Les seins de la colère

Elles se dénudent pour attirer l’attention sur l’exploitation des femmes. Leur prochain combat : contrer le tourisme sexuel durant le Championnat d’Europe de soccer, en juin.

Photo : Genya Savilov/AFP

« Gagnez une belle Européenne de l’Est sexy ! » Ce con­cours, organisé l’hiver dernier par une radio de la Nouvelle-Zélande, offrait au gagnant un billet d’avion pour aller rencontrer en Ukraine la femme de son choix, sélectionnée dans le site Web d’une agence matrimoniale. Le concept a soulevé un tollé dans les deux pays… et les chandails de plusieurs membres du groupe féministe radical ukrainien Femen !

Manifester en talons hauts, coiffées de la traditionnelle couronne de fleurs ukrainienne et les seins nus, c’est le moyen qu’utilisent depuis 2008 ces militantes pour dénoncer le tourisme sexuel, le trafic humain et le chômage des femmes. La devise de Femen (cuisse, en latin) : « Notre Dieu est une femme, notre mission est de protester, nos armes sont nos seins nus ! »

En prévision du Championnat d’Europe de soccer 2012, qui attire du 8 juin au 1er juillet des centaines de milliers de touristes en Ukraine, les 300 membres de Femen veulent que des mesures soient prises pour em­­­pê­cher le tourisme sexuel. Elles multiplient donc les manifestations et s’invitent lors de discours de politiciens ukrainiens ou de représentants européens pour dénoncer un système qu’elles disent soutenu par le régime du président prorusse Viktor Ianoukovitch.

« La prostitution, c’est du bon business pour eux », dit Sacha Shevchenko, 23 ans, attablée au café Kupidon, au cœur de Kiev, qui sert de quartier général à l’organisme.

La campagne « L’Ukraine n’est pas un bordel », en 2009, a fait le tour de la presse internationale, comme on peut le voir sur un mur du café où les articles affichés s’accumulent. « Quand, sur une carte touristique de Kiev, des publicités d’hôtels montrent des femmes sur un lit ou des salons de massage érotique, vous savez ce que ça veut dire », lance Inna Shevchenko, 21 ans, organisatrice de Femen à la chevelure blonde abondante. « Ce n’est pas normal qu’on vende les femmes ainsi ! ajoute-t-elle. En Ukraine, c’est rendu chose commune. »

Selon un sondage mené en 2009 par l’organisme, les deux tiers des jeunes femmes âgées de 17 à 22 ans se sont déjà fait offrir de l’argent par un voyageur souhaitant une nuit torride.

Les occasions de pro­tester ne manquent pas en Ukraine, pays de 45 millions d’habitants qui compte moins de femmes députées que l’Afghanistan. Le premier ministre, Mykola Azarov, a dit l’an dernier que le nouveau Cabinet ne comprenait pas de femmes parce qu’elles « n’ont pas les compétences pour mettre des réformes en place ».

Avec leurs tenues légères, les militantes attirent les caméras. « Le féminisme classique est mort, dit Inna Shevchenko. On veut juste se montrer telles qu’on est : fières. »

Femen dénonce la corruption de l’élite dans cette ancienne république soviétique, où 17,5 % de la population peine à s’acheter suffisamment de nourriture et où le salaire mensuel moyen est de 268 dollars américains. Le groupe espère un jour être à la tête du gouvernement, mais le projet de création d’un parti tarde à se concrétiser.

« Pour l’instant, la place des femmes est à la cuisine et dans les emplois pas très payants. Mais les femmes ont du pou­voir. Elles doivent juste s’en rendre compte », dit Sacha Shevchenko.