Les deux guerres d’Ukraine

Un conflit en cache souvent un autre. Dans le cas de l’Ukraine, l’invasion russe n’est que l’extension d’une guerre civile qui a débuté il y a huit ans, entre des cultures et des courants inextricablement liés.

Un enfant avec un drapeau russe à la main, à Simeferopol dans le centre de la Crimée, région sous contrôle de Moscou depuis mars 2014. (Photo : Alexander Polegenko / AP / La Presse Canadienne)

Le conflit qui s’étire en Ukraine cache en fait deux guerres, soutient Dominique Arel, titulaire de la Chaire en études ukrainiennes de l’Université d’Ottawa. La guerre actuelle est un conflit ethnique opposant l’Ukraine à la Russie, « qui n’accepte pas l’identité ukrainienne ». Mais dans l’Est, principalement dans le Donbass, c’est dans un territoire où une guerre civile a commencé à diviser les populations en 2014 qu’est débarquée l’armée russe en février 2022. 

L’histoire de l’ex-république soviétique, qui a proclamé son indépendance en 1991 et qui était gouvernée par un régime prorusse avant la guerre de 2014, est complexe, tricotée par des Ukrainiens qui préfèrent parler soit ukrainien, soit russe (les russophones), et par d’autres qui s’estiment ethniquement russes. 

En 2014, deux territoires ont de facto fait sécession dans la foulée de la révolte des Ukrainiens pour chasser de Kyiv le gouvernement prorusse d’alors : la Crimée et l’est du Donbass, que Moscou considère comme siens, et où une bonne partie de la population s’identifie comme russe (culturellement ou politiquement). Depuis février 2022, le président Vladimir Poutine tente de conquérir le reste du Donbass ainsi que des provinces du sud de l’Ukraine également présentées comme « historiquement russes », où vivent des pro-Russes, mais aussi des russophones. Le conflit civil a pourtant révélé que seulement une minorité de ces russophones étaient alignés sur la Russie… 

Dominique Arel, coauteur avec Jesse Driscoll de l’essai Ukraine’s Unnamed War : Before the Russian Invasion of 2022 (Cambridge University Press), à paraître à la fin de l’année, y retrace avec minutie les événements qui ont abouti à l’agression russe. Il fait part à L’actualité de ses conclusions sur les origines et l’évolution du conflit.

Pourquoi dites-vous qu’il y a une guerre civile en Ukraine ?

C’est dans la région du Donbass que cette guerre a commencé en 2014. Dans une douzaine de villes, des gens armés prorusses ont pris le contrôle des institutions. Les autorités municipales, à quelques exceptions près, ne se sont pas rangées auprès des rebelles, elles ont simplement perdu le pouvoir. Dans la mesure où les insurgés du Donbass étaient surtout des résidants locaux (avec passeport ukrainien), nous pouvons parler d’une guerre civile. Ce terme est abhorré en Ukraine, parce que la Russie l’utilisait pour prétendre qu’elle n’avait rien à voir avec ce conflit, alors qu’elle a fini par envoyer des militaires dans le Donbass quand l’Ukraine y a envoyé l’armée. 

Et la guerre est devenue ethnique avec l’invasion russe en 2022 ?

Exactement. Depuis février, la Russie entretient un discours génocidaire, se livre à des massacres dans plusieurs régions de l’Ukraine, veut éliminer toute trace de la culture ukrainienne. La guerre m’apparaît maintenant comme ethnique, et ce, pour deux raisons. D’abord parce que les territoires les plus vulnérables, ceux qui ont fait sécession de facto en 2014, avaient une forte composante russe : majorité [de pro-Russes et de russophones sécessionnistes] en Crimée, quasi-majorité dans le Donbass. Mais surtout parce qu’il est devenu on ne peut plus évident que Poutine — et donc tout l’appareil russe — n’accepte pas l’identité ukrainienne, définie comme distincte de celle des Russes. Le refus de l’identité de l’autre est au cœur des guerres ethniques.

Les russophones n’étaient pas tous contre le nouveau régime à Kyiv. Pourquoi ?

La question linguistique est complexe en Ukraine. La Russie a longtemps dominé ce pays. Il y a des Russes au sens ethnique, et des russophones, que nous définissons comme des gens qui préfèrent parler russe. Les russophones sont surtout dans le Sud-Est [NDLR : dont le Donbass est une des neuf provinces]. Après l’annexion de la Crimée, la plupart des russophones se sont en fait identifiés à l’État ukrainien, sauf dans la partie du Donbass en insurrection. 

Poutine conçoit les russophones d’Ukraine comme des Russes loyaux à la Russie, alors qu’en réalité, la guerre du Donbass de 2014 s’est déroulée en grande partie entre russophones de chaque côté du front. Puisque l’invasion de février 2022 a signifié en pratique le bombardement des villes russophones de l’Est (Kharkiv, Marioupol, Mykolaïv), c’est maintenant l’écrasante majorité des russophones qui appuient l’armée ukrainienne.

La grande majorité des russophones s’opposent à l’occupation. Ils sont déjà au pouvoir : Zelensky et le cœur de son équipe sont des russophones.

En perdant la Crimée et la partie est du Donbass, territoires à forte concentration russe, l’Ukraine est devenue plus ukrainienne. Elle s’est même radicalisée dans la quête de son identité, selon vous.

Quand ces régions avec les plus fortes concentrations de Russes ethniques sont passées officieusement sous contrôle russe en 2014, cela a changé la dynamique politique en Ukraine. Les partis orientés vers la Russie sont devenus marginaux, la nouvelle loi linguistique a éliminé les écoles russes à partir du secondaire et l’Église orthodoxe ukrainienne a proclamé son indépendance théologique de l’Église de Moscou. 

Dans les régions sous contrôle russe, la radicalisation a été beaucoup plus prononcée, l’usage public de l’ukrainien ayant même été banni. Advenant une reconquête de ces territoires par l’Ukraine, on peut se demander quelle serait la politique linguistique de Kyiv.

Au début de la guerre du Donbass, que vous appelez la guerre civile, Poutine s’est montré très prudent en envoyant des troupes là où la résistance était moins forte, dites-vous. En 2022, il a opté pour une invasion massive. Qu’est-ce qui a changé ?

Au commencement de ce qui allait devenir la guerre civile, Poutine a envoyé en Crimée une soixantaine de combattants des forces spéciales pour saisir le Parlement, et ils n’ont rencontré aucune résistance. À la fin de l’été 2014, il a envoyé des unités régulières de l’armée (2 000 hommes) dans le Donbass pour faire face à des combattants ukrainiens avec peu d’expérience militaire, et ce fut un massacre pour les Ukrainiens. Poutine aurait pu aller plus loin, il ne l’a pas fait. Sa stratégie était d’intervenir seulement s’il n’appréhendait pas de résistance sérieuse. 

La guerre dans l’Est a continué pendant huit ans, et l’armée ukrainienne a été reconstruite et entraînée par des forces de l’OTAN, dont le Canada. En lançant sa guerre d’agression sur quatre fronts en février dernier, Poutine croyait encore que l’armée ukrainienne allait s’écrouler. Ce qui semble être arrivé, mais que personne n’avait vu venir (à commencer par les élites russes), c’est que Poutine, coupé de la réalité sur le terrain, prend désormais des décisions (sans consulter personne) en se laissant guider par ses émotions au lieu d’utiliser sa raison.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, peut-il sérieusement envisager de réintégrer les russophones dans l’Ukraine ?

Il faut distinguer ici les russophones des territoires occupés depuis février 2022 et ceux des régions hors du contrôle de l’Ukraine depuis 2014. Les premiers envoyaient déjà leurs enfants à l’école ukrainienne avant la guerre civile. Et il semble évident que la grande majorité d’entre eux s’opposent à l’occupation russe. Ces russophones, dans un sens, sont déjà au pouvoir : Zelensky et le cœur de son équipe sont des russophones de l’Est (province de Dnipro, voisine à la fois du Donbass, de Zaporijia et de Kherson). 

La question sera tout autre pour ceux de la Crimée et de l’est du Donbass. Pendant huit ans, les efforts diplomatiques pour mettre fin au conflit ont porté sur la réintégration du Donbass sous forme d’autonomie (le sort de la Crimée, qui avait déjà une autonomie avant 2014, n’était pas discuté). Advenant une reconquête de ces territoires par Kyiv, toute forme d’autonomie semblerait politiquement impensable pour le gouvernement ukrainien, qui verrait celle-ci, à ce moment-là, comme un risque pour la sécurité nationale.

Pendant ces huit ans, après les combats de 2014-2015 et jusqu’en février dernier, le conflit a entraîné peu de victimes, peu d’affrontements. Pourquoi ?

La guerre dynamique, avec des territoires conquis ou perdus, s’était arrêtée en février 2015 à la suite des accords de Minsk, qui portaient entre autres sur un cessez-le-feu, la surveillance des frontières ainsi que des réformes politiques et constitutionnelles. Les cessez-le-feu n’ont jamais tenu et les combats se sont en fait poursuivis. Mais la frontière des « républiques » de Donetsk et de Louhansk, non reconnues [NDLR : par la communauté internationale], n’avait pas bougé jusqu’en février dernier. C’est pourquoi le nombre de victimes, surtout civiles, avait chuté considérablement. Lorsque Poutine a déclaré en février qu’un « génocide » avait cours dans le Donbass, il s’agissait, comme nous l’écrivons dans le livre, d’un « mensonge phénoménal ». Il reste que des centaines de soldats périssaient chaque année.

Le président Zelensky veut reprendre la Crimée et le Dombass. Est-ce réaliste ?

La réponse est que nous ne le savons pas encore. L’Ukraine a déjà repris la ville de Kherson et se concentrera ensuite sur le littoral sud (une partie des provinces de Kherson et de Zaporijia, jusqu’à Marioupol) et sur les villes de la province de Louhansk, qui sont tombées à l’été 2022. D’un point de vue strictement militaire, elle pourrait parvenir à reprendre ces territoires. 

Reprendre le reste du Donbass perdu depuis huit ans n’apparaît plus impossible, mais il y a présentement trop d’incertitudes quant à savoir si l’objectif pourrait être réaliste. La reconquête de la Crimée serait encore plus difficile, en raison de la présence de la flotte russe dans la mer Noire, de l’attachement émotionnel russe pour ce territoire et de l’appui incertain de la population locale.

Cela risque d’être dangereux pour cette population ?

La Russie a toujours prétendu — en 2014 en annexant la Crimée, en 2022 en envahissant l’Ukraine sur plusieurs fronts — qu’un « génocide » de ces russophones et des pro-Russes avait cours, une fabrication totale. Cela dit, le fait que la plupart de ceux qui s’identifient à l’Ukraine ont fui et que beaucoup de ceux qui sont restés sont devenus des combattants prorusses rendrait toute réintégration conflictuelle. Que ferait l’Ukraine de ces centaines de milliers de personnes ? Cela demeure une inconnue.

Y a-t-il une sortie de crise à l’horizon ?

La réponse brutale est qu’il n’y en a pas actuellement, ce qui ne veut pas dire que la situation ne pourrait pas changer de façon radicale à moyen terme. La Russie a commis des crimes de guerre, sinon pire, dans tous les territoires qu’elle a occupés depuis février. Et l’Ukraine ne va pas abandonner sa population aux sévices russes. 

Le problème avec les demandes de négociations est qu’elles ne précisent pas la nature des « garanties de sécurité » qui seraient données à l’Ukraine et qu’elles présument que Poutine est prêt à négocier, ce qui n’a jamais été le cas depuis le début de la guerre de 2022. 

La grande incertitude demeure la conjoncture politique — en Occident, en Russie et en Ukraine. Poutine mise sur un affaiblissement de l’aide occidentale que causerait une crise économique. L’Ukraine mise sur un ébranlement du système politique russe que causeraient d’autres victoires de l’armée ukrainienne sur le terrain. Alors que la cote de popularité de Zelensky, qui reste stratosphérique, doit survivre à un hiver qui s’annonce très rude.

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Considérant que la langue n’est pas indistincte de la culture, que langue et culture définissent également les gens, les lois et les règlements pris par les autorités ukrainiennes ― d’abord par Poroshenko, puis par Zelensky -, que tout cela a un impact sur la vie quotidienne et la perception des gens.

Ce genre de problématiques existent au Canada et bien sûr au Québec ; toutefois nos Chartes de droits nous assurent de toutes formes extrêmes de débordement. Si ce n’est qu’en Ukraine, on ne dispose pas de ces luxes-là, les droits des minorités linguistiques et ethniques sont bafoués depuis trente ans ; les Russes et russophones ne sont pas considérés comme une minorité mais plutôt au sens large de la loi comme des Ukrainiens. En d’autres termes, ils doivent se soumettre à la loi avec les mêmes droits et obligations que la majorité ukrainienne.

Pour plus d’uns c’est une perte de sens, pertes linguistiques, culturelles et institutionnelles. Le passage projeté de l’abandon de l’alphabet cyrillique pour les caractères romains n’est pas perçu comme un choix démocratiquement adopté par la population.

Autant de choses qui constituent une manière subtile d’assimilation de toutes les populations en vertu de l’instauration d’une sorte d’« ordre nouveau » ; des concepts inspirés de la théorie de Darwin dont les sous-produits trouvèrent spécialement leurs heures de gloire dans les années 30 et 40, avec l’immense succès connu déployé en Allemagne notamment.

Il convient de rappeler pour mémoire que l’une des premières réformes adoptées par Adolph Hitler était basée sur l’uniformisation de la langue. Puis on connait la suite.

Je sais que monsieur Dominique Arel ― en antagonisme des recommandations de la Commission de Venise (Commission européenne pour la démocratie par le droit) -, a tendance à minimiser les impacts négatifs des lois en vigueur actuellement en Ukraine ; si ce n’est que cela se traduit par des interdits en matière de partis politiques, en éducation, dans les médias, etc. Incluant des arrestations et des détentions.

Si les Ukrainiens disposent d’une certaine capacité d’adaptation toutes origines confondues, il demeure qu’ils souhaitent que cesse ce centralisme étatique, comme ce quasi césarisme de l’ombre exercé par des oligarques souvent transnationaux (qui possèdent plusieurs nationalités), qui se payent des partis politiques et des milices paramilitaires, qui avec leur alliances occidentales et quelquefois interlopes cherchent à contrôler les ressources économiques du pays, incluant de belles femmes qui sont déshonorées aux quatre coins de la planète.

Le président Zelensky qui s’était fait élire parce qu’il n’était pas un politicien, mais : le « Serviteur du peuple » a trompé la population. Malgré des promesses de paix, c’est plutôt l’agenda belliciste qui s’est imposé. Ce sont des troupes qu’on déployait dans le Sud-est du pays avec pour objectif de reprendre les petites républiques auto-proclamées du Donbass par la force pour ultimement reprendre la main mise sur toute la Crimée.

Dans cette logique guerrière, un conflit ouvert avec la Russie était inévitable. L’argument de l’action anti-ethnique avancé dans cette entrevue comme une évidence, relève à toutes fins pratiques de la pure fiction, d’autant que les origines ethniques slaves russes et ukrainiennes sont rigoureusement identiques génétiquement.

Ce qui me surprend, c’est que monsieur Dominique Arel estimait lui-même avant le déclenchement des hostilités que seul un cessé le feu et le retour à la table de négociation était la meilleure voie à emprunter pour une paix durable. Il semblerait qu’il se soit désormais produit un revirement d’ordre métaphysique qui rende justifiable les affrontements.

Pas plus tard qu’hier, le secrétaire général de l’Otan monsieur Stoltenberg mettait en garde les pays qui prennent pour acquise la faiblesse apparente de l’armée russe ; ce pays qui est prêt à reprendre des négociations ― contrairement aux affirmations de monsieur Arel -, dispose au besoin de ressources suffisantes pour donner suite à ce conflit aussi longtemps qu’il faudra.

Aux vues de plusieurs rapports d’experts militaires, on constate que les forces armées n’ont pas su ou pu jusqu’à présent défoncer l’armée russe qui a pu se retirer dans l’ordre des territoires occupés alors que dans l’art militaire, le retrait des troupes est toujours une opportunité de détruire ou causer de sérieux revers à ses adversaires.

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