Les musulmans chinois crient au secours

Les violentes manifestations, qui ont éclaté dans la capitale de la région autonome du Xinjiang, ont fait, jusqu’à présent, plus de 190 morts et quelque 1600 blessés. Et le bilan pourrait s’alourdir… Les tensions entre la minorité ouïgoure, musulmane et turcophone, et la majorité chinoise han sont vives, comme l’a constaté notre journaliste, qui a séjourné au Xinjiang en 2007.

C’est par le Kazakhstan que je suis entrée en Chine. Un affluent de la rivière Ili marque la frontière entre les deux pays. De part et d’autre, la steppe ocre s’étend à perte de vue. Au sud, les contreforts des Tian Shan (« monts célestes »), la cinquième chaîne de montagnes au monde. Nous sommes aux confins de l’Asie centrale, dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang. Jadis nommée Turkestan oriental ou chinois, cette région s’étend du Tadjikistan, à l’ouest, jusqu’à la Mongolie, à l’est, sur un territoire quasi désertique grand comme le Québec. Pékin est à 5 000 km par la route. Une autoroute flambant neuve, offrant un contraste saisissant avec les voies défoncées du Kazakhstan.

Ici vivent neuf millions de Ouïgours. Turcophones et musulmans, ils constituent la « minorité » la plus importante de Chine. Depuis 1949, date de l’occupation de leurs terres par la Chine communiste, ils assistent, impuissants, à la colonisation han. Le phénomène s’amplifie de manière alarmante depuis une dizaine d’années, conséquence directe du boom économique de la Chine.

Aujourd’hui, les Chinois han, l’ethnie la plus nombreuse de Chine, représentent plus de la moitié de la population du Xinjiang : ils y sont près de 10 millions, alors qu’ils n’étaient que 300 000 (4 %) dans les années 1950. Ici, toute velléité séparatiste est punie de la peine capitale. Il faut dire que le sous-sol du Xinjiang regorge de pétrole, une manne pour l’empire en plein développement. Le mot «Turkestan » — pays des Turcs — est proscrit. « Nous ne pouvons pas le prononcer. C’est dangereux. Cela peut conduire en prison », me confie-t-on. La culture ouïgoure, riche de plusieurs millénaires, est en voie de disparaître par assimilation forcée.

Première étape, la ville de Kouldja (Yining, en chinois). Tristement célèbre pour les massacres qui s’y sont déroulés en 1997. Aujourd’hui, inutile de demander ce qui s’est passé. Personne ne le sait… Personne ne parle… Tursun, 28 ans, est plus bavard que d’autres : « J’ai entendu dire qu’à cette époque beaucoup de jeunes sont morts en une seule journée. Combien, je ne sais pas. Chaque famille a versé des larmes de sang. Le fils est mort, le fils du voisin est mort, le fils du voisin du voisin est mort… » « Tu sais pourquoi c’est arrivé ? » « Non. » C’est moi qui le lui raconterai.

Le 5 février 1997, de jeunes Ouïgours sont descendus dans la rue pour réclamer le droit au travail pour tous. Ils manifestaient pacifiquement, sans armes. Mais le gouvernement a envoyé la police et les militaires. Les soldats ont tiré sur les jeunes, les ont frappés à coups de bâtons et ont lâché leurs chiens sur eux. Je me rappelle les mots exacts de Rebiya Kadeer, dissidente ouïgoure exilée aux États-Unis, qui a passé huit ans sous les verrous en Chine pour avoir dénoncé cette tuerie. Je l’avais rencontrée à deux reprises avant mon départ, d’abord à Genève puis à Munich, où elle participait à des conférences. « Ils les prenaient, les jetaient dans des camions, même pas debout, et ils les empilaient les uns sur les autres, comme de la viande ! Parce qu’il n’y avait plus assez de place dans les prisons, ils les ont parqués dans un stade, leur ont fait enlever leurs vêtements et les ont aspergés avec des canons à eau. Il faisait – 15 oC ! » Ont suivi deux jours d’émeutes, fermement réprimées. Puis ont commencé les arrestations. Les soldats ratissaient les villages, écumant les maisons, s’emparant de tous les jeunes hommes qu’ils trouvaient. Bilan : 80 000 arrestations pour 15 000 manifestants, de 200 à 300 personnes tuées et des centaines de blessés, d’après Rebiya Kadeer et le World Uyghur Congress. Selon Amnistie internationale, 200 prisonniers politiques ouïgours ont été exécutés de 1997 à 1999.

Aujourd’hui, à Kouldja, tout paraît calme. La ville ressemble à toutes celles du Xinjiang : quartier chinois ultramoderne avec, à sa périphérie, le secteur ouïgour, où l’on vit encore de manière traditionnelle. La partie chinoise est gaie et dynamique. La publicité envahit les façades. Les immeubles poussent comme des champignons pour accueillir les colons han qui ne cessent d’arriver, attirés par les possibilités d’emploi et la vie facile qui les attend. Dans le quartier ouïgour, je suis transportée en Asie centrale. Le bazar grouille de monde : taxis, triporteurs, vélos et piétons se pressent. Légumes, fruits frais et secs débordent des étals. Les gens parlent ouïgour, langue apparentée au turc. Je ne croise que quelques Han, des policiers surtout. On se prépare aux festivités de la fin du ramadan, qui approche. Il fait encore chaud et des guêpes rayent l’air, excitées par l’abondance de fruits. Des enfants jouent dans les rues. Aucune trace des événements de 1997. Pourtant, les visages sont graves. « Désormais, l’État contrôle très strictement les habitants de Kouldja, soupire Tursun. Il vaut mieux oublier. Si tu parles à quelqu’un, cela devient dangereux pour lui aussi. »

Départ pour Ouroumtsi (Wulumuqi), capitale du Xinjiang. « L’autoroute a trois ans », me lance le chauffeur ouïgour en appuyant sur l’accélérateur. Des tronçons sont encore en chantier. C’est un incessant défilé de bulldozers, de pelleteuses, de camions. Des ouvriers — des Han, d’après leur aspect physique — travaillent d’arrache-pied, de jour comme de nuit. Au passage d’un col surgit le lac Sayram, aux eaux turquoise. Un îlot se dessine dans la brume. À son sommet, un petit temple bouddhiste. « Ils l’ont construit il y a cinq ans. Je déteste ça ! » lâche le chauffeur.

À l’écart des oreilles indiscrètes, Tursun se laisse aller à la colère : « Aujourd’hui, il y a plus de Han que de Ouïgours au Xinjiang. Les Chinois contrôlent tout. Dans les bureaux et les administrations, le numéro un est chinois et le numéro deux ou trois est ouïgour. Ils ont le pouvoir et tous les bons emplois sont pour eux. Les investisseurs sont chinois, tout leur appartient : immobilier, commerce… » Quant aux Ouïgours, 60 % seraient au chômage, 80 % vivraient sous le seuil de pauvreté, selon le World Uyghur Congress. « Ça devient difficile de trouver du travail. On te demande toujours si tu as fréquenté l’école chinoise ou ouïgoure. Si tu réponds “ouïgoure”, on te dit : “On vous rappellera.” Ou que ta maîtrise du mandarin n’est pas assez bonne. » Même s’ils ont le choix, la majorité des Ouïgours envoient leurs enfants à l’école ouïgoure.« Si tu vas à l’école chinoise, tu peux trouver un emploi en sortant de l’université, mais tu oublies ta langue maternelle et ta culture ; et si tu vas à l’école ouïgoure, tu gardes ta culture, mais tu ne trouves pas de travail », déplore Tursun. Depuis 2002, l’enseignement dans les universités ne se donne plus qu’en mandarin.

Tursun a fait six années d’études universitaires et parle le mandarin et l’anglais, en plus du ouïgour. « Après l’université, j’ai trouvé un job dans un hôtel. Je suis resté bagagiste pendant un an. L’année suivante, j’étais planton, je me tenais immobile à la porte de l’hôtel, comme les policiers. J’ai fait ça pendant encore un an. » Finalement, découragé, Tursun a démissionné. Infirmières, employés de bureau, policiers… tous se font doubler par leurs collègues han. Beaucoup de jeunes Ouïgours ne font plus d’études ; ils considèrent que c’est inutile.

Le centre commercial Rebiya Kadeer, du nom de la dissidente à qui il appartenait, a été saisi et vendu à l’encan. Rebiya Kadeer jouit d’une grande renommée chez les Ouïgours. Elle est un modèle de réussite et de générosité. Cette mère de 11 enfants, qui s’est bâti une fortune colossale dans le commerce et qui est devenue membre du Parlement chinois, se consacrait à son peuple. Elle aidait les pauvres, finançait des écoles, jusqu’à ce qu’on l’arrête, en 1999, pour avoir divulgué des secrets d’État — elle avait, plus exactement, envoyé à son mari, exilé aux États-Unis, des coupures de presse sur le traitement discriminatoire des Ouïgours. Dans le Xinjiang, on ignore qu’elle a passé huit ans en prison dans la capitale même.

D’Ouroumsti, je me rends à Kachgar (Kashi), ville mythique de la route de la soie. La nuit tombe. Là aussi, les familles se préparent à l’Aïd al-Fitr, la fête qui marquera la rupture du ramadan. Sur le parvis d’Id Kah, la plus grande mosquée de Chine, un bébé chameau se lamente. Le muezzin juché sur le toit appelle à la prière : « Allah Akbar ! » Ici, pas de haut-parleur. La mosquée avale les fidèles un à un. La ville devient silencieuse. Au pied des marches, mendiants, laissés-pour-compte et estropiés attendent l’aumône. L’odeur d’urine prend à la gorge.

Dans les rues bordées de beaux bâtiments anciens de style pakistanais, des vendeurs ambulants tentent d’écouler leurs marchandises avant de rentrer chez eux. Devant un étal, un mouton attend d’être sacrifié. Le boucher se plaint : « Le prix de la viande a grimpé en flèche ces derniers mois ! Ils le font monter en achetant la viande en masse pour l’expédier en Chine intérieure. Ils contrôlent tout. » Qui, « ils » ? « Devine ! Non, s’il te plaît, ne m’enregistre pas, ne me prends pas en photo ; après, j’aurai des problèmes. » La fumée des kebabs envahit les rues, pique les yeux, irrite la gorge. Les visages sont fatigués. Carrioles, vélos, triporteurs, scooters électriques, automobiles et piétons se fraient un passage. Les klaxons retentissent.

Dans une boutique, le vendeur me gratifie en anglais boiteux d’un cours improvisé de religion : « Uyghur Muslim good ! Pakistan, Iran, Afghanistan Muslim not good ! Uyghur Muslim same Saudi Arabia Muslim. » (L’islam des Ouïgours est bon ! L’islam du Pakistan, de l’Iran, de l’Afghanistan n’est pas bon ! L’islam des Ouïgours est le même que l’islam de l’Arabie saoudite.) Plus loin, près du marché, une échoppe d’à peine trois mètres carrés. C’est là que vit Sadir. Il était cordonnier et vendait ses bottines au Pakistan. À l’été 2007, l’État lui a confisqué son passeport. Plus question pour lui de se rendre au bazar de Gilgit, dans le nord-est du Pakistan. Il cherche donc un emploi. L’avant-veille, il s’en est ouvert à un étranger. La veille, il a reçu la visite de la police. Aujourd’hui, son échoppe est restée fermée.

Étrange, cette affaire de papiers. Ce n’est pas la première fois que j’en entends parler. Erkin devait partir tenter sa chance à l’étranger, mais ne peut plus quitter la Chine. Tursun non plus : « Récemment, la police est venue chez moi et m’a demandé de lui remettre mon passeport. J’ai fait semblant de ne pas le trouver. » Quelques semaines plus tard, Tursun apprenait que son passeport avait été annulé. Même chose pour cette étudiante qui, au détour d’une conversation, déclare : « Cet été, ils ont ramassé tous les passeports. » Ils ? « La police. » Dans tout le Xinjiang ? « Je ne sais pas. Les commissariats locaux nous ont demandé de rapporter nos passeports. Ils ont dit que c’était pour les enregistrer. » Personne ne se doute ici qu’il s’agit d’une opération d’envergure.

« La saisie des passeports a commencé l’automne dernier, m’explique Alim, un ami ouïgour qui vit à l’étranger. Les autorités chinoises ont fixé un quota pour le hadj, le pèlerinage à La Mecque ; mais c’est ridicule, elles ont limité le nombre de places à quelques milliers seulement. Des Ouïgours se sont donc rendus directement à l’ambassade d’Arabie saoudite à Rawalpindi, au Pakistan, pour y demander un visa. » La date du hadj approche, mais pas de nouvelles des visas. Ils étaient 6 000 à attendre à Rawalpindi. Ils se sont rassemblés devant l’ambassade. « Résultat, poursuit Alim, Pékin a confisqué tous les passeports des Ouïgours. » La consigne pour les autorités est désormais d’éviter à tout prix les rassemblements de Ouïgours loin du contrôle de Pékin. Principalement à l’approche des Jeux olympiques.

La religion n’est pas seule à faire l’objet de restrictions au Xinjiang. Les traditions sont strictement encadrées, quand elles ne sont pas interdites. Ainsi ont disparu les courses de chevaux, l’ulak tartysh (le bouzkachi, rendu célèbre par le roman Les cavaliers, de Joseph Kessel) et les mashraps, ces rencontres entre villageois qui perpétuaient la culture ouïgoure depuis des siècles. Chants, danse, musique, joutes verbales, blagues… On festoyait, jouait les Douze Muqam, cet ensemble de pièces musicales qui retrace l’histoire et la vie des Ouïgours.

Dans les rues du vieux Kachgar, une déconvenue m’attend. À l’entrée d’un quartier, il y a une guérite, un employé, un écriteau. La visite coûte 30 yuans. Un parcours fléché guide le visiteur, les maisons sont numérotées, des panneaux présentent chaque famille et son activité. L’une fabrique des broderies, une autre des poteries, une autre encore des tapisseries. Les portes des maisons sont ouvertes, les visiteurs sont invités à entrer. Des touristes han déambulent, accompagnés d’un guide. Environ 400 visiteurs défilent ici chaque jour, me dit-on. Comme au zoo… Les Ouïgours finiront-ils tous ainsi, parqués dans quelques « réserves » dûment contrôlées ?

La nouvelle partie de Kachgar, où vivent majoritairement les Chinois, est animée : chantiers de construction, boutiques, restaurants. Sur la place du Peuple s’élève une statue monumentale de Mao, la plus grande de Chine, dit-on. À la nuit tombée, des haut-parleurs diffusent de la musique devant un hypermarché. Des colons chinois se retrouvent là pour danser la valse. Ce soir, deux Ouïgours s’essaient à quelques pas, pour rire. L’atmosphère est bon enfant. « On se déteste, mais on reste polis ; ce sont eux qui ont le pouvoir », m’avoue un habitant de Kachgar.

Je m’éloigne de la ville pour me rendre dans un village, aux portes du désert du Takla-Makan. Hojaniyaz est un bakshi (chaman) renommé dans toute la région de Kachgar. « Il y a quatre ans, les représentants du gouvernement sont venus chez moi, raconte le vieil homme. Ils ont brisé mon dap [tambourin] et m’ont dit de raser ma barbe. Avant, je dansais autour du feu en jouant du dap. Je devenais comme fou, je criais très fort. C’est comme ça que je soignais les gens. » Une forme de chamanisme qui se pratique depuis la nuit des temps au Turkestan oriental. Son savoir, il le tient de son père, qui le tient de son père… Aujourd’hui, Hojaniyaz doit se débrouiller autrement. « Je crache, j’utilise un bâton et je fais brûler des papiers, comme font les Chinois. Ainsi, s’ils viennent me contrôler, ils voient que je ne fais rien d’interdit. » Sans son dap, Hojaniyaz ne peut plus entrer en transe. Il le regrette ? « Non, car c’est le gouvernement qui me l’a demandé. Ce que souhaite le gouvernement est bien. » Hojaniyaz a 70 ans. Son visage rasé me laisse une impression amère.

Retour à Ouroumtsi. Adil Hoshur est un funambule célèbre dans toute la Chine et même au-delà. Le darwaz (funambulisme) est un art millénaire chez les Ouïgours, qui l’exercent sans filet. En février 2004, Adil Hoshur accompagnait une troupe au Canada ; sept des dix artistes se sont échappés et ont demandé l’asile politique. Lui a préféré rentrer. « Ici, c’est le pays de mes ancêtres, explique-t-il. Nous pratiquons le darwaz de père en fils depuis près de 500 ans. »

C’est avec lui que s’entraîne Abdusattar Ghojabdulla, 18 ans, champion du monde de darwaz. Il a remporté son titre en Corée du Sud en mai 2007. « J’ai parcouru un kilomètre sur la corde en 15 minutes. Le deuxième, un Japonais, en a mis 30, et le dernier, 40», raconte-t-il en riant. Ce soir-là, Abdusattar se produit dans un restaurant réputé de la capitale. Son numéro terminé, les spectateurs se lèvent pour l’applaudir. Soudain, l’interprète qui m’accompagne me dit : « Regarde, tous les spectateurs sont chinois! Nous, les Ouïgours, on nous prend pour des danseurs. Cela me rend triste… » Des mots de Rebiya Kadeer me reviennent en tête : « Nous vivons dans un camp de concentration à ciel ouvert. »

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