Les sept vies de Kadhafi

Révolutionnaire, terroriste, impérialiste, dictateur : le dirigeant de la Libye aura revêtu tous les habits. Survol d’un parcours chaotique.

Les sept vies de Kadhafi
Photo : AP / Presse Canadienne

Après 42 ans de bons et loyaux services (!), Mouammar Kadhafi aurait pu faire valoir ses droits à la retraite. C’est en tout cas ce que semblent penser une majorité de Libyens, confrontés à la dérive d’un homme qui prêterait à rire s’il ne donnait tant de raisons de pleurer.

Parcours d’un jeune officier révolutionnaire devenu poussah délirant, et dont l’ultime (dé)mesure aura été de faire tirer au canon antiaérien sur son peuple.

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Un séduisant putschiste

Tout avait pourtant si bien commencé ! Le 1er septembre 1969, profitant de l’absence du vieux roi Idris, parti prendre les eaux en Turquie comme tous les ans, un groupe d’officiers s’empare du pouvoir à Tripoli, sans verser une goutte de sang. Chaque chose en son temps.

L’homme qui annonce le coup d’État sur les ondes de la radio est un capitaine de 27 ans. Ses joues creuses trahissent un ascétisme de Bédouin ; d’ailleurs, il couche sous la tente et continuera longtemps à rouler dans une guimbarde. Le regard est perçant, le sourire tour à tour charmeur ou carnassier. Bien plus tard, le monde s’avisera qu’un militaire qui porte le menton si haut pourrait bien souffrir d’une hypertrophie de l’ego, avec toutes les conséquences que pareil déséquilibre sous-tend.

Mais pour l’heure, le fils de bergers de la région de Syrte n’est encore que le primus inter pares d’une douzaine de jeunes officiers, et il séduit plus qu’il n’inquiète. Par sa prestance, à coup sûr, par les signaux qu’il envoie, également.

Mouammar Kadhafi affiche un anticommunisme bienvenu en ces temps de guerre froide, et la décision de ne pas nationaliser les installations pétrolières achève de rassurer Américains et Britanniques. La France est pourtant la première à reconnaître le nouveau régime, geste qui vaut à un de Gaulle sur le départ la reconnaissance jamais démentie de Kadhafi. Ses relations avec les successeurs du général seront moins harmonieuses.

Le théoricien de la Jamahiriya

Le temps de marginaliser, d’éliminer si nécessaire ses compagnons d’armes qui l’ont aidé à balayer l’ancien régime, et Mouammar Kadhafi peut commencer à théoriser son pouvoir, ce qu’il fera en deux temps. En 1976, il inonde la Libye et le monde de son « Livre vert », clin d’œil à l’opus rouge d’un Mao dont le destin commence à le faire rêver. Marxisme et capitalisme y sont renvoyés dos à dos au profit d’une démocratie directe, dont il jette les bases l’année suivante.

Ainsi naît la Jamahiriya, ou l’« État des masses ». Pas d’élections, de partis ni de gouvernement – auxquels se substituent des conseils locaux et des comités révolutionnaires. Kadhafi, qui a entre-temps renoncé au grade de général pour se con­tenter des épaulettes de colonel, s’octroie le titre de « Guide de la révolution ».

Les contours de la fonction sont flous ; la mise en œuvre de ses théories va rapidement les préciser. En clair : « La Jamahiriya, c’est moi. » Dans son allocution du 24 février 2011, il a affiné le concept en se comparant à Élisabeth d’Angleterre.

« Le roi des rois de l’Afrique »

Très vite, l’impérialisme kadhafien ébranle la région. Une pulsion compréhensible pour un fils de Bédouin, à qui la notion de frontière semble étrangère et qui voue un culte à l’Égyptien Nasser, chantre du nationalisme arabe.

Dans un premier temps, il multiplie les projets d’union avec ses voisins du Maghreb, mais essuie autant de rebuffades de la part de dirigeants peu enclins à lier leur sort à celui d’un partenaire déjà imprévisible. Le Guide en conçoit amertume (« les Arabes ne servent plus à rien et sont devenus la risée du monde ») et rancune. Mais le complot qu’il ourdit pour tenter de faire chuter le Tunisien Bourguiba se soldera lui aussi par un échec.

De dépit, Kadhafi met cap au sud avec l’espoir de rallier le continent noir à son projet d’« États-Unis d’Afrique », à commencer par les pays du Sahel. Encore raté. Ni la persuasion, ni la déstabilisation (Ouganda, Érythrée, Sierra Leone, Casamance [région du Sénégal], notamment), ni l’invasion pure et simple ne s’avèrent efficaces. Ainsi les forces libyennes seront-elles chassées du nord du Tchad avec l’appui de l’armée française au terme de plusieurs années d’occupation.

Le Libyen est pourtant celui qui a porté l’Union africaine (UA) sur les fonts baptismaux. Cette organisation multilatérale qui réunit une cinquantaine de pays constitue un modeste lot de consolation pour celui qui rêvait d’exporter sa révolution. Au moins lui permet-elle d’apposer une épinglette géante en forme de continent africain sur sa gandoura, comme ce fut le cas lors de sa très déroutante visite en France, en 2007. Puis de se proclamer « roi des rois de l’Afrique ».

 

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Rassemblement, en février 2011, de partisans de Kadhafi devant
les ruines de l’amphithéâtre romain, à Sabratha.
Photo : Ben Curtis / AP / Presse Canadienne

 

Le parrain du terrorisme

Pour Carl von Clausewitz, « la guerre est une poursuite de l’activité politique par d’autres moyens » ; pour Kadhafi, ce sera le terrorisme. Dans les années 1970 et 1980, le leader libyen consacre une partie de ses inépuisables recettes pétrolières à déstabiliser la moitié de la planète par conviction révolutionnaire ou basse vengeance.

Mouvements de libération, groupuscules, francs-tireurs de la terreur, tous ceux qui prennent la route de la Tripolitaine repartent avec des valises de billets, des promesses (tenues) de livraisons d’armes, voire un soutien logistique. Défilent ainsi sous la tente du mécène des membres de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), Carlos, des Kanaks, les hommes d’Abou Nidal et bien d’autres.

Mais celui que le président américain Ronald Reagan appelle « le chien enragé » travaille aussi pour son propre compte. Et pas seulement pour éliminer ses opposants à l’étranger. En 1986, en représailles à un attentat antiaméricain à Berlin, Reagan fait bombarder les casernes de Tripoli et Benghazi où Kadhafi est susceptible de se trouver. Il en réchappe, mais sa fille adoptive est tuée.

Deux ans plus tard, un Boeing 747 de la Pan Am, avec 270 personnes à bord, explose en vol au-dessus de l’Écosse. L’enquête met en évidence la responsabilité directe des services libyens.

En 1989, c’est un DC 10 de l’UTA transportant 170 passagers qui se désintègre au-dessus du Ténéré (Sahara). Dix ans après les faits, la justice française condamne par contumace six agents libyens à la prison à vie. Hypothèse la plus vraisemblable : Kadhafi a voulu faire payer à Paris son soutien au gouvernement tchadien.

Le repenti pragmatique

La rédemption aurait été encore plus convaincante si elle s’était également exercée en Libye même, mais les faits sont là : au tournant du millénaire, Mouammar Kadhafi décide de redorer son blason sur la scène internationale. Le revirement est aussi spectaculaire qu’inattendu. Tripoli livre à la justice internationale les responsables de Locker­bie, indemnise les victimes, accepte de se débarrasser de ses armes de destruction massive et de mettre un terme à un programme nucléaire encore embryonnaire.

Puis, il crée la Fondation Kadhafi, dans l’espoir de restaurer l’image du régime, et en confie la direction à celui qui est alors considéré comme son fils le plus présentable, Saïf al-Islam. Le calcul n’était pas mauvais : la libération des infirmières bulgares est partiellement mise au crédit de la Fondation. On en aurait presque oublié que lesdites infirmières étaient des otages détenues sous un prétexte absurde : avoir délibérément introduit le sida dans le pays.

Qu’importe, après avoir donné ces gages, le Libyen redevient fréquentable, son pays disparaît de la liste des pays soutenant le terrorisme, les sanctions économiques sont levées. C’était bien le but recherché. En étranglant progressivement son économie et en compromettant ses exportations de pétrole, les mesures de rétorsion commerciales ont fait revenir « l’enragé » dans le droit chemin, plus sûrement que les bombes américaines.

Le bouffon de service

Sur ce point, il a toujours été fidèle à sa ligne de conduite : en bien ou en mal, il faut faire parler de soi. Simplement, cette coquetterie mégalomaniaque n’a fait que s’accentuer au fil des décennies. Au point qu’il n’apparaît plus aux yeux du monde que comme le bouffon de service que son entourage terrifié n’ose pas recadrer. Le jeune officier en saharienne qui prenait un malin plaisir à faire trembler l’Occident et les pétromonarchies s’est transformé en imprécateur transformiste que les grands de ce monde ne continuent à recevoir (en se pinçant le nez et en riant sous cape) que dans l’espoir de lui faire signer des contrats.

Kadhafi en Bédouin assurant que « la mauvaise odeur des riches a causé le trou de la couche d’ozone », Kadhafi en maréchal d’opérette révélant que le hamburger est « un mélange de cafards, de souris et de grenouilles à l’aide duquel l’URSS a été détruite »…

Est-il maniacodépressif, comme certains croient pouvoir l’affirmer ? À tout le moins doté d’une morbidité hors norme, à en juger par les titres de nouvelles dont il est l’auteur : « Le suicide du cosmonaute », « Escapade en enfer », « La mort » (« la mort est-elle mâle ou femelle ? »…). Ce tropisme n’est pas sans rappeler un autre potentat qui se piquait de littérature : Radovan Karadzic.

Le dictateur traqué

Tout ça pour ça. Assiégé à Tripoli, Mouammar Kadhafi est-il tenté de se pencher sur son passé pour dresser le bilan de son règne ? Auquel cas, il y a effectivement de quoi broyer du noir. Ses rêves internationalistes n’ont pas abouti, la plupart de ses projets pharaoniques de développement ont englouti des fortunes sans voir le jour, la popu­lation n’a guère profité de la manne pétrolière, son règne s’achève dans un bain de sang et le deuil de ses rêves dynastiques.

Last but not least, son infirmière ukrainienne, cette « blonde aux formes affirmées » mentionnée dans certains télégrammes diplomatiques et qui ne le quittait pas d’une semelle depuis des années, a elle aussi fait défection. Tout un symbole. (© Le Point)