Louise Arbour : « Les migrations sont mal gérées »

Le nombre de migrants internationaux n’a jamais été aussi élevé, et il continuera de grimper au cours des prochaines décennies. Comment réduire les tensions dans les pays d’accueil ? Louise Arbour, ex-haute-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, s’est penchée sur des solutions.

Photo : Colin Boyd Shafer

Plus que jamais dans l’histoire, des gens quittent volontairement leur terre natale pour travailler, étudier, fuir des conflits armés ou offrir un avenir plus prospère à leurs enfants. C’est ce qu’on appelle des migrants internationaux ; le groupe inclut les personnes en train de se déplacer, celles ayant un statut temporaire au sein d’un pays d’accueil ainsi que les sans-papiers. En 2017, ils étaient 258 millions, dont 26 millions de réfugiés et de demandeurs d’asile. Soit 50 % de plus qu’en 2000.

« C’est un enjeu majeur de notre époque, autant que les changements climatiques », estime l’ex-juge à la Cour suprême du Canada Louise Arbour, qui, à la demande de l’ONU, a consacré les deux dernières années à l’élaboration du premier Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. La partie a été coriace, mais une majorité de pays membres de l’ONU ont finalement accepté de signer le document en décembre dernier, à Marrakech, au Maroc.

En gros, le Pacte propose des solutions pour que les migrations se fassent au bénéfice de tous. Les pays signataires, dont le Canada, se sont engagés moralement à contribuer à la réalisation de 23 objectifs — atténuer les problèmes qui poussent les gens à quitter leur pays d’origine, par exemple, et fournir aux migrants des soins de santé, même à ceux en situation irrégulière.

De belles intentions qui se heurtent néanmoins à la frustration et à la xénophobie d’une frange de la population des pays d’accueil, et à des partis politiques prônant un nationalisme réfractaire à l’immigration. Mais il y a moyen de calmer le jeu, croit Louise Arbour, avec qui L’actualité s’est entretenu.

Les humains migrent depuis le début des temps. Pourquoi l’ONU a-t-elle tout à coup ressenti le besoin de consacrer un pacte à ce phénomène ?

La mobilité humaine a toujours été un sujet de discussion tabou à l’ONU. Les pays membres disaient : « Ici, c’est chez nous, on décide qui passe ou non nos frontières, et on ne rend de comptes à personne. » Mais la crise qu’a provoquée l’arrivée d’un million de migrants en Europe en 2015 a éveillé les Européens à la nécessité de se parler. De mieux coopérer entre États. Ils avaient l’impression de ne plus maîtriser la situation. Normalement, l’afflux d’un million de personnes au sein d’une population de 500 millions d’Européens n’aurait pas dû générer de chaos. Mais les migrations sont mal gérées.

Qu’est-ce qui pose problème ?

Le manque de leadership et les réactions électoralistes des politiciens, qui cèdent à la pression de gens mal informés par rapport à la réalité des nouveaux arrivants. Presque partout, quand il y a des sondages, les citoyens surestiment le nombre de migrants chez eux et leur taux de chômage. Les médias ont aussi tendance à monter en épingle les cas de migrants qui commettent des méfaits, alors qu’en moyenne, leur taux de criminalité est inférieur à celui des populations locales. Ces exagérations alimentent la peur de l’étranger. Mais au lieu d’apaiser ces craintes en rectifiant les faits, certains gouvernements adoptent des politiques migratoires alignées sur les stéréotypes et les perceptions négatives, histoire de se faire réélire.

Quels sont les dangers liés à cette mauvaise gestion ?

On assiste en ce moment à une croissance des migrations irrégulières — certains les qualifient d’« illégales », mais je m’oppose à ce terme péjoratif. C’est qu’ériger des murs et verrouiller des portes n’empêchent personne de migrer. La pression pour quitter un pays d’origine est parfois trop forte et continuera de l’être, entre autres à cause des changements climatiques et de la croissance démographique dans certaines régions du monde, dont l’Afrique. Quand les carottes ne poussent plus dans notre coin de planète, ou que le taux de chômage est à 70 %, on n’a pas d’autre choix que de partir. Quitte à payer le gros prix à des passeurs et à y laisser sa peau. Les murs ne font que tuer des gens et enrichir des criminels. Je précise quand même que, sur 258 millions de migrants dans le monde, seule une petite portion est en situation irrégulière. Et la vaste majorité d’entre eux sont arrivés dans leur pays d’accueil avec un visa de touriste ou d’étudiant, et non en falsifiant des passeports. Après l’expiration de leur visa, ils se sont déniché un boulot dans l’économie informelle, par exemple en restauration. Ce qui fait bien l’affaire des employeurs, qui peuvent les payer moins cher !

Une famille faisant partie d’une caravane de migrants en provenance d’Amérique centrale et à destination des États-Unis arrive dans un refuge au Mexique en novembre 2018. Photo : Ulises Ruiz / Getty Images

Que peuvent faire les pays pour mieux encadrer l’arrivée de ces migrants ?

Le Pacte mondial sur les migrations propose une panoplie de solutions pour que les gens puissent se déplacer plus facilement en toute légalité, et ce, dans l’intérêt de tous. Prenons le cas du Canada, où on préconise surtout un modèle de migration qui va vers l’obtention de la citoyenneté, à l’exception des travailleurs saisonniers en agriculture. Bien des migrants ne souhaitent pas forcément devenir canadiens — ils veulent pouvoir travailler, transférer de l’argent à leurs proches dans leur pays d’origine, puis retourner auprès d’eux au bout de 10 ou 15 ans. Les pays de destination comme le nôtre pourraient mettre en œuvre des politiques de migration plus souples et accommodantes tout en y trouvant leur compte, puisque la présence de ces migrants permet de combler des besoins criants dans des secteurs de l’économie. L’Europe jongle avec un déficit d’un million de travailleurs dans les services de santé, par exemple. Pourquoi ne pas offrir des programmes de formation et des permis de travail à une main-d’œuvre issue des pays en voie de développement ? Miser sur des modèles flexibles permettra de mieux gérer ce qui nous attend, c’est-à-dire plus de mobilité dans l’avenir.

Ces solutions rencontrent beaucoup de résistance, vous l’avez constaté lors des pourparlers entourant le Pacte mondial pour les migrations. Des pays se sont retirés des négociations ou ont refusé de signer le document final, dont la Hongrie, le Chili, l’Australie, Israël, la Suisse…

Oui, et ça m’a déçue. C’est à cause des agitateurs des mouvements d’extrême droite, qui ont commencé à déblatérer les pires sottises sur les réseaux sociaux lorsque le Pacte a été rendu public, avant la ratification officielle des États membres à Marrakech. Ils disaient que le document signait la fin de la souveraineté des États et que l’ONU voulait imposer l’accueil des étrangers ! Même le Parti conservateur du Canada a fait une sortie du genre. Il fallait être d’une mauvaise foi absolue, étant donné que le Pacte stipule, dès ses premières lignes, que chaque pays peut agir à sa guise. On ne fait que suggérer des idées en fonction de la situation de chacun. À partir de là, des gouvernements sont devenus timides. Ça dénote le pouvoir de la démagogie et du sentiment antiétranger. Il faut se méfier des nationalismes mal vécus, de ces pathologies de l’appartenance dont j’ai pu constater les pires dérives au Rwanda et en Serbie [à la fin des années 1990, Louise Arbour a été procureure générale du Tribunal pénal international pour le Rwanda et du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie].

Dans une entrevue accordée à L’actualité au printemps, le politicologue canadien Eric Kaufmann, auteur de l’essai Whiteshift, soutenait qu’il valait mieux tenir compte de l’avis des citoyens qui craignent l’immigration, quitte à accueillir moins de nouveaux arrivants, afin de ne pas exacerber le populisme. Que pensez-vous de cette analyse ?

On ne peut pas rejeter cette peur du revers de la main, c’est vrai. Et je ne veux pas donner l’impression d’avoir un discours promigration — j’ai un discours pro-gestion de la migration. Certains pays n’ont aucun intérêt à accueillir des étrangers, car ils sont déjà densément peuplés. Mais dans les pays en décroissance démographique, il faut bien expliquer aux gens les conséquences de fermer les frontières. Les taux de naissance au Japon, en Amérique du Nord et en Europe ne suffiront pas à maintenir le niveau de vie des populations. Si ces pays n’accueillent plus personne, des industries vont fermer faute de main-d’œuvre, les listes d’attente pour obtenir des soins de santé s’allongeront faute d’infirmières, les fonds de pension vont disparaître, etc. Au Québec, la situation est déjà préoccupante — le taux de chômage est très bas et le déficit de personnel est important, notamment en agriculture. Sans les travailleurs mexicains qui viennent chaque année ramasser les fraises au Québec, on mangerait celles du Mexique !

Que pensez-vous de l’accueil que le Québec réserve à ses nouveaux arrivants ?

Je ne peux pas poser de diagnostic précis, puisque je viens de rentrer d’un séjour de deux ans à New York pour mettre sur pied le Pacte. Le Québec et le Canada n’étaient vraiment pas une priorité dans les discussions, car mis à part les gens qui arrivent des États-Unis en empruntant le chemin Roxham, à la frontière canado-américaine, et ceux qui ne repartent pas après l’expiration de leur visa, les migrants irréguliers sont peu nombreux ici, en raison de notre situation géographique. Cela dit, je trouve que la Loi sur la laïcité de l’État [adoptée à Québec en juin] ne va pas dans la bonne direction. Empêcher le port de signes religieux dans les écoles est une solution à un problème qui n’existe pas. Aucune étude ne démontre que les enfants sont influencés de façon délibérée ou accidentelle par l’identification religieuse de leurs enseignants. Au contraire, plus tôt on est exposé au pluralisme, mieux c’est. Alors, cette règlementation n’envoie pas le bon signal. Ça crée une division qui ne nous servira pas collectivement.

Qualifieriez-vous le Québec de société ouverte ou fermée ?

On se dit ouverts, progressistes… Dans la réalité, on l’est peut-être un peu moins qu’on pense. Surtout dans les milieux isolés, où la population est peu diversifiée. Les gens ont généralement une meilleure attitude en zones urbaines, parce qu’ils côtoient des immigrants et constatent que ça se passe bien, dans l’ensemble. Par ailleurs, les gouvernements pourraient avoir des politiques migratoires plus agressives. On a de la place et on a besoin de gens. Mais pourquoi recruter activement en France ? C’est quoi, cette préférence ? Si c’est en raison de la langue, moi, je connais beaucoup d’Africains qui écrivent un français impeccable et sont très bien formés… Alors, pourquoi pas eux ? Il y a un fond de xénophobie derrière cette idée romantique d’être entre nous, avec nos cousins… Nos cousins de 15e génération ! De quoi a-t-on peur, au juste ? L’Amérique du Nord s’est construite grâce à l’importation des savoir-faire de différentes cultures. Notre mode de vie, notre alimentation, nos productions culturelles sont le fruit de la variété de gens qui sont venus s’installer ici.

Certains pays n’ont aucun intérêt à accueillir des étrangers, car ils sont déjà densément peuplés. Mais dans les pays en décroissance démographique, il faut bien expliquer aux gens les conséquences de fermer les frontières.

Avez-vous espoir que ces peurs s’estompent ? 

J’ai été encouragée par la présence à Marrakech des maires de grandes villes, dont Valérie Plante [mairesse de Montréal], lorsque les pays membres de l’ONU ont signé le Pacte. Ce sont surtout eux qui gèrent la migration, puisque les nouveaux arrivants s’installent majoritairement dans les métropoles. Et la plupart des maires sont très progressistes. Il y avait aussi des représentants du secteur privé, car les industries sont favorables à des politiques migratoires plus souples pour faciliter les mouvements de main-d’œuvre. Ils ne parlent pas fort pour ne pas se mettre à dos des politiciens, mais ils veulent que ça bouge. Cela dit, il ne faut plus laisser passer des discours qui valident le rejet de l’autre. On ne doit plus parler de l’intégration des migrants comme si c’était un fardeau. Parlons plutôt des efforts à faire pour reconnaître leurs capacités, leurs diplômes. Parlons publiquement de leur apport positif à la société. Parce que c’est l’avenir ; c’est le monde dans lequel grandiront mes petits-enfants. Il ne faut pas contaminer les jeunes avec ce langage méprisant envers les étrangers, avec nos peurs hystériques. Eux ne perçoivent pas ces différences qui sont si menaçantes pour les adultes. Et ils ont bien raison.

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3 commentaires
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Madame Hirbour est décidément entièrement multiculturaliste. Elle a tellement travaillé à l’international qu’elle en a oublié ses racines, son histoire. Elle souhaiterait abolir les nations en les inondant de toutes les cultures immigrantes. Le résultat en sera un morcellement de la cohésion nationale, où chaque groupe culturel, racial, sexuel, et tutti quanti revendiquera sa différence. Ce sera la TOUR DE BABEL.
Je préconise le maintien des cultures dominantes et si ancrées, que ce soit au Japon, en Italie, en Espagne, en Roumanie, au Québec, etc. Les revendications québécoises sont différentes de celles du ROC à cause de sa culture propre enracinée dans son histoire que madame Harbour a oubliée à force de côtoyer d’autres cultures. Tellement désolant! Elle nous pousse à disparaître au profit d’un pays multiculturaliste comme les É-U. Elle devrait lire le livre « Disparaître » et le commenter.

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Je partage complètement l’analyse de Mme Arbour. Je déplore qu’au Québec on pourfende à ce point le multiculturalisme canadien. Le Canada se classe en tête des pays sur la Planète pour le respect des droits et libertés. Le Canada est un pays pacifique. L’élection de la CAQ annonce un retour au nationalisme du Nous autres, les autres. On se prépare des lendemains qui déchantent. Le Québec prospère et moderne s’est développé à l’intérieur de la fédération canadienne. Prospérité et repli sur soi ne vont pas de pair. Nous sommes entrés de plein pied dans l’ère numérique, un espace sans frontières. Il est illusoire de persister à penser que le Québec restera figé dans ses vieilles ornières. Les idéologues et politiciens tentent de reprendre le contrôle sur Montréal la cosmopolite. Il est trop tard. Dans le conflit des générations qui se dessine, les boomers devront tôt ou tard lâcher prise.

Quelle entrevue réussie ! Madame Arbour a très bien décortiqué un problème complexe pour en exposer les éléments importants de manière simple, respectueuse et logique. Serait-ce possible pour l’Actualité de faire profiter Canadiens et Canadiennes anglophones de cette excellente entrevue?

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