Les nouveaux Soviets

Correspondante à Moscou dans les derniers moments de l’ère soviétique, Paule Robitaille est retournée dans la capitale russe après 15 ans d’absence. Quel choc !

Les nouveaux soviets
Photo : Itar-Tass / Alamy

Je n’ai pas mis les pieds en Russie depuis 15 ans. J’ai hâte d’arriver, mais mon avion atterrit à l’aéroport le plus éloigné de Moscou, Domodedovo, à deux heures de voiture de la capitale russe. Je crains le pire. Jadis, cet endroit était un trou, assailli par des hordes de pauvres gens, Kazakhs, Kalmouks, Tatars, Nenets, qui campaient des jours durant, se bagarrant pour une place dans un rare Tupolev-144 qui les ramènerait dans leur con­trée perdue de l’Union soviétique.

Je passe la douane, trouve mon bagage sans problème et traverse l’aéroport. Est-ce un village Potemkine, un trompe-l’œil servant à la propagande?? Les hordes de gueux ont été remplacées par des Russes bon chic bon genre, une suite de kiosques aseptisés et de bureaux de change aux commis souriants?! Un train rapide, l’Aeroexpress, m’amène même au centre-ville en une heure pour 320 roubles, l’équivalent de 10 dollars.

J’arrive à la gare de Koursk, une des neuf de la capitale, vers 20 h. Pas possible… le kiosque de taxis est ouvert?! La grosse dame très maquillée m’en appelle un, nonchalante. Et ça marche?! Le chauffeur prend ma valise, on traverse la gare pour rejoindre la rue. Dehors, c’est la cohue, des gens qui me bousculent, qui s’en fichent, l’odeur rance mélangée à celle du charbon, le stationnement improvisé, le tacot dans lequel le chauffeur lance mon bagage. Enfin, je retrouve la Moscou que j’ai connue.

Lorsque je suis arrivée dans la capitale russe, en 1990, en train depuis Paris, le service de taxi était obsolète. Un ami avait trouvé une ambulance dont il avait soudoyé le chauffeur pour nous reconduire chez lui. Ce fut le début d’un formidable périple qui allait durer sept ans. Et où la jeune journaliste que j’étais aurait le privilège de témoigner de l’implosion de l’Union soviétique pour Radio-Canada, L’actua­lité, Le Devoir et La Presse. J’avais fait d’un petit appartement du centre de Moscou mon bureau principal pour raconter cette Russie qui se transformait à vue d’œil. Aujourd’hui, je reviens pour écrire un livre sur ces gens et ces endroits d’il y a 15 ans et voir comment ils ont changé.

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Le chauffeur s’enfonce dans la ville. Je ne retrouve plus mes repères. Des embouteillages monstres partout. La Moscou de mes souvenirs était une ville sombre et sobre. Dans celle-ci, des immeubles clinquants poussent partout, anarchiques, et contrastent avec des merveilles des 18e et 19e siècles. Au loin, le chauffeur me montre «?the City?», un mini-Manhattan surréel.

Le taxi emprunte le quai qui longe la Moskova, la rivière qui traverse Moscou et à laquelle cette ville de 11 millions d’habitants doit son nom. Le Kremlin nous saute aux yeux, comme un rubis éclairé à outrance. Rue Petrovka, l’immeuble où je passais des après-midis à faire la queue pour acheter un billet de train est devenu le bar Oh la la?!

Mais il demeure des vestiges soviétiques à Moscou. L’hôtel Budapest, où je descends, en est un. Je jurerais que c’est le même portier qu’en 1997. Même uniforme bleu acier, même immense chapeau, même regard absent. L’endroit est figé dans le temps?: chambre exiguë, lit à une place, couvre-lit beige, papier peint beige, tapis beige. À 5 760 roubles la nuitée (180 dollars), c’est une aubaine pour goûter au charme d’un temps révolu, à un kilomètre de la place Rouge.

Je sors sentir la ville. Il est 21 h 30 et, tout à côté, le Tsum est toujours ouvert. C’est un joyau des grands magasins socialistes. En 1990, le Tsum avait des airs de Walmart dégarni. C’était la débâcle de l’économie soviétique, le temps des magasins vides, des files à n’en plus finir pour un sac de farine… Et puis, la Russie a subi les foudres de la thérapie de choc capitaliste?: libéralisation des prix, hyperinflation, évaporation des pensions, vampirisation du pays par les oligarques. Tsum, d’une tristesse à mourir, avait fermé ses portes.

Aujourd’hui, c’est Holt Renfrew à la puissance dix. Il y a une Ferrari en montre à l’entrée. Au rez-de-chaussée, on trouve des chapeaux de fourrure à 100 000 roubles (3 300 dollars). Au sous-sol, foie gras, caviar, vins du monde entier, petits plats cuisinés russes ou français. La clientèle est nombreuse et de toute apparence moscovite.

En face, au café Vogue, l’un des restaurants les plus chics de la ville, les messieurs portent col roulé et costard italien impec­cable à la Vladimir Poutine. Des dames graciles se déhanchent en Dolce & Gabbana. Moscou détient toujours le record du plus grand nombre de milliardaires au monde. Je ne suis pas de ce club sélect, alors je retourne à l’hôtel, en mangeant des figues achetées au prix fort chez Tsum.

Samedi matin, 11 h. J’entre au Starbucks, près du théâtre Bolchoï, rouvert en octobre dernier après une cure de jeunesse qui aura demandé six ans. Les clients – moyenne d’âge de 20 ans – sont presque tous branchés sur un téléphone intelligent, un iPad ou un portable. Et dans cette ville qui a la réputation d’être homophobe, deux lesbiennes se pelotent dans l’indifférence générale. Ils ne sont pas les enfants d’oligarques, plutôt ceux de l’ancienne intelligentsia, les intellos, les professionnels, bref, la classe moyenne.

Je fais la connaissance de Max et Murat, deux étudiants âgés de 17 ans, qui rêvent de partir loin de ce pays, «?en Angleterre?». Pourquoi?? «?Parce que c’est cool, l’Angleterre, et qu’il y a du travail. Ici, y a pas d’avenir?», me disent-ils. Ils m’aident à acheter une carte SIM pour mon portable dans Tverskaïa, l’ancienne rue Gorki.

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La Novy Arbat, une des principales artères de Moscou, où des immeubles de béton datant
des années 1960 ont été ensoleillés par des peintures murales. (Photo : Yadid Levy / Alamy)

Tverskaïa, c’est la rue Sainte-Catherine de Moscou. Je m’étonne. L’affreuse tour de l’hôtel Intourist a été détruite pour faire place à un hôtel Ritz-Carlton. Les deux jeunes gens me regardent, perplexes?: je leur explique qu’Intou­rist était l’agence de tourisme soviétique, passage obligé pour les étrangers. Manifestement, ils n’en ont aucune idée…

Je remonte Tverskaïa jusqu’à la jolie place Maïakovskaïa. Je passe devant le café Tchaïkovski, adjacent à la salle de concert du même nom. L’endroit est bondé. Cette grande fenêtre, ce comptoir élégant qui donne sur la rue, les tasses blanches, les croissants, l’effervescence… il y a là quelque chose de parisien.

Après la révolution de 1917, les bolcheviques ont fermé tous les cafés de la capitale, endroits mercantiles, lieux dangereux où l’on discutait politique. Sous les Soviétiques, il n’y avait que les restaurants glauques d’Intourist, réservés aux touristes et aux appa­ratchiks. Puis, dans les années 1990, on ne trouvait dans les bars, en général, que des mafieux et des prostituées. Cela, pour certains, avait son charme.

Maintenant, Moscou vit la bohème?: une explosion de petits cafés et de galeries fréquentés par des Moscovites de tout acabit.

Les Moscovites de la classe moyenne (de 20 % à 50 % de la population, selon les études) goûtent depuis quelques années à un pouvoir d’achat qu’ils n’ont jamais eu dans la Russie communiste. Mon ami Andreï Mironov, à qui je payais à l’époque les repas, insiste pour m’inviter.

Andreï, défenseur des droits de la personne, est un homme courageux, un des derniers prisonniers politiques de l’ère soviétique. C’est une espèce de don Quichotte qui dénonce sans retenue les injustices du régime. Et Dieu sait qu’il a du travail. En 2003, alors qu’il rentrait à la maison, deux fiers-à-bras se sont jetés sur lui pour le battre presque à mort. Il soupçonne le FSB, le nouveau KGB. Mais il continue, il s’en fiche.

Il m’emmène au café du Musée Boulgakov, situé dans le coin d’une cour, derrière le Sado­vaïa Koltso, où a habité Mikhaïl Boulgakov, auteur du roman Le maître et Marguerite, une forme de satire du système de l’époque.

Andreï Mironov tenait à me montrer ce petit musée privé consacré à l’auteur mort en 1940, parce qu’il est le fruit de l’ini­tiative d’un homme d’affaires. «?L’esprit a changé, on ose. On se responsabilise?», me dit-il.

L’endroit minuscule est rempli d’enfants qui s’apprêtent à descendre au théâtre, au sous-sol, voir une adaptation d’un conte de Boulgakov. Au café du Musée, des livres partout, des gravures inspirées des œuvres de l’auteur, un gros chat noir, qui renvoie au personnage du Maître et Marguerite. Sur la petite scène, un drôle de type barbu qui porte un imperméable et un borsalino noir s’installe au piano et improvise des airs.

Ce soir, Andreï et moi irons voir la pièce Berluspoutine, satire de Vladimir Poutine et de son régime. Elle est jouée tout près d’ici, au Théâtre.doc.

Je suis mon ami de ruelle en ruelle. On pénètre dans une cour, descend un vieil escalier noir de suie, mal éclairé, qui débouche sur un guichet et un vestiaire improvisé. Derrière un lourd rideau, on découvre le petit théâtre, littéralement une cave. Les 65 places sont toutes occupées. Et commence cette parodie délirante d’un humour cynique qui excelle dans la langue de Tolstoï. Un jour, Poutine invite Berlusconi à sa datcha sur la mer Noire. Des Caucasiens font intrusion et tuent Berlusconi. Poutine est blessé à la tête. Les médecins greffent une partie du cerveau de Berlusconi sur celui du président russe. On a le sentiment délicieux de participer à une acti­vité subversive… Le pouvoir tolère ces excès jusqu’à une certaine limite. Les Pussy Riot ont tenté le diable en ridiculisant la sacro-sainte Église russe orthodoxe lors­qu’elles se sont produites sur l’autel de l’une des grandes cathédrales moscovites (voir l’encadré p. 53). C’était le comble du blasphème pour l’Église et l’État. Ici, dans ce sous-sol crasseux, les détracteurs de Poutine ne menacent pas l’ordre établi.

Grisha, un ami photogra­phe dans la quarantaine, et sa copine Marika prennent le relais d’Andreï. En auto, ils me font faire un tour de la capitale russe by night. Il est minuit. La rue Tverskaïa grouille de monde. Des magasins d’électronique sont ouverts à presque tous les coins de rue. «?Ici, tu peux acheter une Porsche à 3 h du matin. C’est Moscou?!?» me dit Grisha en russe, avant de passer à l’anglais, qu’il parle avec un fort accent?: «?The city that never sleeps?!

Ils m’emmènent au café Mayak, au-dessus d’un théâtre célèbre. C’est le resto du Tout-Moscou, me dit-on, prisé des acteurs, des metteurs en scène et des artistes. À minuit et demi, la file qui attend une table est trop longue. Nous traversons la rue, nous allons au Kvartira 44 (appartement 44). Un resto-bar sur trois étages, la fusion de trois appartements communaux (appelés ici communalki). Les propriétaires voulaient garder l’esprit «?soviétique?», alors les toilettes minuscules sont restées intactes. L’endroit est plus jeune, plus cool que le café Mayak. Et enfumé?!

Ici, des musiciens du Conservatoire de Moscou, situé en face, viennent jouer à l’improviste, des poètes récitent des vers aux premières heures du jour. Je commande un chardonnay californien et un plat de saumon. Il est 1 h 30 du matin. Mes voisins de table sont des informaticiens de 27 ans, amateurs de vins. Ils pestent tous contre Poutine.

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Le Tsum, joyau des grands magasins socialistes. Dégarni à la fin du règne
soviétique, il a recouvré son faste. (Photo : Maxim Marmur / AFP / Getty Images)

Il y a certainement un décalage entre le pouvoir de Poutine, paranoïaque, feutré, opaque, et cette classe moyenne moscovite qui vit à un rythme effréné après des décennies de coma. Pourtant, j’oserai quand même leur rappeler que c’est malgré tout sous Poutine et son «?homme de main?», Dmitri Medvedev, que Moscou connaît cette singu­lière renaissance. Ils acquiescent, mais la corruption du régime, son népotisme, sa rigidité les dégoûtent.

La nuit continue. Si je me sentais plus décadente, on irait probablement au Loutch, la grande fabrique d’ampoules électriques soviétique devenue restaurant-bar et galerie d’art contemporain, pour siroter des cocktails. Si ça avait été l’été, nous aurions pu faire une promenade près de la cathédrale du Christ-Sauveur, emprunter le pont piétonnier pour nous rendre à l’île Bolotny, sur le toit de l’ancienne fabrique de chocolat – qui abrite aujour­d’hui galeries d’art et restaurants – afin de contempler le Kremlin et la Moskova. Mais il est 3 h du matin, en plein hiver, et on m’emmène au Bilingua, un resto-librairie tantôt salle de spectacle et galerie, pour bouquiner et manger des pelmeni, petits dumplings traditionnels à la viande, et boire de la vodka.

Après à peine quatre heures de sommeil, je rencontre Olga Vladimirovna, qui fut ma pro­fesseure de russe, dans ce qui était le hall du Conservatoire de Moscou. Un autre endroit converti en café?!

Plus tard, j’assiste au récital d’un pianiste de renom, Nicolaï Luganski, à l’école du Conservatoire. Je suis invitée par une amie et sa fille, une jeune prodige de 12 ans. Le concert est réservé aux élèves de l’école. Il y a un garçon de six ans derrière moi qui écoute sans broncher pendant près d’une heure et demie des pièces complexes de Schumann et de Schubert. «?Pourquoi tous les musiciens quittent-ils la Russie lors­qu’ils réussissent???» demande l’un des élèves à la période de questions. «?Ce n’est plus vrai, répond le pianiste. Moi, j’ai ma maison ici et je voyage, puis je reviens.?»

Je quitte mon amie. Je traverse la rue pour entrer dans la petite église de l’Ascension, qui date de 1584. À l’époque, j’adorais le calme de cette église, qui revenait à la vie après des années de mutisme. Dans la pénombre, à la lumière des cierges, je retrouve les vieilles dames qui répètent une prière récitée par un pope comme une mélodie.

Zen, je remonte lentement Bolchaïa Nikitskaïa, passe devant mon ancien immeuble. L’épicerie du rez-de-chaussée, jadis vide, a été transformée en confiserie rutilante. J’achète une boîte de chocolats. Je continue sur Malaïa Bronnaïa. Épuisée, je m’assoupis sur un banc devant l’étang du Patriarche, un parc mythique des romans mosco­vites, en mangeant mes chocolats. Je me demande si la Moscou d’avant la révolution, d’avant le délire soviétique, ne ressemblait pas un peu à cette ville magnifique et surprenante qui vit à cent à l’heure.