Liban : des guitares contre les fusils

Des habitants de Tripoli en ont marre de la guerre qui oppose deux quartiers depuis plus de 20 ans. Des ponts se construisent, des mains se tendent, pour en finir avec ces querelles de voisins aux conséquences funestes.

Le café Ahwak organise des concerts et des soirées de lecture ou de poésie pour animer la vie nocturne tripolitaine (Photo © Marie Kostrz)
Le café Ahwak organise des concerts et des soirées de lecture ou de poésie pour animer la vie nocturne tripolitaine (Photo © Marie Kostrz)

Dans la nuit tiède, une nuée de ballons lumineux éclaire le ciel de Tripoli. Début octobre, la principale ville du nord du Liban célèbre la Journée de l’enfant. Les passants admirent avec un brin d’étonnement la fresque mouvante. Rami Maksoud, lui, est pressé. Ce jeune homme de 23 ans, volontaire de l’association We Love Tripoli, fait partie des organisateurs des festivités. Depuis 2009, cette association, qui compte environ 200 membres, planifie activité sur activité dans l’espoir de donner un autre visage à la ville. « Je ne supporte pas ce que les médias disent de Tripoli ; ils ne parlent que de politique, de religion et de guerre, jamais des habitants qui essaient d’améliorer le quotidien de tous », dit Rami.

Connue pour sa violence, la ville fourmille en effet d’une multitude de programmes mis en place par des habitants soucieux de rendre leur qualité de vie meilleure. Mais sa réputation belliqueuse demeure malgré tout solidement ancrée dans les esprits.

Sur la place Allah, à l’entrée de la deuxième ville du pays, l’omniprésence des tanks de l’armée rappelle à tous que la guerre n’est jamais loin. Voilà plus de 20 ans que les quartiers Bab al-Tebbaneh, à majorité sunnite, et Jabal Mohsen, majoritairement alaouite, se livrent une lutte confessionnelle sans merci.

Entre deux rafales de kalachnikovs et les tirs d’obus, les accalmies sont trompeuses : jamais la violence ne s’arrête vraiment. Elle reprend seulement son souffle pour mieux frapper à la prochaine bataille. Les combats ont d’ailleurs éclaté de nouveau à la mi-janvier et entraîné la mort de sept personnes à Tripoli.

Le conflit qui embrase la Syrie voisine depuis 2011 n’a fait qu’attiser les rancœurs. En deux ans et demi, pas moins de 20 batailles ont eu lieu entre ces deux quartiers séparés par la rue de la Syrie, dans lesquelles plusieurs dizaines de combattants mais aussi de civils ont perdu la vie.

C’est un conflit ancien, datant de la guerre civile, qui dès 1975 a déchiré les Libanais. Les deux quartiers, qui ne formaient auparavant qu’une seule entité, se sont divisés sur une base communautaire. Massacres et combats se sont enchaînés, ce qui a alimenté une haine réciproque.

La fin de la guerre civile, en 1990, ne les a pas réconciliés. Bab al-Tebbaneh, gagné par la radicalisation islamiste, est parrainé par le parti sunnite du Courant du futur et par l’Arabie saoudite. Jabal Mohsen, lui, a comme principal allié Bachar al-Assad, appartenant à la communauté alaouite.

Soldats déployés dans Bab-al-Tebbaneh, où les combats ont fait 10 morts en décembre 2013 (Photo Reuters / Omar Ibrahim)
Soldats déployés dans Bab-al-Tebbaneh, où les combats ont fait 10 morts en décembre 2013 (Photo Reuters / Omar Ibrahim)

Khaled Merheb, avocat dynamique d’une quarantaine d’années, fait partie de la poignée d’habitants de Tripoli qui ont l’ambition d’enrayer cette spirale de violence. Car les deux zones ennemies font de l’ombre à toute la ville : l’insécurité plombe son économie et ses jeunes diplômés la fuient.

« On doit trouver des solutions pour créer une meilleure atmosphère », dit Khaled Merheb avec enthousiasme. En 2012, avec quelques amis, il a organisé un atelier pour que 37 jeunes de Bab al-Tebbaneh et Jabal Mohsen fassent connaissance. « Le problème, en plus de la pauvreté et du manque d’éducation, est qu’ils ne se rencontrent pas », explique-t-il.

Pendant trois jours, les ennemis jurés ont partagé leur dortoir, mangé ensemble et fait des activités communes, allant des jeux de mime aux visites de lieux historiques. « Au départ, ils ne voulaient même pas s’asseoir côte à côte. Et à la fin, ils ne se quittaient plus ! » raconte l’avocat.

La découverte de l’autre a permis de briser des idées reçues. « À l’école ou à la mosquée, on entend souvent dire que les habitants de Jabal Mohsen sont mauvais, que leur religion est différente et qu’on ne doit pas les rencontrer », témoigne un participant de Bab al-Tebbaneh, qui préfère rester anonyme pour des questions de sécurité dans son quartier. Le jeune homme à l’habillement soigné est revenu sur ses certitudes : « Je me suis rendu compte que c’était faux. Et maintenant, j’ai plusieurs amis à Jabal Mohsen. »

La rencontre a été doublement fructueuse pour lui : il a rendu à des combattants de son quartier l’arme qu’ils lui avaient prêtée. Alors qu’il se battait depuis ses 15 ans pour défendre sa maison, l’étudiant ne veut plus guerroyer. « Cela ne mène à rien », conclut-il.

Les zones ennemies, situées à quelques minutes du tranquille quartier al-Mina, au bord de la mer Méditerranée, ont en commun une grande pauvreté. Jadis célèbre pour son dynamisme commerçant, Bab al-Tebbaneh est aujourd’hui un dédale de rues à l’asphalte défoncé, sur lequel s’écoulent des eaux sales. Ses immeubles aux façades criblées de balles portent les stigmates des innombrables affrontements avec Jabal Mohsen. Des photos d’hommes morts en combattant le quartier d’en face mais aussi le régime en Syrie ornent chaque coin de rue. La présence de drapeaux noirs salafistes toujours plus nombreux témoigne de sa radicalisation religieuse.

Sur la colline où est juché Jabal Mohsen, l’ambiance est différente. Les femmes vont en t-shirt, sans voile. Les habitants se hérissent contre le conservatisme de leurs voisins du bas, qu’ils considèrent tous comme « des extrémistes ». Si les habitations sont aussi touchées par les balles et les obus, les portraits accrochés aux immeubles, eux, sont ceux de Bachar al-Assad et de son allié alaouite libanais Rifaat Eid, du Parti arabe démocratique.

Malgré la violence qui règne à Tripoli, de nombreux habitants y sont opposés. Dans une rue sombre et bruyante de Bab al-Tebbaneh, Issam et Ihab, 20 ans, répètent leur dernière chanson. Casquette américaine et t-shirt bleu électrique, Issam s’affaire devant l’écran d’ordinateur sur lequel les rythmes du morceau sont enregistrés. Ihab, cheveux gominés et t-shirt moulant, tape quelques notes sur un synthétiseur placé contre un vaisselier.

Les deux amis, qui ont créé le groupe de rap Min al Akhir (« en résumé ») en 2011, ont installé leur studio d’enregistrement dans le corridor de l’appartement d’Ihab. Avec un troisième copain, ils chantent les maux du Liban et de leur quartier : la drogue, la mendicité, la violence. Ils se produisent à Beyrouth et à Tripoli, mais jamais chez eux, à Bab al-Tebbaneh. « Les combattants pensent qu’on est inutiles, contrairement à eux, qui défendent le quartier », dit Ihab. Beaucoup d’entre eux les traitent de « gais », ce qu’ils ne sont pas, croyant les insulter. « On n’a jamais eu de problème, mais on ne sait pas ce qui se passera dans l’avenir », soupire-t-il.

Être un artiste à Tripoli est loin d’être facile. Outre la difficulté d’organiser des concerts à cause du manque de sécurité, musiciens et chanteurs doivent faire face à la radicalisation d’une partie des habitants. « Chaque fois que je rentre, la situation s’est dégradée », dit Mona, qui étudie l’opéra depuis deux ans en Italie.

La rue Dam Wel Farez, où se trouve le café Ahwak (Photo © Marie Kostrz)
La rue Dam Wel Farez, où se trouve le café Ahwak (Photo © Marie Kostrz)

Cette jeune femme distinguée à la longue chevelure frisée, qui refuse de dire son âge, s’est fait menacer pour avoir participé à des récitals dans des églises. « On m’a insultée ainsi que Jésus et la Sainte Vierge. Ce ne sont pas de vrais musulmans », accuse la chanteuse d’origine sunnite.

Cette radicalisation inquiète. Les groupes armés liés à des religieux fondamentalistes sont minoritaires à Tripoli, mais ils disposent d’un fort soutien politique et financier. Lentement mais sûrement, ils gagnent du terrain. L’incendie d’une librairie, le 3 janvier dernier, est emblématique de cette montée du fanatisme religieux dans la ville : des hommes armés ont attaqué l’établissement, l’un des plus vieux du Liban, accusant le prêtre orthodoxe qui le dirige d’avoir dans ses rayons une brochure offensant l’islam. Les deux tiers des quelque 80 000 ouvrages qui y étaient entreposés sont partis en fumée.

En juillet 2006, Israël a lancé une violente offensive aérienne contre le Liban, après que le parti islamiste chiite libanais Hezbollah eut enlevé deux soldats hébreux. « Après la guerre de 2006, beaucoup d’habitants ont quitté Tripoli et des villageois pauvres sont venus s’y installer », dit Sahar, une pétillante Tripolitaine trentenaire — qui veut rester le plus discrète possible dans les médias. « La manière dont ils s’habillent, le voile, leurs traditions ont contribué à changer l’ambiance de la ville. »

Ce bouleversement a encouragé Sahar à créer un lieu où les habitants plus libéraux pourraient se sentir à l’aise. Depuis son ouverture, en 2006, rue Dam Wel Farez, réputée pour ses nombreux restaurants, le café Ahwak ne désemplit pas. De multiples activités sont organisées dans cet endroit chaleureux, décoré à l’aide de vieux meubles restaurés. Soirées de lecture, poésie ou encore concerts de guitare égaient les nuits tripolitaines.

Il y a pourtant une ombre au tableau. Lors du dernier ramadan, Sahar a eu un choc : « Des hommes armés sont entrés dans mon café pour voir si j’avais de l’alcool. J’ai eu très peur. » Bien qu’elle sache à quel groupe appartiennent ces « visiteurs », ceux-ci ne sont pas inquiétés par les autorités. « Ils sont protégés par des politiciens », déplore-t-elle.

Certains habitants tentent de contourner l’inaction de ces autorités — que les Tripolitains accusent de maintenir les quartiers pauvres dans l’ignorance et la misère afin de les manipuler et d’assurer leur réélection.

Sitôt après le double attentat à la voiture piégée d’août dernier, qui a visé deux mosquées à Tripoli et tué 42 personnes — ce qui en fait l’attaque la plus meurtrière depuis 1990 —, Nazih Fino a créé la campagne Salam wa Taqwa (« paix et dévotion »). Les volontaires prêts à donner du sang aux victimes ou à nettoyer les habitations soufflées par les explosions étaient les bienvenus.

« On n’attendait aucune action du gouvernement, il fallait donc agir », résume Nazih Fino, un trentenaire discret. Quelque 26 000 dollars ont été récoltés et 1 200 Tripolitains ont participé à la campagne. Les politiciens, eux, ne sont venus qu’au dernier moment. « Quand la campagne est devenue connue, certains nous ont proposé de l’argent, à condition qu’on associe leur nom au mouvement », dit Nazih Fino — ce qu’il a, affirme-t-il, catégoriquement refusé.

Diverses initiatives de la même veine existent. Parmi celles-ci, Tripoli Against Weapons, avec ses quelque 20 membres actifs, milite pour le désarmement des combattants de la ville. Pourtant, après deux ans d’activisme, son fondateur, Samer Annous, est découragé. « Les politiciens n’ont jamais cessé de soutenir les groupes armés. Nous, ils ne nous ont jamais aidés », dénonce-t-il.

Les initiatives pacifiques de ce type ont peu d’échos auprès des responsables politiques. Dans la trentaine, Ali Fedda est membre du bureau du Parti arabe démocratique, qui représente les intérêts de la minorité alaouite. Cette petite formation fait partie de l’Alliance du 8 mars, prosyrienne et majoritaire au Parlement libanais.

Assis dans un fauteuil en cuir, derrière son large bureau en bois sombre, l’homme ricane à l’évocation des mouvements non violents. « Ce ne sont pas eux qui vont nous protéger lors des combats contre Bab al-Tebbaneh », dit Ali Fedda. Son bureau est décoré de photos de Bachar al-Assad, dont l’appui est selon lui plus utile pour assurer la défense du quartier.

Cette logique de guerre ne décourage pourtant pas Rym, étudiante en cinéma à Beyrouth. Depuis quelques mois, la jeune femme de 20 ans s’est jointe au premier collectif d’artistes créé à Tripoli, dont le but est d’améliorer l’image de la ville. Alors que beaucoup d’activistes dénoncent la passivité des Tripolitains devant la montée de la violence, elle garde espoir : « Plus nous serons nombreux, plus ils devront nous accepter. » À Tripoli, l’optimisme reste la meilleure arme contre l’inertie.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie