Liban, les « métiers » du chaos

Deux ans après la guerre entre le Hezbollah et Israël, un nouveau conflit déchire le Liban. Mais le chaos ne génère pas qu’inquiétudes et ennuis. C’est aussi un promoteur d’emplois.


 

À Beyrouth, au moins une personne sur deux travaille au noir. Et je n’exagère pas. C’est à se demander qui, dans cette ville, paie ses impôts! Mais quel autre choix y a-t-il, dans une république de 3,5 millions d’habitants, quand travailler signifie principalement «  survivre »?

L’attaque israélienne de juillet 2006 a causé des dommages matériels estimés à deux milliards de dollars, alors que le Liban peinait déjà à se relever d’une guerre civile qui avait duré 15 ans. Et voilà qu’un nouveau conflit éclate! Depuis novembre 2007, le pays n’a plus de président. Le Parlement ne s’est pas réuni depuis plus d’un an et l’État est paralysé par les multiples clivages politiques et religieux — sans oublier la dette publique de 40 milliards de dollars!

Pour gagner leur croûte, les Beyrouthins font donc preuve de créativité. C’est « l’économie de la débrouille », comme on dit au pays du Cèdre. Chacun à sa façon: les fonctionnaires de la municipalité offrent leurs services au noir, les petites entreprises ne sont pas enregistrées officiellement, les douaniers font de la contrebande avec le voisin syrien, des échoppes achètent leur tabac et leurs denrées alimentaires sans payer de taxes…

Jadis baptisé la « Suisse du Moyen-Orient », le Liban ressemble plutôt, aujourd’hui, à Calcutta. Selon une récente étude du Programme des Nations unies pour le développement, plus de 7 % de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue (200 dollars par mois par ménage) et 27 % sous le seuil de pauvreté relative (600 dollars par mois par ménage). Une minorité seulement bénéficie de la sécurité sociale et de l’assurance médicale. Et la situation économique ne risque pas de s’améliorer dans les prochains mois. Dans ce contexte de crise, chacun tente de tirer son épingle du jeu comme il peut. Beaucoup pâtissent, mais certains s’en sortent avec brio.

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Sur le dessus d’un placard en contreplaqué, dans son modeste appartement de Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth, Derek prend un étui noir, dont il retire une kalachnikov. Près de son lit, le long du mur, sont soigneusement rangés des boîtes de munitions, des grenades et un revolver. « Au Liban, la kalachnikov, c’est comme une carte de crédit: on ne peut pas s’en passer! » me dit-il en chargeant son arme. Puis, il éclate de rire: « Moi, j’ai une kalach, mais pas de carte de crédit! »

Ce père de famille de 44 ans a grandi avec les armes. Durant la guerre civile libanaise, il a combattu au sein du mouvement Amal, une milice chiite prosyrienne, avant de s’exiler en 1982 aux États-Unis, où il a vécu 18 ans. Aujourd’hui, vêtu de son treillis militaire, comme s’il refusait d’admettre que la guerre est terminée, il ne tire plus. Il vend des armes.

La nuit, dans un coin reculé de Dahiyeh, Derek retrouve ses amis, combattants du mouvement islamique Hezbollah. Autour d’une tasse de thé, ils discutent politique et marchandent des armes. « Le prix de la kalach a grimpé de 250 à 1 200 dollars américains en deux ans! La situation est mauvaise, les gens ont peur, la demande augmente. Tout le monde veut protéger sa famille, sa maison, sa collectivité », dit Derek dans un anglais impeccable, teinté d’un fort accent américain.

Derek admet que, financièrement, la crise actuelle lui est profitable. Avant la guerre de juillet 2006, ses principales sources de revenus étaient sa petite épicerie, sa boucherie et son café Internet à Dahiyeh. « Mais c’était insuffisant. Aujourd’hui, je peux gagner jusqu’à 4 500 dollars américains par mois si je travaille tous les jours. » Une somme colossale dans un pays où le salaire minimum mensuel est de 300 000 livres libanaises (200 dollars).

Car non seulement Derek négocie des armes à l’occasion, mais il fait aussi des affaires avec les reporters qui affluent à Beyrouth. Il est ce qu’on appelle, dans le jargon journalistique, un fixer, un accompagnateur employé par un organe de presse en mission à l’étranger. Il organise les rendez-vous avec les personnes à interviewer, reste à l’affût de l’actualité et sert d’interprète. « Ici, je suis dans un bunker du Hezbollah au Liban-Sud, avec le correspondant du Times. Et là, dans un champ de cannabis, avec un reporter de la BBC », dit-il en faisant défiler les photos sur l’écran de son ordinateur. « Depuis la guerre de juillet 2006, je travaille presque sans arrêt avec les médias étrangers. Car j’ai un accès privilégié au Hezbollah », précise-t-il.

Derek est devenu guide-interprète par hasard, aux derniers jours de cette guerre. Un commentateur de la chaîne arabe Al-Jazira l’a contacté pour qu’il accompagne une équipe de télé. Depuis, il a la réputation d’être le meilleur fixer pour les régions chiites contrôlées par le Hezbollah.

L’ancien milicien n’est pas engagé dans le Hezbollah, mais il le soutient activement, comme le montre un portrait de Sayyed Hassan Nasrallah, le leader du parti, accroché au mur de son salon. L’un de ses frères et sa fille de 16 ans (il a trois enfants) travaillent au sein du mouvement islamique.

Comme des milliers de résidants de ce quartier massivement bombardé lors du dernier conflit, Derek a vu son immeuble s’écrouler et a dû être relogé dans une rue adjacente. Mais il ne se plaint pas. « J’aime être fixer, c’est excitant. Je me sens chez moi dans les zones de combat. »

Et si une nouvelle guerre éclatait? « Je ne tournerai plus jamais mes armes contre les Libanais, affirmait-il avec conviction, avant que la situation dégénère. Je serais du côté des journalistes! » Et c’est ce qu’il a fait. Lorsque les militants du Hezbollah et d’Amal, armés jusqu’aux dents, ont défilé dans les rues de Beyrouth-Ouest, s’en prenant aux reporters munis de caméra pour leur interdire de filmer, Derek s’est interposé, tentant de calmer le jeu. Pour éviter d’autres balles perdues.

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Tony, 45 ans, fait partie de ceux que l’on surnomme au Liban les « gars du moteur ». Le moteur est en fait une génératrice de 150 à 200 kilowatts, assez puissante pour fournir un peu d’électricité à 250 logements en moyenne lors des interruptions de courant par l’État. Des centaines de « gars du moteur » se disputent le pavé à Beyrouth. Rien qu’à Achrafiyeh, le quartier chrétien de Beyrouth où habite Tony, on en compte plus de 50. Chacun possède au moins une génératrice. Tony, lui, en a trois… Au tarif de 25, voire 35 dollars par mois par logement pour cinq ampères, les revenus ne sont pas négligeables. Pendant que Beyrouth veillait à la chandelle, en juillet 2006, les « gars du moteur » en ont profité pour hausser temporairement leur tarif mensuel à 60 dollars.

« Ils se font des couilles en or! » dit Salim, propriétaire et chef cuisinier du Café Show, un bistrot du quartier. Ses besoins en électricité étant six fois plus grands que ceux d’une famille, il paie le prix fort pour ne jamais manquer de courant: « Plus de 150 dollars par mois, sans compter les factures d’électricité de l’État. Ces types sont de vrais mafieux! » En principe, seul l’État a le droit de vendre de l’électricité. Et ces « gars du moteur » — qui achètent le gros de leur mazout sur le marché noir libanais à des contrebandiers qui le ramènent de Syrie à bas prix — ne paient ni taxes ni impôts sur les profits.

Dans son bureau aux murs décrépits, dans une ruelle d’Achrafiyeh, dissimulé derrière des stores opaques, Tony répond aux questions du bout des lèvres. « Illégal? Tout est illégal dans ce pays, de toute façon! L’État n’assume pas ses responsabilités, alors il faut bien s’en charger, non? » dit-il, une grosse chaîne en or bien visible autour de son cou musclé.

Le marché parallèle de l’électricité a fleuri pendant la guerre civile, époque où les pannes étaient fréquentes, et s’est développé dans les années 1990, les autorités éprouvant des difficultés à rétablir le courant dans le pays. Difficultés qui persistent toujours, d’ailleurs: quotidiennement, à Beyrouth, l’État coupe l’alimentation pendant trois heures, et entre six et douze heures dans les quartiers périphériques. Les « gars du moteur » semblent plus prospères que jamais. « C’est faux! dit Tony. Je faisais plus d’argent à mes débuts, en 1993. Il y avait moins de concurrence et le mazout coûtait 200 dollars la tonne, comparativement à 900 aujourd’hui. »

N’empêche que Tony gagne grassement sa vie. D’autant qu’il se charge aussi d’installer du câblage pour la télévision par satellite et de remplir les citernes d’eau des immeubles lorsque les réserves nationales sont épuisées, à la fin de l’été. Il achète son eau à bas prix chez des particuliers qui possèdent des puits privés à la montagne. Autant d’activités non déclarées qui lui rapportent, selon les mois et les circonstances, entre 3 000 et 8 000 dollars.

Mais Tony garantit qu’il paie des impôts à l’État! « On doit remettre 5 % de nos revenus au fisc, dit-il. Mais on ne déclare pas tout. On ne va quand même pas donner notre argent à ces voleurs! »

Comme bon nombre de ceux qui vivent de cette économie parallèle au Liban, Tony a pris les armes pendant la guerre civile, côté chrétien. Un acte qu’il ne referait pour rien au monde. Ce qui lui importe à présent, c’est de mettre de l’argent en réserve pour l’avenir de sa famille. « Les Libanais n’ont plus confiance en leurs politiciens, dit-il. Ils savent que l’insécurité va durer, que le pays court à sa perte et que l’électricité ne reviendra pas. Alors je reste, pour que mes enfants puissent partir. »

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« Le pays s’écroule, tout le monde est inquiet — et les gens achètent des propriétés à cinq millions de dollars! »

Andrée Boustany, fausse blonde d’une quarantaine d’années qui a fondé l’agence immobilière Kaizen en 2005, profite de la situation. Malgré la crise économique et politique libanaise, l’immobilier connaît une croissance impressionnante depuis la guerre de juillet 2006. « Je n’en reviens pas! » s’exclame, en français, cette célibataire chrétienne à l’apparence soignée, dans son bureau lumineux au sol de marbre et aux fauteuils de cuir.

Après des débuts difficiles et un déficit notable en 2006 en raison du conflit, sa société, qui s’occupe de location, de vente et de construction, a failli mettre la clef sous la porte. Puis, la demande s’est accentuée et les prix ont grimpé de 15 % à 20 %. « C’est dû au boom pétrolier, à la dévaluation du dollar américain et aux taxes immobilières relativement basses au Liban. C’est le moment d’investir dans l’immobilier. Car le Liban ne peut tomber plus bas. Les logements ne peuvent que prendre de la valeur! »

La plupart des acheteurs sont de riches Libanais expatriés dans les pays du Golfe ou des chiites originaires du Liban-Sud qui ont fait fortune en Afrique et aux États-Unis. Ces chiites investissent principalement dans la banlieue sud de Beyrouth, devenue un vaste chantier de reconstruction. Les propriétés se vendent aisément, malgré les menaces d’une nouvelle guerre avec Israël. « C’est le chef-lieu des chiites, dit Andrée Boustany. Ils s’y sentent chez eux. » Un appartement moyen (quatre pièces) s’y vend entre 50 000 et 75 000 dollars américains; un petit terrain, 600 000 dollars.

Le Liban-Sud, par contre, peine à se remettre sur pied. Des villages entiers ont été pilonnés par l’aviation israélienne. « Tous nos projets de construction d’hôtels, de marinas, de centres balnéaires au sud ont été arrêtés à cause de la guerre, dit Andrée Boustany. Et aujourd’hui, personne n’ose trop s’aventurer dans une région qui est toujours la première à pâtir d’un conflit avec l’État hébreu. »

N’est-elle pas inquiète pour l’avenir? « La situation ne peut être pire que ce qu’on a déjà vécu: la guerre civile, l’occupation syrienne, les bombardements israéliens, répond-elle d’un air las. Et pourtant, le Liban tient bon. Il continuera d’attirer les investisseurs libanais expatriés, peu importe ce qui se passe. Ils sont très attachés à leur pays. »

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La voiture est à peine garée devant le quartier général des Forces de sécurité intérieure (FSI) — la police libanaise qui a été appelée à protéger les membres du gouvernement du premier ministre Fouad Siniora — qu’un jeune homme en civil surgit de la pénombre pour me demander qui je suis, d’où je viens, où je vais. Seul signe qu’il s’agit d’un agent « officiel »: le walkie-talkie qu’il porte à la ceinture. Âgé de 20 ans à peine, il refuse de me donner son nom et de divulguer la moindre information sur son travail, sinon pour dire qu’il appartient à la Fera Malloumet, la section du renseignement des FSI. Cette scène a tendance à se répéter, depuis quelques mois, dans les rues de Beyrouth…

Au Liban, pas moins de trois institutions d’État disposent d’agents du renseignement. Les FSI — qui comptent également des policiers et des unités spéciales —, l’armée et la Sûreté générale ( rattachée au ministère de l’Intérieur, responsable du renouvellement des passeports et de certainspermis).

« Nos agents sont la cible de tous les terroristes, islamistes ou autres, parce qu’ils jouent un rôle actif dans le démantèlement de leurs réseaux. Nous préférons donc qu’ils restent dans l’ombre et ne s’adressent pas à la presse », me dira plus tard le directeur des FSI, le général Achraf Rifi, qui accepte de me consacrer quelques minutes à leur quartier général, une imposante bâtisse ceinturée de blocs de béton et de barbelés.

Dans son uniforme gris décoré de multiples médailles, l’homme qui a mis sur pied la Fera Malloumet en 1994 ne tente pas de masquer la réalité: la situation sécuritaire s’est fortement détériorée au Liban depuis deux ans. Le cinquantenaire aux yeux clairs me remet une liste de statistiques annuelles. Preuves à l’appui: la criminalité est en hausse, les vols de voiture ont doublé et les assassinats politiques vont croissant. Plus de 40 explosions, souvent des attentats à la voiture piégée, ont secoué Beyrouth depuis l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri, le 14 février 2005, dont 3 depuis le début de 2008. Parmi les victimes: le commandant de la police Wissam Eid, qui avait prouvé l’implication du mouvement islamiste Fatah el Islam dans l’explosion d’un autobus en février 2007.

Cette dégradation de la situation a incité les FSI à augmenter leurs effectifs. Avec l’aide financière des États-Unis, de la France et des pays du Golfe, les Forces sont aujourd’hui mieux équipées et le nombre d’agents (de police, du renseignement et d’unités d’élite) est passé de 13 000 à 23 500 en deux ans. Un énorme progrès, selon le général Rifi, mais c’est encore largement insuffisant.

Dans la section du renseignement, plus de 1 000 nouveaux postes ont été créés, particulièrement pour les jeunes de moins de 30 ans. « Ils maîtrisent mieux les nouvelles technologies », précise le général.

Ils désespèrent aussi de trouver du travail dans ce pays où le taux de chômage est de 20 % en général. Le salaire n’est pas des plus généreux — quoique, à 450 dollars par mois, c’est plus que le double du salaire minimum — et les jours de congé sont rares, mais le poste est prestigieux. « Les agents de la Fera Malloumet sont les yeux du pays, dit Achraf Rifi. Grâce à eux, nous avons réussi à éviter des attentats et à mener des enquêtes, même si la plupart des assassinats restent impunis. »

Le général Rifi ne se fait cependant pas d’illusions. Le désaccord politique local et régional risque de s’intensifier, plongeant le pays dans une instabilité encore plus prononcée. Et pourtant, le directeur des FSI continue de croire que les Libanais ne veulent pas d’une nouvelle guerre civile. « Il n’y aurait, dit-il, que des perdants. »

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