Les vieux rajeunissent Victoria !

Dynamisée par les hordes de jeunes retraités qui y déferlent, la capitale de la Colombie-Britannique sait y faire pour les retenir. Ça donne des idées à la ville de Québec…

Victoria, c’est Londres sans les bombes. Au célèbre hôtel Empress (qui rappelle le Château Frontenac, à Québec), dans le quartier Inner Harbour, on sert même quotidiennement l’afternoon tea, dans la plus pure tradition britannique, accompagné de scones et de sandwichs frais. Avec ses pelouses immaculées, ses jardins fleuris et ses bus à impériale rouges, la capitale de la Colombie-Britannique se donne des airs parfois plus british que l’Angleterre.

Gare aux clichés, prévient cependant Rob Fleming, 33 ans, député néo-démocrate fraîchement élu à l’Assemblée législative de la Colombie-Britannique et ex-conseiller municipal de Victoria. Il ne faut pas s’arrêter aux cartes postales et aux images d’Épinal. « Victoria, c’est avant tout une ville qui offre une qualité de vie extraordinaire et qui connaît ces années-ci une forte croissance économique », dit-il. Dans le café branché où nous étions attablés, près du Chinatown – le plus vieux en Amérique du Nord -, on cherchait en vain les septuagénaires buveuses de thé. Y prenaient plutôt place des jeunes, spécialistes ou artistes, réunis autour d’une bière ou d’un cappuccino.

À voir le nombre de grues aux alentours du port et près du « kilomètre zéro » de la Transcanadienne, on le constate d’emblée: Victoria connaît des années prospères. Rien qu’en 2005, rapporte la Chambre de commerce locale, 1 500 petites entreprises verront le jour dans la capitale. La ville s’enorgueillit d’avoir le plus bas taux de chômage au pays, soit à peine plus de 5 %. Un sondage publié à la fin de 2004 par un regroupement de gens d’affaires révélait que 40 % des employeurs de la région s’apprêtaient à embaucher de nouveaux effectifs au cours de la prochaine année. Plus de 54 % prévoyaient maintenir leur personnel, tandis qu’à peine 3 % s’attendaient à devoir supprimer des emplois.

Victoria attire de plus en plus de « jeunes retraités », venus de Vancouver, d’Alberta ou de diverses autres régions du Canada anglais. Ils ont en général entre 55 et 65 ans, et des revenus élevés – soit parce qu’ils ont fait carrière dans la fonction publique, soit parce qu’ils ont vendu leur entreprise. Pendant leur première année loin du bureau, ils fréquentent les terrains de golf presque tous les jours, enfourchent leurs vélos ou envahissent les courts de tennis. La deuxième année, ils voyagent autour du monde. Quand ils ont fait le tour de leur jardin – littéralement -, nombre d’entre eux s’ennuient et trouvent moins amusante l’oisiveté de la retraite. « C’est à ce moment qu’ils viennent à Victoria, pour repartir en affaires. Il s’agit souvent d’une deuxième carrière », confirme Katie Josephson, porte-parole de l’administration municipale. Les secteurs de l’immobilier et des nouvelles technologies ont la faveur de ces entrepreneurs particuliers.

« Nous avons une vigoureuse politique de développement économique, qui s’adresse aux gens d’affaires de tous âges. Nous misons sur la concertation avec les entreprises », dit le conseiller municipal Chris Coleman. Le maire, Alan Lowe, la Chambre de commerce et les autres organisations multiplient les rencontres en vue d’attirer et de soutenir les entreprises. La manne engendrée par la tenue des Jeux olympiques d’hiver à Vancouver, en 2010, profite également à la ville.

Victoria reçoit aussi bon an, mal an des immigrants beaucoup plus jeunes. « Nous avons même accueilli quelques Américains, des Bush refugees, des pacifistes venus ici pour trouver un environnement social et politique plus proche de leurs valeurs », dit Rob Fleming.

Le succès de Victoria est tel qu’il fait des envieux. Denis Angers, directeur de la promotion et des communications à la Commission de la capitale nationale – organisme chargé de promouvoir la ville de Québec -, ne s’en cache pas: depuis sa visite dans l’Ouest canadien et sa rencontre avec les élus du coin, il rêve de voir Québec devenir une seconde Victoria. « J’aimerais faire en sorte que de jeunes retraités de partout viennent s’établir à Québec pour repartir en affaires dans un milieu abordable et paisible, là où ils trouveront une qualité de vie qu’ils n’auraient pas ailleurs. »

Denis Angers songe même à une campagne de séduction auprès des Montréalais. « Nous dirons aux baby-boomers: « Venez chez nous. Nous vous offrons un environnement sain, une ville de culture, de gastronomie et de sport, une ville propre. » » Pour l’instant, ce n’est encore qu’un bien vague projet. Mais à l’approche du 400e anniversaire de la fondation de Québec (en 2008), la Commission de la capitale nationale songe à faire de « l’immigration intérieure » une priorité.

Denis Angers ne pourra cependant pas s’inspirer du plan de Victoria pour attirer les jeunes retraités: elle n’en a pas! Et personne, ni à l’Hôtel de Ville ni à la Chambre de commerce, ne peut chiffrer avec exactitude le nombre de ces retraités qui se sont établis dans la capitale de la Colombie-Britannique pour repartir leur carrière.

On peut facilement relever de nombreux parallèles entre Victoria et Québec. Les deux villes possèdent le statut de capitale. Une forte proportion de leur main-d’oeuvre travaille donc dans l’administration publique. Elles sont de taille comparable: la grande région de Victoria compte quelque 325 000 habitants et celle de Québec, 510 000. Les deux agglomérations accueillent les touristes par centaines de milliers, en raison de leurs quartiers historiques et de leurs vieilles pierres.

Victoria abrite toutefois une population nettement mieux nantie. Le prix moyen d’une maison s’élève à 444 473 dollars, soit le double de celui d’une maison à Québec. À quelques minutes en voiture, Québec offre le mont Sainte-Anne, l’île d’Orléans et les réputés paysages de Charlevoix. Et elle a vue sur le Saint-Laurent. Victoria, située à l’extrémité sud de l’île de Vancouver, est à quelques heures de voiture des splendeurs du parc provincial MacMillan, là où l’on peut observer, à Cathedral Grove, des sapins de Douglas atteignant 80 m et vieux de 800 ans. Elle n’est pas loin non plus des plages de Tofino, rendez-vous des meilleurs surfeurs du monde et lieu de prédilection des baleines grises, ainsi que du célèbre parc national Pacific Rim, paradis des adeptes de randonnée pédestre. Victoria n’est par ailleurs qu’à 90 minutes – par traversier – de Vancouver. Et les pistes de Whistler, comme celles du mont Washington, sont facilement accessibles aux skieurs.

Là où Québec ne pourra jamais rivaliser avec sa lointaine voisine, cependant, c’est pour le climat. Victoria, c’est la Floride au Canada, une Floride sans palmiers et sans Américains.

« C’est la principale raison pour laquelle je suis ici », dit Phil Gardner, 57 ans, informaticien. Installé à Victoria depuis trois ans, après avoir fait une « première carrière » dans l’enseignement, à Vancouver, il y dirige une minuscule entreprise spécialisée dans la réparation d’ordinateurs. « Il n’y a presque pas d’hiver et il est très rare qu’il neige. Nous avons deux fois moins de jours de pluie, annuellement, qu’à Vancouver. Je peux jouer au golf 12 mois sur 12. Quant à nos étés, ils ne sont pas trop chauds. On peut même se passer de climatisation. Et les plages ne sont pas loin! »

Le pimpant quinquagénaire dit aussi se plaire dans sa ville d’adoption en raison de l’abondante vie culturelle. Le ministère du Patrimoine a d’ailleurs sacré Victoria « capitale culturelle du Canada » pour l’année 2005. Elle compte un orchestre symphonique réputé et accueille de nombreux festivals musicaux. Le jazz y occupe une place importante. Est-ce un hasard si Diana Krall, l’étoile du jazz, est née à Nanaimo, à un peu plus d’une heure de route?

Sur le plan de l’urbanisme, Victoria possède des critères extrêmement stricts. Architecte de formation, le maire Lowe n’est pas étranger au fait que l’on ne trouve nulle part dans sa ville des néons criards ou des affiches géantes. Les promoteurs qui ont fait construire récemment un centre commercial – comprenant une centaine de boutiques et magasins – au coeur de la capitale, entre les rues Government et Douglas, ont dû accomplir des miracles pour préserver et intégrer les façades des bâtiments historiques. « Il faut être vigilant, dit Rob Fleming. La Ville n’a pas pu empêcher la construction de condos modernes et franchement laids tout près de l’édifice de l’Assemblée législative, dans Inner Harbour. Il faut éviter un aménagement anarchique. C’est ce qui menace Victoria. Elle perdrait sa personnalité, ce qui la rend si attrayante, si on laissait le champ libre aux promoteurs sans imposer de normes sévères. »

C’est en raison d’une foule de petites choses que Victoria a mérité, au fil des ans, le titre d’« endroit idéal où vivre au Canada ». Si les cyclistes y sont légion, c’est qu’on a conçu à leur intention un réseau de pistes cyclables complet et sécuritaire. Tôt le matin, aux abords des totems du Royal BC Museum, on voit défiler les joggeurs. « Une étude de Statistique Canada a démontré, il y a quelques années, que les résidants de Victoria sont en meilleure condition physique que ceux des autres grandes villes canadiennes!» rappelle Katie Josephson. Dans le même esprit, il est interdit de fumer non seulement dans les restaurants, mais aussi sur les terrasses…

Le taux de criminalité à Victoria, comme sur l’ensemble de l’île, est extrêmement bas. « Je ne me souviens pas du dernier meurtre commis ici », dit Rob Fleming. Pour le jeune député, il n’y a pas meilleur endroit au monde pour bâtir maison et élever famille. S’il lui fallait absolument se prêter au jeu des comparaisons, c’est à San Francisco, davantage qu’à Londres, qu’il comparerait Victoria, pour « l’ambiance cool et cette vue imprenable sur le Pacifique ». Sa seule crainte pour l’avenir? « Que le vent de droite qui souffle sur l’Ouest canadien se propage jusqu’à l’île de Vancouver et que Victoria soit livrée à des promoteurs peu soucieux d’en préserver le cachet », répond-il. Chose certaine, il veillera au grain pour faire en sorte que Victoria demeure une société distincte. Un dernier argument pour convaincre les sceptiques que la capitale de la Colombie-Britannique n’est pas une ville du Canada anglais comme les autres? On y cherche en vain les restaurants de la chaîne Tim Hortons. Voilà un détail qui ne trompe pas.

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