Les golfs chinois de Neil Haworth

En 10 ans, la Chine a fait pousser 400 parcours de golf ! Et l’architecte paysagiste québécois Neil Haworth a dessiné certains des plus prestigieux d’entre eux.

Les golfs chinois de Neil Haworth
Photo : Nelson & Haworth

L’industrie de la petite balle blanche a fait un grand bond en avant au pays de Mao. Depuis 10 ans, cinq millions de Chinois se sont mis au golf et 400 parcours ont été aménagés.

Une mine d’or pour le Québécois Neil Haworth, qui a signé 10 % des verts de l’Empire du Milieu !

Peu connu au Québec, cet architecte paysagiste de 50 ans est l’un des plus importants designers de golfs d’Asie. Lui et ses associés de Nelson & Haworth, qui a des bureaux à Shanghai, Singapour et San Francisco, ont dessiné une centaine de parcours dans 17 pays.

En Asie, ils ont conçu certains des verts les plus prestigieux du continent : le Sheshan International, à Shanghai, le Kau Sai Chau, à Hong­kong, et le vénérable club de golf de Shenzhen, dans le berceau industriel de la Chine.

 

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Neil Haworth a eu du flair de s’installer en Asie dès la fin des
années 1980. Le boum économique a remis à la mode le golf,
qui est devenu un symbole de réussite.
Photo : Mathieu Rivard


« Dieu merci, il y a la Chine ! C’est l’endroit idéal pour brasser des affaires : les contrats viennent à moi », dit Neil Haworth, attablé dans un café de Bangkok, en Thaïlande, où je l’attrape entre deux rendez-vous. Dans son pantalon beige, son polo marine et ses sandales de cuir, il a l’air nonchalant d’un golfeur en vacances.

Mais c’est un redoutable homme d’affaires. Marié, père de deux fillettes, il par­tage son temps entre la Thaïlande (sa petite famille est établie à Phuket), la Chine (il a un appartement à Shanghai) et le Québec (il a récemment acheté un condo à L’Île-des-Sœurs, à Montréal).

« Haworth a eu du flair, c’est un pionnier », dit le chroniqueur de golf indépendant Robert Thompson, de Toronto. « Il a pris une longueur d’avance sur ses concurrents en s’installant en Asie, à la fin des années 1980. C’était le début du boum éco­nomique et le golf y était en plein essor. » Nelson & Haworth est aujourd’hui le troisième designer de golfs d’Asie, derrière l’entreprise du champion golfeur Jack Nicklaus et l’américaine Schmidt-Curley, qui a conçu le plus grand club de golf du monde : Mission Hills, à Guanlan, en Chine.

« Neil a senti avant tout le monde que le marché de la conception de terrains de golf allait plafonner en Amérique du Nord », raconte son ancien patron Graham Cooke, avec qui il a dessiné un des parcours du Blainvillier, en banlieue nord de Montréal, il y a une vingtaine d’années.

En effet, la population vieillit, l’économie stagne et peu de nouveaux clubs voient le jour chez nous, explique Haworth dans un français teinté d’anglais. « En 1989, je me suis dit : si je veux travailler dans ce domaine, je dois aller ailleurs », raconte-t-il.

Né à Edmonton, Neil Haworth a grandi à Mont-Saint-Hilaire, en Montérégie, où ses parents se sont établis lorsqu’il avait cinq ans. Après ses études d’archi­tecture paysagère à l’Université de Guelph, en Ontario, il a fait ses classes à Montréal, dans le cabinet de Graham Cooke & Associés. Puis, il accepte un poste à Hawaï, au début de 1990. Mais les États-Unis lui ayant refusé son permis de travail, il se trouve un emploi à Singapour, qui connaît un développement économique effréné, à l’image des autres « dragons ».

L’Asie comptait alors une poignée de golfs décrépits, vestiges de l’époque coloniale. L’explosion économique de la Chine a changé la donne. « Les Chinois ont commencé à aménager des terrains pour attirer les entreprises étrangères. Chaque nouvelle usine est pourvue d’un vert », dit Haworth. En 10 ans, le pays a fait pousser 400 parcours, selon les chiffres officiels (comparativement à 1 600 au Canada… en plus d’un siècle).

« Le golf est devenu un symbole de réussite là-bas », dit l’agent de voyages français Alain Franqueville, spécialisé dans les séjours de golf en Chine. Depuis deux ans, les Chinois, principalement les nouveaux riches, se sont pris de passion pour ce sport, et il est incontournable pour ceux qui ont du succès en affaires de s’inscrire à un club.

La plupart passent d’ail­leurs plus de temps au 19e trou – le bar – que sur les parcours, explique Alain Franqueville, car le golf leur sert à nouer des relations d’affaires. Il leur permet aussi d’afficher leur richesse. La carte de membre de certains clubs coûte 60 000 dollars par année, et les propriétaires de ces clubs n’hésitent pas à investir plusieurs millions de dollars pour aménager des parcours à leur goût.

« Les golfeurs chinois veulent des terrains vite construits, bien construits, et ils sont prêts à y mettre le prix », dit Neil Haworth. En 21 ans, il a planté des verts aux endroits les plus improbables.

Au Yunnan, province rurale du sud de la Chine, il a aménagé le plus haut parcours de la planète, à 3 300 m d’altitude, au pied de la montagne du Dragon de Jade. Chaque voiturette est équipée de bouteilles d’oxygène ! « Un des 30 parcours dans le monde que tout golfeur doit avoir foulé dans sa vie », estime Alain Franqueville, qui est lui-même golfeur et qui ne tarit pas d’éloges sur ce terrain « fabuleux », niché à l’ombre d’un sommet enneigé de 5 596 m.

Les Hongkongais, eux, tenaient à frapper des balles sur la petite île de Kau Sai Chau, dépourvue d’eau douce. Haworth a fait construire une usine de dessalement de l’eau de mer pour irriguer les verts ! À Pékin, le défi est différent : il doit faire pousser de la pelouse en plein désert. En effet, l’État tapisse de golfs les abords de la capitale pour freiner la désertification, qui fait souffler des tempêtes de sable sur la région.

Dans ce pays où le développement économique passe avant la protection de l’environnement, la pénurie d’eau n’est pas un obstacle à l’aménagement de verts. « Pour arroser la pelouse, il suffit de pomper l’eau plus en profondeur dans le sol », dit l’architecte. Et ça marche. Dans la capitale, il planche sur neuf chantiers.

Au club Saint-Raphaël, à L’Île-Bizard, en banlieue de Montréal, Haworth a aménagé une partie d’un parcours en terrain marécageux. « Malgré les pluies qu’on a eues ce printemps, les verts sont parfaitement drainés », dit Roch Poulin, responsable de l’entretien du golf.

Neil Haworth est devenu maître dans l’art de modeler les paysages à coups de bulldozers et de dynamite, explique le chroniqueur torontois Robert Thompson. Il le compare à Robert Trent Jones, qui a marqué la conception des terrains de golf au Canada au siècle dernier. « Les architectes qui ont du succès disposent d’importants budgets pour déplacer des tonnes de terre et de roc à l’aide de machi­nerie lourde. »

Au parcours de la montagne du Dragon de Jade, au Yunnan, l’effet visuel est « pervers », dit en riant Alain Franqueville. « C’est un parcours qui vous agresse, qui paraît terriblement difficile. Mais en fait, il est facile et vous donne l’impression d’être bon ! »

Neil Haworth a atteint son but. « Pour moi, il doit être aussi agréable de regarder un parcours de golf que d’y jouer », dit-il.