Les jeunes prostitués de Tripoli

Dans la ville portuaire de Tripoli, dans le nord du Liban, de nombreux jeunes s’adonnent à la prostitution masculine pour échapper à la misère du quotidien. Leurs clients : de riches touristes saoudiens pour la plupart, mais aussi d’autres ressortissants arabes. Leur « salaire » : jusqu’à 1 500 dollars la nuit. Notre reporter Katia Jarjoura les a rencontrés.

Les jeunes prostitués de Tripoli

Confidences sur la corniche

Entretien avec Zeid (nom fictif) sur le littoral de Tripoli, haut lieu de la prostitution. Zeid, 19 ans, vend son corps depuis qu’il en a 12. Par nécessité plus que par choix : son père est mort et sa mère, sans travail. « Je voulais être coiffeur, mais j’ai fini dans la rue », avoue-t-il. Zeid parle peu. Il a honte. Mais ses clients arabes sont sa seule source de revenu. Tripoli offre peu de possibilités aux jeunes. Dans certains quartiers, le chômage peut atteindre jusqu’à 40 %. « Chaque fois que j’essaie de quitter ce business, j’y reviens » admet-il, en tirant sur sa cigarette.

Tripoli, citadelle des musulmans

Avec une population à plus de 80 % sunnite et ses omniprésentes mosquées, Tripoli vit au rythme des appels à la prière. Si la majorité de ses 500 000 habitants se définissent comme des musulmans modérés, cette ville portuaire a néanmoins la réputation d’abriter des organisations intégristes, proches de la mouvance d’Al Qaïda et soutenues par l’Arabie saoudite.

La guerre en toile de fond

La rue Suriya (Syrie), ligne de front qui sépare deux populations ennemies : les sunnites du quartier Bab el-Tabbaneh et les alaouites du quartier Jabal Mohsen. Depuis la dernière éruption de violence entre les deux communautés, il y a un an, l’armée libanaise quadrille le secteur. Mais la nuit, des coups de feu se font régulièrement entendre, ranimant ce conflit qui date de la guerre civile.

Khan el-Askar : le « caravansérail du guerrier »

C’est dans cet ancien caravansérail de pierre que squattent des dizaines de familles sans le sou, que Zeid a grandi. À l’extérieur, une odeur nauséabonde de poubelles s’agrippe aux narines. Le gouvernement assure que des projets de réhabilitation des quartiers pauvres de Tripoli sont en cours, mais les habitants ont perdu confiance en leurs politiciens : les belles promesses électorales ne sont jamais tenues.

Chambre close

À l’intérieur de ce refuge, les familles se contentent du minimum vital. À peine quelques heures d’électricité par jour et souvent, comme c’est le cas ici, pas même de quoi s’acheter une porte pour préserver un peu d’intimité. L’hiver, l’humidité et le froid s’infiltrent à travers les murs et les résidants grelottent devant un poêle à gaz.

Visite en catimini

Zeid connaît les dédales du Khan el-Askar comme le fond de sa poche, ainsi que les familles qui s’y entassent. Mais il ne souhaite pas s’y attarder : l’endroit est malfamé, la visite lui rappelle de mauvais souvenirs et, surtout, il n’y trouve pas que des amis. La réputation de « mauvais garçon » de Zeid est connue à Tripoli. 

La place Tal : le « flirting square »

Au cœur de la ville, la place Tal, oasis bordé d’arbres et de bancs, est reconnue pour être le « rendez-vous » des homosexuels et des prostitués. De jour comme de nuit, on croise des jeunes hommes – des femmes bédouines aussi – seuls, ou accompagnés, qui attendent nonchalamment des clients sous l’œil des policiers. Les autorités ferment les yeux sur ce « commerce » dans la mesure où il reste discret…

Quand les murs parlent…

Dans l’ancienne gare de trains de Tripoli, aujourd’hui en ruines, les jeunes en mal de divertissement et de liberté viennent livrer leurs secrets sur les murs décrépits. La nuit, alors que l’endroit est plongé dans l’obscurité, ils s’y livrent à leurs premières expériences sexuelles, souvent avec d’autres jeunes hommes. Le rigorisme religieux, qui impose la ségrégation des sexes, ne leur permet rarement de côtoyer des jeunes filles.

Le City Complex

Le City Complex, qui regroupe un centre commercial et des salles de cinéma est le quartier général favori de la jeunesse de Tripoli. Lieu de farniente, de rencontre, de loisir, c’est aussi le « centre d’affaires » de la prostitution. Car c’est dans les cafés Internet que les jeunes prostitués repèrent leurs clients, négocient leurs prix et fixent leurs prochains rendez-vous.

À la vie, à la mort

Habillés à la mode occidentale, cheveux longs et look efféminé, les jeunes prostitués ne passent pas inaperçus dans une ville arabe aussi traditionnelle que Tripoli. Fréquemment moqués ou harcelés, ils préfèrent rester en bande et se déplacent rarement seuls. Ici, Marwan et Firas (noms fictifs) longent l’avenue principale Kasdoura (promenade), parsemée de restaurants et de cafés.

La vieille ville

Campée au centre de Tripoli, la vieille ville, avec son souk grouillant de monde et d’activité, est un lieu propice aux trafics illicites. Très tôt, Zeid, a sombré dans la drogue. Il avoue même qu’il « ne peut plus baiser à jeun ». Souvent, le haschisch, l’héroïne ou l’ecstasy sont fournis par les clients. Comme tous ses compagnons d’infortune, Zeid a fait plusieurs séjours en prison, principalement pour « possession et vente de stupéfiants ».

Vengeance et frustrations

Les prostitués ne sont pas à l’abri des représailles de clients abusifs ou de passants hargneux qui font preuve de violence. Ici, Marwan montre les marques laissées par les chaînes avec lesquelles des voyous l’ont frappé après l’avoir traité de « pédé ».

La libido des pauvres

Dans une société conservatrice qui favorise la ségrégation des sexes dès le jeune âge, la sexualité constitue un problème. Comment se « soulager » de ses pulsions, alors que c’est interdit ? À Tripoli, outre les cafés Internet, il existe encore quelques cinémas pornos, dissimulés dans les sous-sols de clubs vidéo populaires. Pour deux dollars, les spectateurs prennent place sur des sièges négligés et donnent libre cours à leurs fantasmes.

Le Courant du futur

À Tripoli, le portrait du premier ministre Saad Hariri est partout. Son parti, le Courant du futur, fortement soutenu par l’Arabie Saoudite, a remporté les dernières élections législatives dans le nord du pays. Conscient de la gravité de la situation économique à Tripoli, le premier ministre a mis sur pied de nombreux projets « créateurs d’emplois ». Mais sur la prostitution masculine, pas un mot. « Nous ne sommes pas au courant », a déclaré l’un de ses représentants.

Allah vous souhaite la bienvenue

Une fois la nuit tombée, la place Nour (lumière), à l’entrée de la ville, s’illumine du sigle d’Allah, écrit en lettres arabes. Bienvenue à Tripoli !