Les derniers jours de Kachgar

D’ici un an, les trois quarts du cœur historique de Kachgar, cette ville chinoise datant de 2000 ans, seront rasés pour faire place aux hôtels de luxe et immeubles cossus.

Kachgar est la deuxième ville de la province autonome du Xinjiang, située à l’extrême ouest de la Chine. Point de rencontre des routes de la soie pendant 2000 ans, elle est le berceau de l’islam au pays. Aujourd’hui, les autorités lui réservent un nouveau destin, qui changera la vie de la population ouïghoure, une communauté musulmane et turcophone.

Kachgar abrite la plus grande mosquée de Chine. Depuis six siècles, celle-ci rassemble jusqu’à 10 000 fidèles chaque vendredi. L’an dernier, la municipalité a installé un écran de télévision géant, sur lequel sont diffusées en boucle les informations officielles. Contrairement à ce que dicte la loi, les habitants ne vivent pas l’heure de Pékin, mais à celle de Karachi, capitale économique du Pakistan toute proche.

La population de Kachgar est sous haute surveillance depuis les émeutes entre Ouïghours et Han en juillet à Urumqi – émeutes qui ont fait, officiellement, près de 200 morts. Les autorités redoutent un nouveau soulèvement des Ouïghours contre les Han. Ces derniers ne constituent que 10 % de la population, mais tiennent les principaux leviers économiques. En ce vendredi, jour de prière, 2000 soldats ont été déployés. Il est interdit de les photographier: on se cachera derrière une vitre teintée.

Kachgar est en pleine métamorphose. Après le tremblement de terre dans la province voisine du Sichuan, en mai 2008, le gouvernement local a lancé un plan de modernisation urbaine colossal qui prévoit le remplacement rapide de 85 % de la vieille ville par des immeubles résidentiels de ciment d’inspiration faussement orientale. « Une mise aux normes qui ressemble fort à une mise au pas », a écrit le quotidien français Libération.

À Kachgar, les chantiers de démolition font désormais partie du quotidien des habitants. La plupart de ces maisons de pisé ont plus de 400 ans. Une mosquée qui date d’un millénaire vient de subir ses premiers coups de pioche. Seule subsiste la Grande Mosquée, toujours très prisée des touristes.

La disparition de Kachgar ne symbolise pas seulement la fin d’une époque, mais aussi celle d’une architecture islamique et traditionnelle. Les familles qui y vivent partagent de grandes maisons avec une courée commune où se retrouvent plusieurs générations. Les commerçants, eux, tiennent leurs échoppes sur le trottoir et vivent à l’étage.

Le plan de modernisation de Kachgar tire également un trait sur des modes de vie séculaires et des métiers artisanaux ancestraux. Ici, contre une poignée de yuans et à l’aide d’outils rudimentaires, ces vieux forgerons préparent les fers pour les ânes et chevaux des habitants. Les bêtes transportent toujours les fruits et légumes des paysans jusqu’au marché ou les rouleaux de tissus vendus dans le grand bazar de Kachgar.

Ce qui fait tout le charme et l’âme de Kachgar pour les visiteurs et surtout pour les 30 000 familles de la vieille ville, c’est l’agitation qui résonne chaque jour dans les rues poussiéreuses où l’on marchande avec entrain les produits de l’agriculture. Car si les richesses minières intéressent Pékin, Kachgar est d’abord une oasis dans le désert, une terre de paysans plantée sur l’ancienne route de la soie.

 

Le grand bazar, au sud de la vieille ville, est un des poumons économiques de Kachgar. Malgré sa rénovation, il n’a pas perdu son âme et demeure un lieu d’échange entre les différentes ethnies de la région. Le marché aux bestiaux, particulièrement animé le dimanche, n’est pas loin.

Parce qu’ils offrent un confort inédit, les nouveaux logements seront principalement destinés à des familles aisées et pourraient même laisser entrevoir une mixité entre Ouïghours et Han. Ces derniers ne s’aventurent que très rarement chez leurs voisins musulmans, même après un demi-siècle de cohabitation.

Au Xinjiang, le Parti communiste a toujours cherché à exercer un contrôle sur la pratique religieuse. Ici, comme sur de nombreux murs du vieux Kachgar, des messages bilingues rappellent aux Ouïghours qu’il leur est interdit de se rendre seuls en pèlerinage à La Mecque. Les pèlerins doivent être accompagnés de guides officiels, qui rapporteront ensuite leurs activités au bureau de police de Kachgar ou à la municipalité… Les autorités ont aussi à l’œil les imams. Les prêches de ceux-ci, qui ne doivent pas dépasser 20 minutes, sont choisis en commun accord avec les autorités religieuses, dont les membres sont désignés par le Parti, et la direction du Parti communiste chinois.

La mainmise des autorités sur Kachgar ne concerne pas seulement les affaires religieuses. Elle est aussi visible jusque sur le fronton des vieilles maisons de Kachgar. Les familles modestes qui reçoivent une aide financière publique pour payer l’eau courante ou l’électricité sont tenues de le faire savoir par ces petites plaques gravées.

Mais où iront les familles ouïghoures lorsque leurs maisons avec de larges courées et des salles communes seront définitivement rasées? Les indemnités offertes par les promoteurs ne suffiront pas à leur permettre de rester dans le centre ancien. À l’extérieur de la ville, un lotissement attend déjà les familles. Des immeubles identiques et sans âme, tellement éloignés du centre ancien qu’il faudra prendre un bus ou un taxi pour venir prier.