Les pièges d’une élection

Haïti, encore une fois, joue son va-tout sur une élection. Et si la solution était ailleurs ? Un journaliste haïtien dévoile les dessous d’une campagne insensée.

D’origine haïtienne, Jacquelin Télémaque s’est établi à Montréal en 1970, à l’âge de 19 ans. De retour en Haïti en 1986, il y travaille comme journaliste indépendant et y coordonne, depuis mai 2005, les activités de Réseau Liberté. Fondé à Montréal, où il a son siège et où il est dirigé par le journaliste Réal Barnabé, Réseau Liberté se consacre depuis près de 10 ans à la promotion de la liberté de la presse et à l’appui aux médias dans les nouvelles démocraties. À ce jour, Réseau Liberté s’est impliqué dans une vingtaine de pays, en Asie du Sud-Est, dans l’ex-Yougoslavie, au Maghreb, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, au Moyen-Orient et dans les Caraïbes. L’actualité a joint Jacquelin Télémaque à Port-au-Prince quelques jours avant le scrutin, prévu pour le 7 février.

À quoi ressemble actuellement la vie de l’Haïtien moyen ?

– En ce qui concerne les services publics, c’est toujours pareil. Il y a de deux à quatre heures d’électricité tous les deux jours. C’est à peine suffisant pour pomper l’eau, charger les piles de secours, etc. L’eau et le téléphone, ce n’est pas mieux. Mais ce qui préoccupe vraiment tout le monde, c’est l’insécurité. Personne – ni les journalistes, ni les policiers, ni même les forces de l’ONU – n’entre plus dans le grand bidonville qu’est Cité Soleil, mais le sentiment d’insécurité a gagné tous les coins. Pour le seul mois de décembre, on parle de 245 kidnappings à Port-au-Prince. Il ne s’agit pas d’enlèvements pour des motifs politiques ou de règlements de comptes. On enlève des gens dans l’espoir d’obtenir une rançon et d’en vivre. Le rapt comme moyen de s’enrichir… N’importe qui peut être l’objet de négociations. Du notable pour qui on exige un million de dollars américains avant de finir par se contenter de 20 fois moins jusqu’à la jeune marchande de légumes qu’on enlève pour obtenir 10 dollars. En passant par le garçonnet dont la famille n’a pas les moyens de payer et qu’on libère après lui avoir crevé les yeux.

L’État n’intervient-il pas ?

– L’État a abandonné sa population. Et comme il ne fournit que le minimum de services, ce sont les bandits qui prennent en charge les gens autour d’eux. Le réseau de complicités est donc extrêmement complexe dans certains quartiers. Et ce chiffre de 245 enlèvements en décembre, c’est la donnée officielle. Or, la plupart des familles, préférant négocier avec les ravisseurs dans l’espoir de sauver l’otage, n’alertent pas la police. Ou si les autorités, par miracle, s’intéressent au cas, la famille leur demande de laisser tomber. Le chef de la police nationale lui-même, Mario Andrésol, admet que des policiers sont impliqués dans plus de 30% des crimes, dont les enlèvements. Le nombre réel est donc beaucoup plus élevé.

On a l’impression qu’il est plus facile d’organiser des élections en Irak qu’en Haïti…

– La communauté internationale insiste pour que les élections aient lieu. Mais il y a d’importantes difficultés. Les cartes d’électeurs n’ont pas été livrées à temps, les bureaux de vote sont trop peu nombreux et mal situés, ce qui oblige certains électeurs à marcher des heures pour aller voter. Les neuf membres du Conseil électoral provisoire ont passé leur temps à se contredire les uns les autres, et quand ils parlaient d’une seule voix, c’était pour contredire le premier ministre. Enfin, les employés du Conseil n’étaient pas très motivés, pour la bonne raison qu’ils n’étaient pas payés depuis des mois…

Mais dans le fond, je crois qu’il s’agit d’une question de volonté. La perception de la population est que les membres du Conseil électoral n’ont jamais eu un si bon boulot de leur vie, avec voiture, climatisation, primes… Pourquoi se dépêcheraient-ils? De même, les membres du gouvernement transitoire n’ont pas beaucoup d’intérêt à ce qu’on les renvoie chez eux… Résultat: les élections ont été reportées quatre fois.

Que faut-il craindre le plus dans ces élections ?

– Le comportement même des politiciens. Il y a officiellement 45 partis, et 34 candidats à la présidence! Or, les partis n’ont pas encore appris à composer avec la réalité des partis adverses. Ce n’est pas un fait établi, en Haïti, que le vaincu reconnaisse sa défaite et que le vainqueur fasse appel au vaincu pour gouverner, pour créer un gouvernement pluriel.

La communauté internationale doit insister pour que les partis se regroupent autour de deux ou trois grandes tendances. Beaucoup n’ont d’autre réalité que leur nom, enregistré au ministère de la Justice. En tournée, j’ai rencontré de nombreux journalistes régionaux qui racontent la même histoire: des partis politiques qui n’ont fait aucun boulot sur le terrain, et n’ont donc aucune base régionale, vont courtiser une personne bien placée, un notable connu dans sa région, par exemple. Une entreprise de séduction d’autant plus efficace qu’elle s’effectue au moyen d’enveloppes bien gonflées. La Chambre que nous aurons risque de comprendre pas mal d’éléments corrompus.

Vous n’avez donc pas confiance dans les résultats de ces élections ?

– Officiellement, c’est le Conseil électoral provisoire qui valide et proclame les résultats. Mais il dépend des forces des Nations unies en Haïti, la Minustah, pour l’acheminement des données. Or, la confiance ne règne pas entre les deux organisations.

Les élections ne sont pas inutiles pour autant. Les Haïtiens sont accoutumés aux complots et aux rumeurs, ainsi qu’à l’absence d’organisations capables de porter le changement. Ils ont donc le réflexe de s’en remettre à un sauveur. Pourtant, en 1987, quand Haïti s’est doté d’une Constitution, les gens, par toutes sortes de moyens, ont suivi le processus avec attention. Jusque dans les coins les plus reculés du pays, des paysans qui ne savaient ni lire ni écrire avaient le texte de la Constitution quelque part dans la maison et en connaissaient le contenu. Et ils ont voté en connaissance de cause. Il y a donc moyen d’éduquer la population sur la prise de décisions majeures.

Un des gardiens de la démocratie, c’est la presse. Vous qui travaillez à la formation de journalistes, quel diagnostic posez-vous sur la qualité de la couverture journalistique et l’état de la liberté de la presse en Haïti ?

– Les journalistes sont extrêmement courageux, mais ils manquent de formation et de perfectionnement. Réseau Liberté s’efforce de leur donner des outils pour qu’ils puissent bien rendre compte de la campagne électorale, questionner les candidats sur leur programme et informer le public. La responsabilité de la presse relève aussi des propriétaires de médias. Soustraire les journalistes à la tentation des offres alléchantes est la responsabilité des directeurs, qui doivent fournir à leurs employés les moyens nécessaires pour exercer leur profession en toute indépendance. C’est un travail de longue haleine, qui implique des débats dans ce secteur d’activité et l’adoption d’outils, comme un code ou un guide déontologique. J’ai bon espoir qu’on y arrivera.

Vue de l’extérieur, la situation haïtienne est désespérante. De l’intérieur, quelle porte de sortie voyez-vous ?

– La situation haïtienne est très complexe, et le pays ne pourra pas s’en sortir si on n’aborde pas les problèmes de fond. Le choix d’un nouveau président ne suffira pas à les résoudre. La solution à la question haïtienne passe d’abord par un large débat de société. Un État ne peut pas se construire sur la base du mensonge, du crime, de l’impunité et de l’exclusion. Ce n’est pas normal qu’un bandit arrive dans un quartier et tire deux coups de feu, faisant fuir 300 personnes. Ce n’est pas normal que des gens soient enlevés et que personne ne dénonce cela. Ce n’est pas normal non plus que les gens se contentent de voter et ne s’occupent plus de rien, oubliant de voter à l’échelon local sous prétexte que c’est le président qui peut tout changer. La question n’est pas tellement d’avoir confiance ou pas dans la Chambre qu’on s’apprête à élire, mais d’avoir confiance dans la capacité des gens de se prendre en main aux échelons local, régional et national. C’est là que les Haïtiens doivent mettre le paquet. Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas le faire quotidiennement, pour faire vivre leur démocratie.

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