Les minières face à la violence au Burkina Faso

Les compagnies minières, canadiennes et autres, voudront s’assurer que leurs activités se poursuivent de manière sécuritaire au Burkina Faso comme dans les pays voisins. Mais comment résoudre aussi l’insécurité grandissante que vit la population ? Éléments de réponses par la professeure d’économie politique à l’Université du Québec à Montréal Bonnie Campbell.

Photo : Semafo Inc.

Au moins 38 travailleurs de la mine Semafo, dont le siège social est à Montréal, ont été tués mercredi lors d’une attaque survenue à 40 kilomètres du site minier de Boungou, dans l’est du Burkina Faso.

Ce tragique événement n’est pas le premier du genre.

L’enlèvement et l’assassinat les 15 et 16 janvier derniers d’un géologue canadien au Burkina Faso, Kirk Woodman, avaient déjà provoqué un puissant signal d’alarme.

Woodman, originaire d’Halifax, travaillait de son côté pour la minière Progress Minerals, basée à Vancouver.

Les premiers mots qui nous viennent à l’esprit sont pour condamner ces gestes abjects.

Rappelons que ces assassinats surviennent alors que le mystère persiste autour du sort réservé à la québécoise Édith Blais et à son compagnon de voyage, l’italien Luca Tacchetto. Ils sont également portés disparus au Burkina Faso depuis le 15 décembre dernier. Par ailleurs, en janvier 2016, six Québécois, des travailleurs humanitaires, ont été victimes d’une attaque terroriste à Ouagadougou, la capitale.

La mouvance islamiste radicale est pointée du doigt, et le nom du groupe Ansaroul Islam circule.

Ce climat d’insécurité a un impact sur la principale source de recettes du pays : le secteur minier.

J’étudie ce secteur depuis plusieurs années et j’ai participé à la troisième édition de la Semaine des activités minières de l’Afrique de l’Ouest qui s’est tenue à Ouagadougou en septembre 2018 sur le thème : « L’exploitation des ressources minérales en Afrique, quelles stratégies pour en faire un moteur de croissance et de développement durable ? »

Les compagnies minières, canadiennes et autres, voudront s’assurer que leurs activités se poursuivent de manière sécuritaire au Burkina Faso comme dans les pays voisins, dont le Mali. Mais comment résoudre aussi l’insécurité grandissante que vit la population ?

Il faudrait soit nous attarder seulement sur la sécurité des activités des compagnies minières, soit élargir notre réflexion sur les enjeux de sécurité dans une perspective plus large et à plus long terme. Car les questions qui se posent plus profondément sont celles qui lient pauvreté, désenchantement et risques de recrutement des jeunes par des groupes extrémistes.

Le modèle de développement des mines remis en question

Au Burkina Faso, le taux de croissance du secteur minier a été de 11,4 % en 2017, contre 6,7 % pour l’ensemble de l’activité économique du pays. La production industrielle d’or est passée de 38,5 tonnes en 2016 à 45,6 tonnes en 2017. Le secteur aurifère, où travaillait Kirk Woodman, représente 71 % des recettes d’exportation. Le nombre d’emplois directs s’élève à quelque 9200 en 2017.

Le géologue Kirk Woodman travaillait dans le florissant secteur aurifère au Burkina Faso. Photo : La Presse canadienne / HO, Linkedin

Sur le plan de la croissance, cette performance est incontestablement très impressionnante. Mais elle camoufle le fait que l’accent mis sur le secteur industriel minier comme moteur de la croissance et source de recettes est basé sur l’exportation du minerai, essentiellement l’or, non transformé. Il s’agit de la prolongation d’un modèle minier dit investment led. Ce type de modèle a peu d’effet d’entrainement sur le reste de l’économie. Il ne laisse dans le pays qu’une faible part de la richesse créée.

Ce modèle a été profondément questionné entre autres par la Commission économique de l’Afrique des Nations Unies (CEANU). À la suite de l’adoption de la Vision minière africaine par tous les chefs d’États de l’Union africaine (2009), les objectifs ont changé. Tout en reconnaissant son importance, le but ne devrait plus être la seule maximisation des recettes à court terme, mais davantage la création d’emplois et les effets d’entrainement économique dans d’autres secteurs.

Mieux développer et redistribuer

Pour ce faire, les activités d’extraction doivent servir de catalyseur pour enclencher des processus de transformations structurelles. Il s’agit de créer, par exemple, des liens entre les secteurs en amont et en aval. D’organiser, là où c’est possible, une transformation sur place, en créant des corridors industriels qui allient les infrastructures aux activités minières, énergiques et agricoles.

Il s’agit de penser à des stratégies dont l’objectif sera de contribuer à une plus grande cohésion sociale et à un développement plus égalitaire à long terme, grâce à la mise en valeur des ressources minières. Un ingrédient essentiel pour ce type de stratégie est l’adoption de politiques publiques pour assurer la planification, la coordination et les incitations nécessaires.

À court terme, des efforts peuvent et doivent être mis sur la formation à tous
les niveaux et la création d’emplois. Si l’on regarde les besoins de ce pays de 19 millions d’habitants et la place du secteur minier dans l’économie, le chiffre de 9 200 emplois directs créés est tout à fait insatisfaisant. Il pourrait être largement multiplié grâce à une révision en profondeur des politiques d’embauche, par l’adoption par les minières de politiques d’achat local et l’amélioration des conditions de travail dans le secteur des mines artisanales.

L’enjeu de la redistribution des recettes minières à la population est essentiel pour la cohésion sociale. Les compagnies doivent insister pour que le Fonds minier de développement communautaire, prévu par l’article 25 du code minier burkinabé et alimenté par leurs contributions, qui devait entrer en vigueur le 1er janvier 2018, soit rapidement et de manière transparente mise en œuvre par les autorités publiques. Le Fonds vise entre autres à diriger une partie des recettes minières vers des projets à long terme et d’importance stratégique pour les collectivités locales.

La coordination par les autorités publiques nationales pour ce qui est de la collecte, de la répartition et de l’utilisation de ce Fonds, en collaboration étroite avec les conseils régionaux et municipaux, est indispensable pour assurer une juste répartition de la richesse du pays dans toutes ces régions et non seulement celles dotées de ressources minières.

Davantage d’attention doit être portée au rôle central de l’agriculture. Il faut s’assurer de l’accès à la terre et à l’eau afin de ne pas compromettre les activités agricoles, comme c’est maintenant trop souvent le cas.

Cultures maraîchères à Koupéla, au Burkina Faso. Photo : Shutterstock

Plus de responsabilités sociales, moins d’insécurité

L’insécurité, en croissance, aura inévitablement des répercussions sur les activités minières. Il est urgent que les pratiques de responsabilité sociale des entreprises (RSE) soient redéfinies de manière fondamentale.

La responsabilité sociale doit être vue comme une stratégie d’affaires et non comme une stratégie de développement ou d’apaisement des communautés avoisinantes des mines. Selon la CEANU, les initiatives de RSE « ne devraient pas être considérées comme se substituant à la responsabilité de l’État envers ses citoyens dans la mise en place des infrastructures de base et d’autres biens publics. [Elles] devraient compléter les efforts de l’État et être encadrées par les institutions de l’administration locale et des autorités locales ».

Les minières pourront contribuer à l’assainissement du climat qui règne au Burkina Faso en exigeant que l’État assume ses responsabilités envers sa population de manière transparente, que le code minier et les autres réglementations soient respectés, en versant leurs redevances et autres recettes fiscales. Elles doivent aussi être imputables de leurs actions.

Si l’accent est mis sur la création d’emplois, si les activités minières stimulent le développement à long terme, si les collectivités locales avoisinantes des mines sont intégrées à la gestion des recettes, et si l’État s’implique pour assurer la mise en œuvre des réglementations et la coordination du secteur, cela contribuera certainement à réduire le désespoir et la pauvreté. Ce sont là des facteurs de risques qui favorisent le recrutement d’extrémistes et l’insécurité.La Conversation

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un média en ligne qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.

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