Les remords d’un touriste québécois en Corée du Nord

Le tourisme en Corée du Nord sert à financer le régime le plus cruel et le plus répressif de la planète. Il permet au régime d’amasser des devises étrangères, qui lui servent à s’approvisionner en biens de luxe, utilisés par le leader et son entourage ou distribués aux haut placés du régime. 

Photo: Ed Jones/AFP/Getty Images
Photo: Ed Jones/AFP/Getty Images

Plus tôt cette année, l’ancienne vedette de la NBA Dennis Rodman s’est attiré les foudres de la communauté internationale en visitant la Corée du Nord et en se liant d’amitié avec le leader nord-coréen Kim Jong-un. La saga Rodman a fait renaître la controverse concernant l’aspect éthique d’une visite en Corée du Nord, ce qui m’a poussé à réévaluer ma décision de visiter ce pays en 2011.

À ce moment-là, pourtant, l’idée de mettre les pieds en Corée du Nord avait germé en moi depuis longtemps. Après tout, visiter le pays que l’on surnomme le « royaume ermite » n’était pas une décision prise à la va-vite. Au cours des dernières années, j’avais acquis un intérêt marqué pour le régime nord-coréen, véritable vestige de l’époque stalinienne, qui, fort d’une mainmise sans équivoque sur sa population, se maintenait au pouvoir depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Je voulais voir ce pays de mes propres yeux. L’un des attraits d’un périple en Corée du Nord demeure sans conteste le caractère exotique d’un tel voyage : le nombre de visiteurs nord-américains au pays ne dépasserait pas les 6 000 annuellement.

Vue de loin, Pyongyang offre presque des allures de ville ordinaire. La silhouette de la capitale nord-coréenne laisse voir un centre-ville où coexistent tours d’appartements et édifices gouvernementaux, tout de béton vêtus. Un immeuble détonne cependant parmi les bâtiments : l’hôtel Ryugyong, une immense tour pyramidale de 105 étages recouverte de verre. Le Ryugyong constitue un humiliant symbole de l’incapacité du régime nord-coréen de vivre à la hauteur de ses idéaux. Sa construction fut entamée en 1987, mais interrompue en 1992 en raison d’un manque de financement et d’électricité. Pendant 16 ans, le squelette de béton de l’hôtel a fait partie intégrante du paysage de Pyongyang. La construction reprit finalement en 2008, grâce au financement du groupe égyptien Orascom, et l’extérieur de l’hôtel fut parachevé en 2011. Toutefois, sa grande ouverture est encore attendue.

Pyongyang regorge d’immenses statues, de musées et de monuments érigés en l’honneur des leaders de la nation (Kim Il-sung, le fondateur de la république, son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un). Parmi les emblèmes immanquables du centre-ville figure l’arc de triomphe, réplique de celui que l’on peut admirer à Paris, mais qui fait 10 m de plus ; la tour du Juche, haute de 170 m et nommée en l’honneur de la théorie du socialisme élaborée par Kim Il-sung ; et le grand monument de Mansudae, constitué de deux immenses statues de bronze à l’effigie de Kim Il-sung et de Kim Jong-il. Bien que le symbolisme associé à ces monuments ainsi que le travail forcé ayant rendu leur existence possible les rendent exécrables, nul ne peut nier leur intérêt sur le plan architectural.

Au-delà des apparences, la caractéristique la plus distinctive de la Corée du Nord est son culte de la personnalité, qui n’a pas d’égal ailleurs dans le monde. Dès leur jeune âge, les Nord-Coréens apprennent que tout ce qu’ils reçoivent de l’État (logement, emploi, vêtements et nourriture) est un cadeau du leader, à qui ils doivent une loyauté absolue. Les portraits des Kim sont omniprésents dans les résidences, les usines et les artères principales du pays. De plus, chaque adulte nord-coréen doit porter une épinglette ornée du visage de Kim Il-sung, sous peine de représailles. La dissidence n’est pas tolérée et est punissable par un emprisonnement dans un camp de travail, où la torture est une pratique courante.

La moralité du tourisme en Corée du Nord

Bien que mon voyage en Corée du Nord ait été mémorable, j’en suis arrivé à la conclusion que j’ai eu tort de visiter le royaume ermite, et ce, pour deux raisons principales.

Premièrement, le tourisme en Corée du Nord sert à financer le régime le plus cruel et le plus répressif de la planète. Il permet au régime d’amasser des devises étrangères, qui lui servent à s’approvisionner en biens de luxe, utilisés par le leader et son entourage ou distribués aux haut placés du régime. Ainsi, on raconte que dans les années 1990, alors que la Corée du Nord subissait la pire famine de son histoire, Kim Jong-il était le plus important consommateur de cognac Hennessy au monde, sa facture annuelle s’élevant à des centaines de milliers de dollars. Depuis son accession au pouvoir, Kim Jong-un se serait porté acquéreur d’un yacht de luxe d’une valeur de sept millions de dollars. On pourrait fermer les yeux sur ces dépenses somptuaires si le tourisme contribuait à l’amélioration du niveau de vie de la population nord-coréenne, dont la majorité souffre de malnutrition, sinon de famine. Or, il n’en est rien. Étant donné que l’État nord-coréen exerce sa domination sur tous les aspects de l’économie du pays, les retombées provenant des activités touristiques ne profitent principalement qu’à la garde rapprochée du régime.

Deuxièmement, les touristes qui croient que leur présence en Corée du Nord peut contribuer à faire évoluer les mentalités font preuve d’une extrême naïveté ou sont grossièrement mal informés. Le tourisme nord-coréen est largement confiné à Pyongyang, la cité communiste par excellence, qui abrite les privilégiés du régime. Lors de leur séjour dans le pays, les touristes interagissent principalement avec les membres de l’élite nord-coréenne, qui sont les premiers à profiter du maintien du statu quo. Plutôt que d’encourager un changement des mentalités, le tourisme en Corée du Nord favorise le maintien d’un régime rétrograde, criminel et totalitaire. Il ne faut pas se leurrer : en déposant des gerbes de fleurs au pied des statues à l’effigie des Kim et en se prosternant devant leurs dépouilles, les touristes se font les instruments de la propagande nord-coréenne, selon laquelle les Kim sont admirés aux quatre coins de la planète.

Si ma décision de voyager en Corée du Nord était motivée par un désir de découvrir un pays mystérieux et complètement isolé du monde extérieur, je constate aujourd’hui qu’en agissant ainsi j’ai contribué, un tant soit peu, au maintien d’un appareil de répression qui fait la honte de l’humanité.

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Paul Beaudry est un avocat d’Ottawa. Cliquez ici pour le suivre sur Twitter.

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Personne ne saurait décrire mieux un pays, une mentalité que la personne qui comme vous y a mis les pieds.
Savoir n’est pas tout mais c’est le début.
Difficile de condamner un touriste qui par sa curiosité nous informe!
Merci!

Votre article est très juste.
J’ai séjourné quelques semaines en Corée du sud en mars-avril et j’ai refusé de visiter la zone dèmilitarisée et la Corée du nord parce que je ressentais exactement ce que vous décrivez.

Effectivement, si peu de mots qui expriment si bien une mentalité propre à un pays. Magnifique! Madame Desjardins a bien raison: nous pouvons que vous remercier de nous transmettre ces informations très pertinentes. Quelques mots et quelques pas vers l’humanité! Espérons-le! Merci à vous!

« Premièrement, le tourisme en Corée du Nord sert à financer le régime le plus cruel et le plus répressif de la planète. Il permet au régime d’amasser des devises étrangères, qui lui servent à s’approvisionner en biens de luxe, utilisés par le leader et son entourage ou distribués aux haut placés du régime. »
(…)
« Deuxièmement, les touristes qui croient que leur présence en Corée du Nord peut contribuer à faire évoluer les mentalités font preuve d’une extrême naïveté ou sont grossièrement mal informés. »

C’est un peu comme aller dans un tout inclus à Cuba finalement, où on encourage l’exploitation des femmes et des enfants en se faisant croire que nos dollars et notre petit bonheur égoïste d’une semaine profite à tous, mais que finalement seul les hauts placés en profitent réellement.

La belle hypocrisie..

Franchement, comparer Cuba à la Corée du Nord, ce n’est pas fort. On dit que les voyages forment la jeunesse. De grâce, commencer à voyager mon ami !

Faut n’avoir jamais visité ces deux pays pour comparer Cuba et la Corée du Nord (aux antipodes a plus d’un titre). Tant d’ineptie en si peu de mots…

Il paraît que le tourisme n’a pas de moralité. Combien de Canadiens dépensent ses épargnes pour passer des belles vacances a Cuba? Un régime dictatorial de 60 ans alimenté pour l’argent des touristes.

C’est très défendable comme position. J’ai moi aussi visité la Corée du Nord en 2012, mais je n’éprouve pas de remords. Non pas par insouciance, mais en sachant très bien que touristes ou non, cela n’empêchera pas le régime actuel de poursuivre ses atrocités envers ses citoyens. Un vrai changement ne peut que passer par l’arrêt de la collaboration de certains pays comme la Chine, ou de mettre fin à l’indifférence des autres pays comme… le Canada. Désolé pour le pessimisme !

S’il faut qu’on commence a se sentir coupable de voyager dans les pays répressifs de la planete , eh bien on est aussi bien de commencer a voyager dans notre salon entre 4 murs …