981, Zbigniew Brzezinski en voit les signes évidents : dette nationale croissante, système financier défaillant, écarts de revenus grandissants, infrastructures en décrépitude, population ignorante de ce qui se passe dans le reste du monde, système politique paralysé et hautement partisan.

Celui qui a conseillé Barack Obama sur sa politique étrangère pendant la campagne de 2008 va jusqu’à dire qu’après avoir trôné seuls au sommet du monde depuis la chute de l’Union soviétique, en 1991, les États-Unis ressemblent à plusieurs égards aujourd’hui à leur grand rival de la guerre froide à l’orée de son déclin…

Minés par leurs problèmes intérieurs, les Américains sont de surcroît talonnés sur plusieurs plans par les puissances émergentes, dont la Chine. Le centre de gravité du monde migre progressivement vers l’Orient, remarque l’homme de 84 ans, natif de Varsovie, qui a habité à Westmount dans les années 1940 et étudié à la Loyola High School, puis à l’Université McGill.

Un brin pessimiste, la thèse que défend Zbigniew Brzezinski dans son plus récent ouvrage, Strategic Vision : America and the Crisis of Global Power (Basic Books), l’est certainement. « Mais je ne suis pas un déterministe ! » se défend-il vigoureusement. L’auteur croit en effet que les Américains ont les outils pour rebondir : une économie diversifiée, un grand potentiel d’innovation, une démographie dynamique, une forte capacité de se mobiliser pour une cause commune, de vastes étendues géographiques et des valeurs attrayantes. Il leur revient de se reprendre en main. Ou de se « replier dans une mentalité ignare d’État-garnison » et de se « vautrer dans un hédonisme culturel complaisant ».

L’actualité a rencontré Zbigniew Brzezinski au Center for Strategic and International Studies, un centre de recherche situé à Washington, dont il est administrateur.

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Pourquoi dites-vous que les États-Unis manquent de vision stratégique ?

Parce que nous avons drainé nos énergies et nos moyens dans deux longues guerres. L’attaque de l’Irak en 2003 était inutile. En Afghanistan, le régime des talibans devait être renversé en raison de son soutien à al-Qaida dans les attentats de 2001, mais nous n’avions pas à nous enga­ger si profondément dans la créa­tion d’un État démocratique et moderne en Afghanistan.

Vous avez appuyé Barack Obama en 2008, louant sa conception du rôle des États-Unis dans le monde. Mais vous lui reprochez d’avoir négligé d’en parler directement au peuple américain. Que pensez-vous de sa politique étrangère ?

Ses prémisses et ses objectifs sont de beaucoup supérieurs à ceux de ses prédécesseurs. Et infiniment supérieurs au langage démagogique et irresponsable des candidats des actuelles primaires républicaines. Barack Obama comprend bien que la course à l’hégémonie est ter­minée, que le monde est devenu trop complexe pour être dominé par une seule puissance.

Il est dommage que ses meil­leurs discours de politique étrangère aient été prononcés au Caire, à Istanbul, à Prague et à Berlin. Les Américains ont besoin d’enten­dre plus régulièrement le genre de message qu’il est capable de transmettre. Autrement, les discussions tendent à être dominées par les démagogues.

Comment la « vision stratégique » que vous proposez aiderait-elle les États-Unis ?

J’ai tenté d’esquisser une façon de forger un ensemble de relations qui peuvent contribuer à une meilleure stabilité, mais aussi faciliter une coopération large et mondiale. Cela est à la racine de ma recommandation sur l’élargissement du bloc occidental pour inclure la Turquie et, un jour, la Russie. Et sur la façon de maintenir l’équilibre en Extrême-Orient, dans lequel la relation sino-américaine est basée sur le partenariat et non sur le conflit.

Obama a une bonne vision stratégique, mais dans le sens large du terme. Une fois que vous avez une vision, vous avez besoin d’un plan, de fixer des objectifs clairs et d’être déterminé à les atteindre. Et ça, dans une certaine mesure, Obama ne l’a pas fait. Il faudrait qu’il combine sa tendance à sermonner avec sa capacité d’élaborer des stratégies.

L’enjeu est-il de gérer le déclin ou de le renverser ?

De renverser le déclin ! Les États-Unis continuent de se redresser depuis la crise financière, mais avec trop d’hésitation, sans s’atta­quer aux faiblesses majeures qui ont fait surface. J’en ai souligné six dans mon livre – et six forces sur lesquelles miser. Les deux faiblesses les plus graves sont l’irresponsabilité et la cupidité des dirigeants dont les décisions ont mené à la crise financière, ainsi que la démoralisation et la corrosion d’un système politique de plus en plus bloqué.

Quelles sont les conséquences de ce déclin à l’étranger ?

Le reste du monde est beaucoup plus critique à notre égard qu’il ne l’était et remet désormais en question le modèle américain. Il y a également une hostilité croissante envers les États-Unis. Cela est lié, selon moi, à leur échec à jouer le rôle qui devrait être le leur dans ce nouveau siècle.

Pour éviter que le monde n’entre dans une phase chaotique, ils doivent jouer un double rôle. D’une part, agir avec prudence pour maintenir l’équilibre, être des conciliateurs entre les puissances émergentes d’Orient. D’autre part, promouvoir et ga­ran­tir une unité plus profonde et plus large du monde occidental.

Vous dites entrevoir un monde où la coopération entre les nations sera moins plausible et le chaos plus plausible…

… si les États-Unis ne se redressent pas ! Le déclin n’est pas inexorable. Cela dit, il y aura plus de tu­multe s’ils cessent de jouer un rôle constructif dans le monde. Il y aurait des conséquences funestes immédiates à ce déclin pour plusieurs États vulnérables, le long des lignes de faille qui divisent l’Eurasie – le Belarus, la Géorgie, Israël et le Moyen-Orient, Taïwan et la Corée du Sud, par exemple. Et il deviendrait plus difficile de faire face à des problèmes de plus en plus graves, que ce soit les changements climatiques, le développe­ment, l’injustice sociale, l’inégalité, le fanatisme religieux, etc.

Vous qualifiez l’Europe de « maison de retraite du monde », mais vous ne la voyez pas comme une grande puissance mondiale ?

Elle ne l’est pas ! Mais l’Europe fait partie de ma vision stratégique, car elle épouse certaines valeurs que nous partageons et qui, si elles devenaient plus influentes dans le monde, contribueraient à le rendre meilleur. Plusieurs pays européens sont un exemple pour le reste du monde – comme pour le Canada et, dans une moindre mesure, les États-Unis.

Comment faire de l’Europe un acteur plus important sur la scène internationale ?

Il faut convaincre les Européens que l’Europe est plus susceptible de devenir un acteur majeur si elle amorce l’intégration de la Turquie dans la communauté euro-atlantique en tant que participante. Ce serait encore plus constructif si une Russie démocratique se joignait à cette communauté, en partie poussée par sa crainte d’une Chine de plus en plus forte et proche des vastes espaces vides de la Sibérie.

La Chine est-elle une rivale ou une partenaire des États-Unis ?

C’est certainement plus une partenaire. Mais il y a des tensions croissantes. Nous devons tous deux prendre soin de maintenir ce partenariat à l’abri de la rivalité, qui s’installera dans plusieurs pans de notre relation. C’est une responsabilité tant chinoise qu’américaine. Il faut éviter à tout prix de se diaboliser l’un l’autre.

Que pensez-vous du rôle que le Canada joue dans le monde ?

Considérant sa petite population, son rôle est très constructif. Le Canada ne recule pas devant ses responsabilités internationales. Il a été très courageux en payant un fort prix en vies humaines en Afghanistan. Le rêve américain lui a longtemps fait de l’ombre. Le Canada a toujours été attrayant en raison de sa combinaison franco-britannique, mais restrictif aussi pour cette même raison ! Il y a 30 ou 40 ans, si vous n’étiez pas de descendance française ou britannique, vous n’aviez pas ou ne sentiez pas que vous aviez autant de perspectives d’avenir qu’aux États-Unis. Ce n’est plus le cas. Le multiculturalisme du Canada y a beaucoup enrichi la qualité de vie.

Où se situe le Canada dans un monde dont le centre de gravité se déplace vers l’est ?

Comme un partenaire des États-Unis, comme le Japon et des pays européens. Et le Canada a l’avantage d’être une puissance de la région du Pacifique. Mais c’est une puissance pacifique, dans le sens commercial et financier du terme. Pas militaire.

Quelles seraient les conséquences d’un déclin soutenu des États-Unis sur les relations canado-américaines ?

Si le déclin n’est pas évité, les relations vont se détériorer. Dans une situation de crise, la capacité de travailler avec autrui décline. Le déséquilibre de puissance deviendrait une source d’inquiétude pour les Canadiens. Les Américains pourraient alors être irrités par le fait qu’ils n’ont plus un aussi bon ami au Nord et craindre que leurs relations avec le Canada deviennent aussi complexes qu’avec le Mexique.

 

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Photo de Zbigniew Brzezinski : Jean-Frédéric Légaré-Tremblay