Les ordinateurs se cachent pour mourir

Des Ghanéens recyclent des appareils électroniques expédiés par des pays occidentaux pour en extraire les métaux précieux. Un commerce à la limite des lois internationales, qui n’est pas sans conséquences pour la santé des travailleurs et l’environnement.

Dans une décharge près d’Accra, le recycleur Mohamed Yakubu récupère des matériaux précieux en démantelant des déchets provenant de l’étranger (photo : Miriane Demers-Lemay).

Assis sur un vieil ordinateur, Mohamed Yakubu frappe avec entrain sur un moteur. Des gouttes de sueur perlent sur la peau du jeune Ghanéen de 23 ans, qui travaille en chantant à tue-tête sur une musique afrobeat crachée par des haut-parleurs. Il est à peine 10 h, mais la chaleur est déjà suffocante dans ce dépôt de ferraille de la ville d’Ashaiman, en périphérie de la capitale du Ghana. Quelques mètres plus loin, ses compagnons décortiquent des appareils pour en extirper des fils de cuivre. Originaires de régions pauvres du pays, tous sont arrivés dans ces ateliers de fortune pour tirer profit d’un secteur économique vibrant dans ce pays de 32 millions d’habitants : le recyclage informel de déchets électriques et électroniques, aussi nommés « e-déchets ». 

Chaque année, le Ghana traite des milliers de tonnes de ces rebuts provenant de son territoire, mais également de l’étranger. Le volume réel est difficile à évaluer en raison de la part des importations illégales et du manque de données associé au secteur informel. L’exportation de déchets électriques et électroniques vers les pays en développement est interdite depuis 1992 par la convention de Bâle. Le traité permet toutefois aux 53 pays signataires, dont le Canada, d’y envoyer du matériel encore fonctionnel. C’est ainsi que de vieux ordinateurs, cellulaires, réfrigérateurs ou téléviseurs se retrouvent dans des pôles de recyclage comme le Ghana pour y entamer leur deuxième vie. La plupart arrivent en bon état et font rouler la revente à bas prix de biens autrement inaccessibles pour la majeure partie de la population. D’autres, mal triés, abîmés pendant le transport ou jetés par les Ghanéens, sont démontés ou brûlés pour qu’on puisse en revendre les pièces ou en extraire les métaux dans des dépôts de ferraille comme celui où travaille Mohamed Yakubu.

« C’est un boulot difficile », décrit le jeune Ghanéen dans un anglais approximatif. À ses pieds, le sol est imbibé d’huile à moteur. Au-dessus de sa tête, d’épaisses volutes de fumée noire s’élèvent vers des pylônes électriques qui grésillent. « Il fait très chaud, poursuit-il. Certains jours, je me fais des coupures sur les mains. Le soir, je me tourne et me retourne dans mon lit. Je dors mal. » Bien que les blessures soient monnaie courante, ses jeunes compagnons et lui ne portent aucun équipement de protection. Un collègue de 19 ans a d’ailleurs un œil rouge et une arcade sourcilière enflée, couverte d’un bandage. Le jour précédent, un éclat de métal a éraflé son œil. 

Les risques les plus sournois de cette activité sont invisibles à l’œil nu. Un peu partout dans le monde, les sites de démantèlement et de recyclage artisanaux comme celui-ci sont connus pour leurs effets nocifs sur la santé et l’environnement. Les vieux appareils contiennent de nombreux éléments cancérigènes, notamment des métaux toxiques comme le plomb, le mercure ou l’arsenic, ainsi que des polluants organiques persistants et des perturbateurs endocriniens, qui affectent les systèmes reproducteur et immunitaire. Des échantillons du lait maternel de Ghanéennes vivant près de tels sites ont d’ailleurs révélé une concentration anormalement élevée de composés chimiques comme des retardateurs de flamme, qui peuvent compromettre le développement physique et mental de l’enfant, rapporte une étude parue en 2019 dans Science of the Total Environment.

Mais le dur travail en vaut la peine, estime Mohamed Yakubu, qui espère amasser de l’argent avant de retourner dans sa région, dans le nord du pays, où l’attendent ses parents et sa femme, enceinte de leur premier enfant.

Le jeune homme ouvre la porte d’un ancien réfrigérateur, son coffre aux trésors. C’est là qu’il entrepose ses métaux et fils de cuivre. En vendant sa collecte à une fabrique locale, il peut gagner l’équivalent de 8, 10, voire 20 dollars en une journée : une petite fortune comparativement aux 3 dollars touchés par un ouvrier. Ce revenu permet même à Mohamed Yakubu d’envoyer de l’argent à sa famille. Dans le pays, les emplois bien rémunérés profitent surtout à une élite instruite. La plupart des Ghanéens sont forcés de se débrouiller pour survivre grâce au secteur informel. 

À Ashaiman, un homme détache les fils de cuivre de « e-déchets » (photo : Miriane Demers-Lemay).

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À moins d’un kilomètre de là, un jeune homme répare des portables dans un atelier de la taille d’un placard. Des cartes mémoire sont empilées sur des étagères, près d’un ventilateur qui brasse l’air chaud au plafond. Le réparateur dévisse le boîtier d’un ordinateur HP, fait quelques tests, enlève la poussière, remplace une pièce. Il apporte les appareils remis en bon état dans le petit magasin adjacent à l’atelier, où son patron, Kuttor Senanu, vend des ordinateurs usagés. Grâce aux profits du commerce, ce dernier peut investir dans les études universitaires de ses enfants. 

Dans une cargaison de 50 ordinateurs, quelques-uns seulement sont irréparables, estime l’homme d’une quarantaine d’années. Ceux-là prennent le chemin du démantèlement et du recyclage, passant par des mains comme celles de Mohamed Yakubu. Les autres, une fois prêts à fonctionner, sont vendus à la population dans des boutiques et des marchés publics pour une fraction de leur prix à l’état neuf. 

Dans des ateliers de démantèlement et de petits magasins, L’actualité a pu lire sur des boîtiers d’ordinateurs leur origine : Royaume-Uni, Allemagne, République tchèque, etc. Si la majorité proviennent d’Europe, le revendeur Kuttor Senanu affirme recevoir parfois des appareils du Canada et des États-Unis, une information qu’il a été impossible de vérifier.

Les flux de « e-déchets », principalement exportés en Chine jusqu’à ce que celle-ci impose un moratoire en 2017, sont à présent absorbés par d’autres pays. Au Ghana, les appareils électroniques arrivent surtout par le port de Tema, près de la capitale, ou par voie terrestre via les principaux ports du continent, comme celui de Lagos, au Nigeria. Beaucoup de marchands de ferraille achètent du matériel à des entreprises internationales, qu’ils revendent ensuite aux travailleurs informels, qui vont en séparer les composants. Extraits des boîtiers, les métaux sont parfois traités dans des fabriques locales, mais le plus souvent exportés de nouveau vers des entreprises situées en Europe, au Moyen-Orient, en Chine ou en Inde. 

Le Ghana constitue, en quelque sorte, une station de démantèlement et de revente sur l’une des routes possibles empruntées par les vieux appareils électroniques. Des routes qui changent continuellement et qui restent difficiles à retracer, à l’intérieur comme à l’extérieur du Ghana. 

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Dans l’obscurité, des silhouettes fantomatiques s’activent autour de feux, retournant des câbles électriques comme s’il s’agissait de viande sur un barbecue. La combustion des gaines de plastique donne aux flammes les jolies couleurs de l’arc-en-ciel. La nuit venue, quelques hommes s’aventurent sur ce terrain coincé entre le bidonville d’Old Fadama, où vivent plus de 80 000 personnes, et la lagune de Korle, considérée comme l’un des cours d’eau les plus pollués de la planète.

Situé au cœur de la capitale ghanéenne, le terrain accueillait jusqu’à récemment la plus grande décharge de déchets électriques et électroniques au monde : Agbogbloshie, surnommée « Sodome et Gomorrhe » par référence aux villes bibliques détruites par la colère divine. Au fil des ans, le site où travaillaient 10 000 personnes est devenu un infâme symbole du recyclage d’appareils électroniques dans les médias occidentaux. En juillet 2021, les autorités ghanéennes l’ont fait raser et ont annoncé vouloir construire un hôpital à cet emplacement stratégique. Mais des experts croient que cette décision ne fera que disperser un peu partout dans le pays les problèmes sanitaires et environnementaux associés au recyclage. 

« Avec le temps, on prévoit l’apparition de plusieurs sites comme Agbogbloshie dans toutes les régions du Ghana », évalue Wilson Baaku dans les bureaux de l’ONG Pure Earth, dont la mission est de réduire les effets de la pollution sur la santé dans divers pays. Des centaines de recycleurs cherchent des terrains où se réorganiser dans différentes villes, tandis que d’autres feront davantage de recyclage dans leur cour arrière, poursuit le directeur technique des bureaux ghanéens de l’ONG. « Ce ne sera plus localisé comme ce l’était à Accra, mais beaucoup de contamination aura lieu dans des endroits obscurs. Je crois que nous observerons des conséquences environnementales et sanitaires plus importantes et répandues à l’échelle nationale. »

La combustion pour séparer les éléments récupérables des rebuts produit de la fumée toxique. (photo : Miriane Demers-Lemay).

La destruction d’Agbogbloshie signifie aussi qu’il sera plus compliqué de surveiller la contamination, de mettre en place des normes plus sévères ou de réaliser des projets pour assainir le secteur informel. Pure Earth avait notamment lancé une initiative à Agbogbloshie, qui encourageait les recycleurs à utiliser des méthodes mécaniques pour extraire le cuivre des câbles — le brûlage de ces derniers constituant de loin l’activité la plus polluante associée aux déchets électriques et électroniques dans le pays. Avec la dispersion des opérations sur le territoire, il sera d’autant plus difficile pour ce genre d’initiatives de prendre de l’ampleur. 

Au lieu de marginaliser ces recycleurs informels, les autorités devraient plutôt reconnaître leur rôle et financer leur formation, estime Ebenezer Forkuo Amankwaa, géographe urbain à l’Université du Ghana. « Les personnes qui travaillent avec les “e-déchets” participent à la collecte des rebuts dans la ville, ce qui permet aux autorités d’économiser sur la gestion des ordures. Elles créent également leur propre emploi, observe le chercheur. Le commerce de ces déchets constitue une industrie de plusieurs millions de dollars, le gouvernement devrait investir là-dedans. »

Le secteur du recyclage des déchets électriques et électroniques représente en effet une vraie mine d’or. Dans une optique d’économie circulaire, le recyclage permet de réutiliser des métaux comme l’argent, le cuivre, le palladium et l’or. Il est d’ailleurs plus rentable d’extraire l’or des appareils électroniques que du sous-sol, selon une étude publiée en 2018 dans la revue scientifique Environmental Science & Technology.

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S’il reste beaucoup de travail à faire pour rendre le recyclage des « e-déchets » plus sain et sécuritaire dans des pays comme le Ghana, il faut surtout se pencher sur ce qui se passe en amont, sur le plan de la fabrication et de la consommation d’appareils électroniques dans le monde, soulignent Wilson Baaku et Ebenezer Forkuo Amankwaa. 

La quantité de déchets électriques et électroniques produits sur la planète dépasse 53 millions de tonnes par an et pourrait excéder 120 millions de tonnes d’ici 2050, d’après un rapport publié en 2019 par PACE (Platform for Accelerating the Circular Economy), une plateforme créée par une quarantaine de partenaires, dont le Forum économique mondial, pour favoriser l’économie circulaire. Les appareils, qui ont une durée de vie très courte, sont généralement remplacés rapidement par des consommateurs à la recherche de nouveaux modèles. Enfin, la plupart des fabricants, établis en Asie, continuent d’intégrer des matériaux toxiques comme le plomb, le mercure ou des retardateurs de flamme dans les appareils électroniques, sans réelle contrainte légale, rappellent les deux experts ghanéens.  

Selon Cynthia Morinville, qui a étudié le recyclage des « e-déchets » pendant huit ans dans le cadre de son doctorat à l’Université de Toronto, « il faut prendre conscience qu’aujourd’hui, cette industrie est subventionnée par la vie des travailleurs du secteur des déchets dans le Sud global, par des gens qui font des travaux manuels extrêmement dommageables. Et qui rendent un immense service environnemental à l’échelle mondiale », dit-elle.

Un pensez-y-bien au moment de remplacer un appareil électrique ou électronique qui fonctionne encore correctement.

Ce reportage au Ghana a été réalisé grâce au soutien du Fonds québécois en journalisme international (FQJI).

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