Les sables mouvants du Mali

Les soldats français y affrontent des rebelles parfois formés aux États-Unis. Et bien armés, grâce aux bons soins de l’Occident. Beau casse-tête pour le Canada que ce conflit-là, raconte Michel Arseneault, qui couvre l’Afrique depuis 20 ans.

Photo : Reuters

Depuis qu’ils contrôlent le nord du Mali, les extrémistes ont sévi contre des populations civiles, violé des femmes et détruit des sites historiques. Ils ont poussé des centaines de milliers de personnes à fuir, ce qui a provoqué une grave crise humanitaire dans toute la région. Dans l’espoir de venir en aide au gouvernement de Bamako, les Nations unies ont demandé à la communauté internationale de déployer une force « sous conduite africaine ». Le Canada doit-il « fournir des contingents », comme le lui demande une résolution du Conseil de sécurité ?

À Ottawa, le Mali a longtemps bénéficié d’un capital de sympathie. Dans une Afrique francophone qui s’enlisait dans la corruption et flirtait avec la dictature, Bamako était « fréquentable » : des civils étaient au pouvoir ; ils étaient démocratiquement élus ; la liberté d’expression était réelle. Lorsque les conservateurs ont fait des coupes sombres dans la coopération canadienne en Afrique, l’année dernière, le Mali a été épargné.

Vue de Bamako – Reuters

Tout a changé après le coup d’État militaire d’avril 2012. Le Canada a immédiatement suspendu son aide pour protester contre les officiers qui avaient renversé le gouvernement civil – certes impopulaire après sa capitulation devant les rebelles islamistes et les indépendantistes touaregs au Nord.

Vu la menace que ces intégristes font désormais planer sur toute la région du Sahel (la récente prise d’otages à In Aménas, en Algérie, en est le meilleur exemple), le Canada doit-il malgré tout se jeter dans la mêlée ?

Robert Fowler, ex-ambassadeur du Canada à l’ONU et ex-otage d’al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), plaide pour qu’Ottawa prête main-forte à Bamako. « Le Mali est exposé à un grave péril, et les amis viennent en aide aux amis », dit-il. D’autant plus que le Canada est en partie responsable, à ses yeux, de cette nouvelle crise : en contribuant à renverser Kadhafi, en 2011, Ottawa a fait sauter les verrous des arsenaux libyens. Les armes qu’ils renfermaient sont désormais aux mains des combattants d’AQMI et de leurs alliés : Ansar Dine (« les défenseurs de la foi ») et le MUJAO (Mouve-ment pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest).

Tous ne partagent pas ce point de vue. Ceux qui posent la question des intérêts canadiens au Mali sont obligés de constater qu’ils sont faibles. « Ce n’est pas parce qu’on a une ou deux compagnies minières sur place qu’il faut y envoyer des soldats », résume le Torontois Andrew McGregor, analyste militaire spécialiste du Sahel.

Même les sept pays voisins du Mali ont tardé à se mobiliser pour lui. Devant cette inertie, la France est intervenue militairement, à la mi-janvier, en déployant plus de 2 000 hommes et en lançant des frappes aériennes. L’objectif était d’ouvrir la voie aux quelque 5 000 soldats africains – notamment tchadiens et nigérians -, la fameuse force internationale « sous conduite africaine » qui affrontera les extrémistes au sol.

Quel est le véritable poids de ces derniers ? Leur nombre varierait entre 2 000 et 2 500, selon Andrew McGregor. Étaient-ils vraiment sur le point de se diriger vers la capitale lorsque la France a bombardé Konna, à 600 km de Bamako, pour renverser leur progression ? Certains analystes en doutent. « Il semble peu probable qu’une force aussi peu importante ait envisagé de s’emparer de la capitale », croit J. Peter Pham, de l’Atlantic Council, laboratoire d’idées de New York.

Certains observateurs soupçonnent la France d’avoir voulu forcer la main à ses alliés. Ceux-ci restent peu enclins à dépêcher au Mali des troupes qui viennent à peine de s’arracher au bourbier afghan – surtout en pleine crise budgétaire européenne. Résultat : les partenaires européens de la France, à commencer par l’Allemagne et la Grande-Bretagne, se contentent d’un simple soutien logistique.

Ottawa leur a emboîté le pas en envoyant, après que le président François Hollande eut téléphoné à Stephen Harper, un avion-cargo C-17. Selon Denis Bauchard, ancien ambassadeur de France à Ottawa et spécialiste du monde arabe, le Canada peut faire plus. « Ce qui est en jeu, plaide-t-il, c’est la création d’un « Sahelistan » au cœur de l’Afrique, une base arrière qui permettrait à des djihadistes de rayonner dans un certain nombre de pays, y compris en Occident. »

François Hollande a expliqué que l’offensive française visait à « détruire » des rebelles islamistes, ce qui laisse les observateurs sceptiques. Après les mauvais résultats obtenus en Afghanistan, l’analyste américain Geoff Porter (qui dirige la société North Africa Risk Consulting) croit plutôt qu’il « serait plus réaliste de dire qu’il faut les affaiblir ».

Il n’est pas interdit de penser, toutefois, que les troupes africaines – lire : tchadiennes – marquent des points sur un terrain désertique qu’elles connaissent bien. « Au XXe siècle, les Tchadiens ont redéfini l’art de la guerre dans le désert », explique Andrew McGregor, collaborateur de la fondation Jamestown, réputée proche du Pentagone. Ce sont eux qui, à partir des années 1980, sous la houlette du général Idriss Déby (actuel président du Tchad), ont commencé à monter des armes à l’arrière des pickups, camions légers adaptés à la guerre dans les dunes.

Personne, en revan-che, n’attend grand-chose de l’armée malienne : lorsque les rebelles islamistes et touaregs ont lancé leur offensive, en janvier 2011, les soldats ont pris leurs jambes à leur cou. Mais les troupes maliennes restent incontournables, car elles donnent de la légitimité à l’intervention internationale. « Qu’il s’agisse de combat ou de logistique, souligne l’analyste Geoff Porter, elles ne joueront pas un rôle important : elles sont là pour des raisons politiques. »

Les forces spéciales américaines ont pourtant initié cinq unités de l’armée malienne aux techniques de contre-insurrection – avant même la crise au Nord. Ce qui fut une catastrophe, puisque nombre de ces élèves ont, selon le New York Times, rejoint la rébellion ! « Beaucoup d’officiers maliens ont reçu une formation américaine, et cela n’a pas donné grand-chose », dit Gregory Mann, spécialiste de l’Afrique francophone à l’Université Columbia.

Mais la palme revient au capitaine Amadou Sanogo, qui a bénéficié d’une longue formation, tant au Mali qu’aux États-Unis, avant de renverser, à Bamako, un gouvernement allié des Américains… C’est à lui qu’il faudra penser lorsque telle ou telle capitale – et peut-être même Ottawa – annoncera qu’elle formera des soldats maliens.

Mais il faut rester lucides : si le Canada donne un coup de pouce à cette intervention, c’est moins par amitié pour le Mali et ses imprévisibles soldats que par amitié pour la France.

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