Les saphirs maudits de Madagascar

Sillonnant le monde en solo depuis 30 ans, les reporters Fabrice de Pierrebourg et Marc-André Pauzé ont mis en commun les récits rapportés de leurs voyages pour créer le livre Regards croisés : Du Grand Nord à l’Afghanistan. Voici en exclusivité un extrait qui raconte une visite troublante dans les mines de saphirs de Madagascar.

Illustration : Marc-André Pauzé

Notre 4 x 4 se frayait difficilement un chemin à travers la cohue d’Ilakaka. Pourtant, quelques minutes auparavant, nous roulions sur une route paisible depuis Ranohira, à l’entrée du Parc national de l’Isalo. Nous venions de parcourir un paysage semi-désertique parsemé de formations de grès, rappelant le Sud-Ouest américain. Là n’est pas la seule similitude avec cet environnement typique des westerns. Déjà, la veille, traversant les montagnes, après avoir roulé plus de 600 kilomètres depuis la capitale de Madagascar, nous avions croisé un troupeau de mille têtes de zébus escortées par des « zébus-boys ». Certains étaient armés de kalachnikovs pour se protéger des voleurs de bétail. Ils bivouaquaient sur une terrasse surplombant une vaste prairie, avec de hauts pics rocheux en toile de fond. Pendant qu’un petit groupe était accroupi près des feux de camp, d’autres surveillaient les troupeaux. Ils parcouraient la piste depuis plusieurs jours, voire quelques semaines, en provenance des grands ranchs du sud, pour se rendre à Ambalavao, où se tient, chaque mercredi, le plus gros marché de zébus au pays.

À peine étions-nous sortis des limites du Parc national de l’Isalo, le plus fréquenté du pays, que nous approchions déjà de notre destination. Ilakaka est une ville où il n’est pas conseillé aux voyageurs de s’arrêter, sauf pour changer de taxi-brousse. Bien qu’il fût à peine huit heures du matin, il y avait déjà une activité débordante dans la rue principale. De chaque côté, les commerces aux comptoirs grillagés de fer grouillaient de types à la mine patibulaire. Des Sri Lankais, des Thaïlandais, des Africains de l’Ouest et des Indo-Pakistanais faisaient prospérer leurs affaires, sous la surveillance de leurs hommes de main et de gardes du corps. Notre véhicule avançait lentement, klaxonnant et évitant les hommes adossés contre des voitures transformées à la mode Rapides et dangereux. Une bagarre éclata justement devant nous, entre deux voitures. C’était, semble-t-il, monnaie courante.

Une série d’événements nous avait conduits à Ilakaka, mon amie Nathalie et moi. Quelques jours plus tôt, à Antananarivo, capitale du pays, nous nous dirigions vers un restaurant du centre-ville lorsqu’un type en cagoule qui marchait devant nous se retourna soudainement et pointa son revolver sous mon nez.

— Ton porte-monnaie ! cracha-t-il.

Nerveux, il agitait son arme dans notre direction, à Nathalie et moi, jusqu’à ce qu’il s’empare de mon passeport. Il se dirigea ensuite vers mon amie, tétanisée, et arracha son sac à dos. Toujours en pointant son revolver vers nous, il partit en courant vers une ruelle et disparut. Le tout avait duré 30 secondes.

— Bon, est-ce qu’on va manger quand même ? demandai-je. Il me reste de l’argent.

En voyant le regard troublé de Nathalie, je me rendis compte que ce n’était pas la chose la plus intelligente à dire.

Je l’emmenai décompresser dans un hôtel dont je connaissais le gérant. Pendant qu’elle appelait pour déclarer le vol de sa carte de crédit, j’attendais dans le lobby en sirotant une bière froide, quand un groupe d’hommes vêtus de survêtements Adidas firent irruption en courant dans l’hôtel.

— Où sont les victimes du larcin? demanda l’un d’eux.

Je m’avançai et me présentai. C’étaient des policiers, qui avaient été appelés par un employé de l’hôtel. Ils me posèrent quelques questions et voulurent savoir où s’était passé le vol.

—  Je ne sais pas comment s’appelle l’endroit, mais je peux vous montrer où il est.

—  Vous voulez venir avec nous ? demanda-t-il, surpris. Toute l’équipe s’engouffra dans la camionnette et nous partîmes. En route, à la lueur d’un lampadaire, je constatai que le sol du véhicule était jonché de mitraillettes et de lance-grenades.

— Vous êtes bien équipés.

Le chauffeur se retourna.

— Monsieur, nous sommes l’escouade tactique, le SWAT de la police d’Antananarivo.

Je retins un fou rire et lui indiquai la direction de la ruelle.

— Parfait, partons à la recherche du malfaiteur ! lança-t-il. Mais tout d’abord, allons mettre de l’essence…

Évidemment, nous n’avons pas trouvé notre voleur. Le lendemain, j’entrepris les démarches pour obtenir un nouveau passeport et le consul honoraire du Canada nous invita chez lui, pour la fête nationale du Canada. Nous y rencontrâmes plusieurs expatriés canadiens, dont le représentant canadien du Bureau international du Travail (BIT), une agence de l’ONU chargée d’appuyer le gouvernement malgache dans la lutte contre le travail des enfants.

Il nous donna des renseignements et un contact pour aller à Ilakaka, la ville minière du sud. C’est ainsi que nous nous rendîmes dans le Klondike de Madagascar.

À la suite de la découverte, en 1998, d’un des plus importants gisements de saphirs au monde, l’agglomération de trois ou quatre cabanes de brousse qu’était auparavant Ilakaka est soudainement devenue une ville-champignon, désordonnée, sale et grise. Les bâtiments en planches de bois s’étendaient en une série de ruelles tentaculaires. Les commerces n’affichaient pratiquement qu’une seule enseigne : « Vente et achat de saphirs ». Il régnait une atmosphère fébrile, intense et anarchique.

— C’est le far west ici ! me lança le docteur Ben Aboubacar, coordonnateur médical d’un projet de Médecins du Monde. Tu manges au restaurant et tu y apprends que quelqu’un vient de se faire tuer. Ça arrive presque chaque semaine.

Toute la famille ratissait le fond de la rivière, à la recherche de saphirs. Depuis leur arrivée, ils n’avaient rien trouvé et plus le temps passait, plus ils devenaient prisonniers de leur choix

L’exploitation du gisement attira une population avide de richesse dans un pays où 7 personnes sur 10 vivaient avec moins d’un dollar américain par jour. Avec l’arrivée de cette nouvelle population suivit l’avènement d’un lot de professions classiques de ce genre de lieu. Des restaurateurs, des marchands variés, mais aussi des prostituées, des négociants, souvent associés au crime organisé et, surtout, des prospecteurs prêts à tout pour mettre la main sur la précieuse pierre.

Assis devant le dispensaire de Médecins du Monde, un jeune homme préférant garder l’anonymat m’expliqua qu’il était à Ilakaka depuis 1998.

— Au début, les affaires allaient bien, mais là, ça devient de plus en plus difficile. Surtout à cause de la mafia étrangère. Ils sont partout. Ils apportent de fausses pierres pour ruiner les acheteurs intermédiaires et contrôler le commerce. Moi, je n’ai pas peur, car je suis là depuis le début et je connais tout le monde, mais il y en a beaucoup qui ont peur. Quand les Thaïlandais sont arrivés ici, ils ont construit le premier dispensaire de la ville pour que le gouvernement ferme les yeux sur leurs commerces. Ils achètent de grandes parcelles de terrain, qu’ils revendent par petits lots aux Malgaches qui arrivent de la brousse. Ces négociants engagent des gardes du corps pour assurer leur protection, car certaines affaires tournent rapidement à la bagarre.

Odilon Rabemananjafa était justement agent de sécurité et garde du corps pour une boutique de négociants sri lankais. C’est à la recommandation de mon fixer que je le rencontrai et me retrouvai dans sa maison, pendant que Nathalie documentait les activités de la clinique de Médecins du Monde.

Son physique imposant, sa pratique du taekwondo et son expérience lui permettaient de faire son travail sans vivre trop de problèmes, même s’il devait clore des discussions plus musclées à l’occasion. Il vivait au fond d’une cour, dans une cabane en planches, avec sa femme et leur petite fille de trois ans. Recouverte de papiers peints multicolores, la petite bicoque de deux pièces était modestement meublée d’une table basse, d’un lit et d’un réfrigérateur. Un luxe dans cette région, qu’Odilon pouvait offrir à sa famille grâce à son emploi.

Une promenade dans la ville avec lui prit rapidement des allures de patrouille. De petits casinos très achalandés étaient tenus par des enfants, qui opéraient des comptoirs de roulette ou des tables de jeu. Le restaurant de la rue principale, où font escale les taxis- brousse en transit, ainsi que la station d’embarquement près du marché sont les seuls endroits où l’on pouvait rencontrer parfois des étrangers.

Au fil de notre balade-patrouille, les boutiques de négociants en pierres précieuses de la rue principale cédaient graduellement la place à des abris de planches de bois. Un commerce frénétique s’y déroulait, mais l’accès en est difficile si on ne veut pas y participer. Les gestes d’accueil étaient rares et les demandes de s’éloigner, très directes. Certaines étaient même hostiles. Tous les commerçants dardaient sur nous des regards de prédateurs et chacun soupçonnait son voisin d’être un voleur de pierres.

Au bout d’un moment, Odilon retourna auprès de ses patrons. Je continuai d’explorer les environs avec mon fixer, qui me servait d’interprète. Les habitations se faisaient de plus en plus petites, et elles regroupaient des familles ou des clans. Dans une des ruelles secondaires, Paul Rablalaky, 54 ans, fumait une cigarette devant la case de planches au toit de chaume lui servant de maison. Il était mineur, arrivé cinq ans plutôt, de Fianarantsoa, à 250 kilomètres au nord. D’origine betsiléo, il avait hérité du savoir-faire de ses ancêtres agriculteurs. N’ayant trouvé aucun emploi depuis deux ans, il survivait grâce à son petit jardin, où il cultivait du riz, du manioc et du maïs, entre ses activités de prospection. Les pierres qu’il avait trouvées en arrivant à Ilakaka lui avaient pourtant permis d’envoyer ses enfants à l’école, à Fianarantsoa.

En périphérie de la ville, des groupes d’hommes creusaient à la pelle des trous de 10 à 20 mètres de profondeur en quelques mois, utilisant parfois des pompes à essence quand les fosses étaient remplies d’eau. Une longue chaîne humaine se formait pour faire remonter, une pelletée après l’autre, le sable du fond de la carrière. Les mineurs donnaient un tiers de leur butin au propriétaire de la mine et essayaient de vendre le reste en ville. Toutefois, la plupart d’entre eux ne connaissaient pas la valeur des pierres qu’ils trouvaient.

Un peu plus loin, une jeune femme coiffée d’un élégant chapeau de paille revenait de la rivière, en dansant à côté d’un prospecteur. Mademoiselle Soa, 18 ans, ne creusait pas. Elle faisait des « affaires » en ville. Depuis 1998, les gens venaient de la brousse pour s’enrichir, trouvaient parfois des pierres, gagnaient 100 $ en une journée et perdaient la tête. Les plus jeunes cédaient alors à des tentations vieilles comme le monde. Comme jadis les marins, qui succombaient aux chants des sirènes… Avec plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais rêvé, ils jouaient à la roulette ou aux cartes, ils achetaient de l’alcool et ils se payaient de jolies filles. Après quelques jours, ils n’avaient plus rien en poche.

Les forçats d’Ilakaka devaient alors retourner creuser le sol, dans l’espoir de trouver quelques pierres.

Beaucoup d’entre eux travaillaient dans les galeries souterraines et il n’était pas rare que celles-ci s’effondrent. Les mineurs descendaient au fond de puits qui pouvaient faire 25 mètres de profondeur. Puis, ils creusaient des galeries sans plan ni coordination, en étayant à l’improviste à l’aide de quelques planches de bois pourri, achetées à fort prix. Quand il fallait choisir entre le riz et le bois, c’est souvent sur ce dernier qu’on économisait. Faisant fi de la sécurité la plus élémentaire, les mineurs finissaient souvent enfouis dans ces sinistres souterrains.

Arrivé en bordure d’une rivière descendant des montagnes, je rencontrai Mara Toetsoa, un mineur accroupi dans l’eau, tamisant le gravier avec ses enfants. Mara, son épouse, et leurs deux enfants, âgés de 9 et 12 ans, étaient arrivés à Ilakaka cinq mois auparavant. Ils avaient quitté leur région du sud-est ravagée par la sécheresse, après avoir tout vendu ce qu’ils avaient, et parcouru 400 kilomètres en taxi-brousse. Toute la famille ratissait le fond de la rivière, à la recherche de saphirs. Depuis leur arrivée, ils n’avaient rien trouvé et plus le temps passait, plus ils devenaient prisonniers de leur choix, comme plusieurs, ne pouvant retourner d’où ils venaient. Pieds nus, vêtus d’une chemise trouée et d’un sous-vêtement, les enfants creusaient le fond de la rivière avec leur père, au lieu d’aller à l’école. Après une courte pause, les enfants se remirent à creuser, dans l’espoir de trouver quelque chose. Le regard vide, la faim au ventre, ils passaient plusieurs jours sans rien manger, jusqu’à ce que leur mère gagne un peu d’argent à faire la lessive pour quelqu’un et puisse acheter du riz.

Comme partout dans le pays, les femmes lavaient le linge dans la rivière. Un peu plus loin, des groupes d’enfants ratissaient le fond de l’eau à la recherche de pierres, sous la surveillance d’adultes qui se présentaient comme leurs « aînés ». Ceux-ci ne creusaient pas. Ils surveillaient le travail de ces gamins de 7 à 12 ans, et ils scandaient des ordres quand le rythme semblait ralentir.

Selon le BIT, 19 000 enfants travaillaient à Ilakaka, dont 75 % dans les mines.

Lorsque je posai une question à un jeune garçon de 10 ans, très petit et trop maigre pour son âge, qui creusait la rivière à raison de 10 heures par jour, il me répondit à la sauvette, tout en regardant son « aîné » du coin de l’œil. Puis, il recommença à travailler, après avoir pris un bonbon au fond de sa poche. Même les enfants qui ont des vies de forçat aiment les bonbons.

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